Dominique Meeùs

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Le temps travaille pour nous
Militant syndical dans les années 1990
Crise, nouvelles technologies, internationalisation
Jo Cottenier, Kris Hertogen
Éditions EPO Bruxelles: 1991

Table of contents

Colophon du livre de 1991

Couverture : Lieven Soete

Photocomposition et impression : EPO

© 1991 Éditions EPO
20A rue Houzeau de Lehaie
1080 Bruxelles — Belgique
Tél. : [obsolète]

Lange Pastoorstraat 25-27
2600 Anvers — Belgique
Tél. : + 32 3 239 68 74
Fax. : + 32 3 218 46 04

D 1991/2204/23
ISBN 2 87262 058 3

À propos de cette édition

Version 1.07 du 27-9-2018

J’ai reçu en format de traitement de texte le texte du livre, visiblement obtenu par reconnaissance optique de caractères (OCR) il y a (2018) une bonne dizaine d’années. Je l’ai édité en LibreOffice et corrigé avec l’aide d’Antidote (de Druide, au Québec).

Le résultat a été confronté au livre en français, ainsi qu’au livre en néerlandais et à ma propre édition HTML en néerlandais.

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Index des textes encadrés

111 bis. Trois contradictions du capitalisme qui mènent à la crise

112 bis. La crise conjoncturelle et structurelle

12 bis. Taux de profit et stratégies patronales

211 bis. Le matérialisme et la dialectique

212 bis. Forces productives — rapports de production — mode de production

212 ter. Les trois révolutions technologiques du capitalisme

222 bis. Plus-value, masse de plus-value, taux de plus-value, plus-value absolue et relative

224 bis. Histoire de la qualité totale

226 bis. Nouvelle technologie et taux de profit

227 bis. La cogestion chez General Motors — Anvers

235 bis. Législation et contrôle relatifs à l’introduction de la nouvelle technologie

236 bis. Sondage d’opinion sur la flexibilité

312 bis. Le cycle du capital

331 bis. Bref historique des internationales syndicales

41 bis. Qui produit la plus-value. Qui est exploité ?

534 bis. Les trois composantes du socialisme scientifique

711 bis. Les classes

712 bis. La bande des quatre à Poupehan

Guide d’utilisation

Chère lectrice, cher lecteur,

Nous avons tenté d’analyser de manière approfondie les évolutions qui se produisent dans la sphère économique, car nous sommes convaincus qu’une bonne compréhension du capitalisme constitue la base indispensable à l’orientation du travail syndical. Si l’on veut combattre le capitalisme, il faut le connaître. Cela nécessite un effort de réflexion, d’étude.

Pour vous permettre d’utiliser cet ouvrage comme instrument de formation, nous avons, dans la première partie, respecté une subdivision systématique. Le schéma ci-dessous la résume. Les lignes verticales subdivisent en quatre chapitres, les lignes horizontales subdivisent les chapitres en quatre parties fixes (analyse, patrons, syndicats, prise de position). Cette division correspond à la numérotation adoptée dans le livre.

Il est possible qu’une telle approche pose des problèmes, puisque la partie la plus difficile — l’analyse — se trouve à chaque fois en début de chapitre.

Si vous éprouvez des difficultés à comprendre l’analyse (c’est-à-dire la première partie de chaque chapitre), nous vous conseillons de lire les points de vue du patronat et du syndicat (deuxième et troisième partie) et de reprendre ensuite l’analyse.

Les différents chapitres peuvent être lus indépendamment l’un de l’autre. Si, à la lecture, le premier chapitre (la crise) vous semble le plus ardu, lisez-le donc en dernier lieu, après les trois suivants. Les deux parties du livre constituent des entités distinctes. Rien ne vous empêche de commencer par la seconde partie.

Nous avons voulu montrer que le marxisme n’est pas un dogme ou une théorie dépassée, mais un outil d’analyse vivant. Les encadrés proposent le plus souvent un résumé très succinct de concepts marxistes utilisés dans le texte.

Si le marxisme vous est familier, cela suffira certainement à vous rafraîchir les idées. Si par contre la doctrine marxiste vous est tout à fait étrangère, ces encadrés seront peut-être insuffisants. Le livre sera une incitation à faire plus ample connaissance avec la théorie marxiste.

Il est tout à fait possible de lire le texte en omettant ces encadrés. S’il est question, par exemple, du taux de profit et que vous comprenez que les technologies nouvelles font augmenter ce taux de profit, cela suffit pour poursuivre la lecture de l’ouvrage. Il n’est pas indispensable que vous compreniez dans le détail la formule du taux de profit.

L’aperçu figurant au verso du signet, place les concepts utilisés dans un ordre logique, avec référence aux encadrés. La lecture des encadrés dans cet ordre-là donne une vue plus systématique de la théorie marxiste.

Enfin, nous vous signalons que d’autres outils sont à la disposition de ceux qui veulent utiliser le livre comme instrument d’étude et de formation. Quatre cassettes vidéo illustrent les quatre premiers chapitres et des réunions de formation régionales sont organisées. Elles constituent un excellent complément à la lecture.

Pour plus d’informations, adressez-vous à votre vendeur ou à l’éditeur, EPO.

Jo Cottenier et Kris Hertogen.

Présentation schématique de la 1re partie :
La nouvelle situation
 
1. Crise 2. Technologie 3. Mondialisation 4. Travailleurs
Analyse 11.
Cause
Externe ?
 
Système
 
 
Formes
Conjoncturelle
Structurelle
Générale
21.
Forces productives
 
 
Révolutions
technologiques

 
 
 
 
31.
Accumulation
 
 
Étapes
Cap. commercial
Cap. libéral
Impérialisme
 
Phases
impérialisme
41.
Plus-value
 
 
Exploitation
 
Extension
Rapprochement
 
 
 
Patrons 12.
Taux de profit
 
 
 
Marchés
22.
Production
flexible

 
Management
participatif
32.
Division internat.
du travail

 
Formation blocs
Europe 92
42.
Division
 
Éparpillement
 
Réserves
Syndicats 13.
Moralisme
 
Réalisme
Position
concurrentielle
 
Capitalisme
dynamique
23.
Syndicalisme
managérial

 
Cogestion
33.
Chauvinisme
 
Syndicalisme
international
de concertation
43.
Dualisation
 
 
Privilégiés
 
Autres actions
Position 14.
Faillite
Préparer
de nouvelles
crises
 
Qui paie ?
24.
Rapports de
production

 
Socialisme
Charte
Boycott MP
34.
Internationalisme
prolétarien

 
Caractère social
Conscience de classe
Solidarité
44.
Syndicalisme
de classe

 
Avant-garde
Revendications
Structures
Voir plus :
 
Notions de base de la philosophie marxiste
534 bis
Les deux composantes fondamentales de la philosophie marxiste sont le matérialisme et la dialectique. Appliquées à l’histoire, elles donnent vie au matérialisme historique. 211 bis
Le matérialisme historique part de l’analyse matérielle de la production des biens, des moyens de subsistance, pour caractériser la société. L’infrastructure est ainsi déterminée par le niveau de développement des forces productives et des rapports de production qui s’installent. Sur cette infrastructure se construit une superstructure, un appareil d’État, des courants de pensée, une culture. 212 bis
Les rapports de production sont la base de la division de la société en classes. Sous le capitalisme, il y a deux classes antagoniques, la bourgeoisie et le prolétariat. 711 bis
L’une vit de l’exploitation de l’autre, une exploitation qui est indissolublement liée à la propriété privée des moyens de production. 41 bis
 
Notions de base de l’économie marxiste
534 bis
Un capitaliste investit pour 10 millions. C’est le capital. Avec ce capital :
— Il achète pour 6 millions de machines et de matières premières. C’est le capital constant, C.
— Il achète pour 4 millions de force de travail (salaires). C’est le capital variable, V.
312 bis
Le capital parcourt le cycle de production et fournit des marchandises pour une valeur de 12 millions. Lorsque les produits sont vendus, le capitaliste encaisse un bénéfice de 2 millions. D’où vient-il ?
Il provient uniquement du travail. Le travail ajoute une nouvelle valeur à la matière, aux produits. Cette valeur est proportionnelle au temps de travail, à la complexité du travail, à l’intensité du travail. De la nouvelle valeur produite (6 millions), une partie sera utilisée pour payer le salaire (4 millions), une autre partie sera empochée par le capitaliste : c’est la plus-value.
222 bis
De ces notions de base, on peut déduire un nombre de relations importantes. Le taux d’exploitation ou taux de plus-value, c’est le rapport entre la plus-value et le salaire ; dans ce cas-ci ; il égale 50 % (2 millions/4 millions). Le taux de profit est le rapport entre le bénéfice et la totalité du capital engagé ; dans ce cas-ci, il égale 20 % (2 millions/10 millions). 12 bis
La composition organique exprime le rapport entre le capital mort (constant) et le capital vivant (variable). Dans ce cas, la composition organique du capital C V est de 1,5. Elle est importante, car la seule source de nouvelle valeur est le capital variable. Avec la tendance à l’augmentation de l’investissement en machines et en technologie, le taux de profit a tendance à la baisse. 111 bis
La loi fondamentale du capitalisme, c’est la poursuite du taux de profit maximum. Le capital dispose de plusieurs moyens d’augmenter ce taux de profit. Il peut augmenter le taux d’exploitation en augmentant la part de plus-value par rapport au salaire : c’est la politique de modération salariale des années 80. Il peut aussi économiser du capital « mort » : c’est une des composantes de la politique de flexibilité. 226 bis

Introduction

Chapitre 0.
La crise idéologique du mouvement syndical

En mai 1973, Jef Houthuys, alors président de la CSC, déclare : « Bien que je ne sois pas prophète, je suis sûr que les années 70 seront décisives pour l’avènement de la démocratie économique. » Quelques mois plus tard, une des plus grandes et plus longues crises de l’histoire du capitalisme mondial éclate. En septembre 1974, Jef Houthuys y croit toujours : « Je suis toujours persuadé que les années 70 seront décisives pour la réalisation de la démocratie économique1. » Depuis lors, toutes les valeurs sûres de la doctrine syndicale ont pris un sale coup. La crise a fait disparaître bon nombre d’illusions : la lente ascension vers une « société de prospérité », la restriction croissante de l’arbitraire capitaliste grâce à « l’économie de concertation ». Depuis le milieu des années 70, il ne s’agit plus que de restriction, de démantèlement et de sobriété. La concertation sociale, un des apanages du système politique belge, est en panne et s’arrête.

01.
Les dirigeants syndicaux avant et lors de l’éclatement de la crise

011.
La démocratie économique comme objectif final

L’option de base qui domine les deux programmes syndicaux à travers toute leur histoire est la suivante : « La démocratie politique est acquise, la démocratie sociale peut encore être améliorée, la démocratie économique reste à conquérir. C’est surtout cette dernière condition qui doit être remplie pour parvenir à une démocratie véritable ».

Les deux programmes syndicaux considèrent la réalisation de cet objectif comme une lente et constante progression vers l’égalité sociale et la participation économique au sein du système capitaliste existant. C’est une question de quantité, qui peut être augmentée grâce à une pression constante et à la concertation. Les programmes de la CSC et de la FGTB y ajoutent leurs propres nuances et sensibilités.

Depuis ses débuts, la CSC a combattu le socialisme comme finalité et, jusqu’à ce jour, les dirigeants de la CSC considèrent « l’économie planifiée » comme « le mal absolu », bien pire que « les quelques défauts et failles » de l’économie de marché. Le modèle de société défendu par la CSC est dès lors une espèce de « capitalisme corrigé », défini dans sa version la plus récente comme « une économie mixte basée sur le principe de l’autogestion ». (Une économie au service de l’homme et de la société, 1980) « Mixte », parce que la « correction » des mécanismes de marché principaux est prise en charge par l’État. Au sein de l’entreprise, un rapprochement se développe simultanément entre le capital et le travail, qui doit aboutir à une autogestion par tous les participants à la production. Le syndicat fait fonction de groupe de pression, faisant observer ses devoirs à l’État et préparant le monde ouvrier à l’autogestion.

La FGTB s’est toujours inscrite dans la perspective du socialisme et prétend rejeter l’économie de marché. Mais, depuis ses débuts, cette position a pris un caractère réformiste, acceptant les limites de la démocratie bourgeoise. La démocratie populaire, l’État soviet, l’économie de planification centralisée sont rejetés comme « totalitaires et non démocratiques ». Le principe « une personne, une voix » doit être étendu du domaine politique au domaine économique. (Holdings et démocratie économique, 1956.) D’après la FGTB, cette lente transformation devrait mener à « un socialisme basé sur l’autogestion démocratique ». (Contrôle ouvrier, 1971.) Traditionnellement, la direction de la FGTB accorde plus d’importance au contrôle étatique que celle de la CSC.

Finalement, l’essence des deux doctrines est la même : la démocratie politique est considérée comme acquise ; pour ce qui concerne la démocratie sociale, il y a de bonnes et de mauvaises périodes et la réalisation de la démocratie économique reste le but principal. Nous verrons que ces deux doctrines légèrement différentes aboutiront à des conclusions de plus en plus similaires et que, d’un point de vue pratique, les deux conceptions se rejoignent.

012.
Les piliers : intervention de l’État et concertation

Après la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme occidental a connu une longue période de croissance forte et relativement stable. La superpuissance américaine a pris les devants en ce qui concerne l’exploitation néocoloniale, le libre échange international, l’extension des entreprises multinationales et la militarisation de l’économie (avec les guerres de Corée et du Vietnam). L’intervention croissante de l’État, l’augmentation importante de la productivité ainsi que le marché des articles de masse ont contribué à gonfler l’économie mondiale.

La croissance économique rapide ainsi que la productivité plus élevée ont permis au patronat de distribuer plus de miettes et de faire des concessions afin de pouvoir préserver la paix sociale. L’augmentation du pouvoir d’achat nourrit l’illusion d’une plus grande démocratie sociale et économique. Jef Houthuys parle béatement « du paradis terrestre des années 60 ». Pour certains dirigeants syndicaux socialistes, la disparition définitive du salariat se profile à l’horizon. Puisqu’à présent les ouvriers reçoivent un salaire plus ou moins « correct », le marxisme, qui considère le travail comme une marchandise et la production comme un processus d’exploitation, serait définitivement dépassé. Dès lors, le capitalisme ne serait plus une économie d’exploitation, mais une « économie de consommation » ; la preuve, « la prospérité sociale » de la classe ouvrière.

Les dirigeants syndicaux considèrent chaque intervention de l’État dans le processus économique comme une victoire des « intérêts collectifs » sur « les intérêts privés du capital ». En d’autres termes, comme un pas de plus vers « la démocratie économique ». Surtout, la direction de la FGTB se montre très ingénieuse pour concevoir des projets d’intervention de l’État, projets qui, en fin de compte, ouvrent tous les vannes de soutien au grand-capital. Ainsi, les résultats réels des réformes de structure de 1954-1956 contrastent fortement avec leur emballage anticapitaliste2. La « démocratie économique » prend l’aspect d’un ballon gonflé : rempli d’air et prêt à crever.

C’est dans ce contexte que « l’économie de concertation » s’est développée. Cette concertation est souvent présentée comme source de grandes réalisations sociales. En fait, il ne s’agit que d’un jeu de donnant-donnant : le patronat ne fait aucune concession si elle ne se paie d’une contre-concession, au moins aussi importante, venant de l’autre camp. La base en est le pacte social, conclu encore pendant la guerre (1944). À ce moment-là, la grande préoccupation du patronat est, tout simplement, de garder le pouvoir politique et économique. Ce que la sécurité sociale procure est non pas une victoire de la « concertation », mais une concession, par peur de la révolution et de la lutte des classes. Mais les dirigeants syndicaux vendent cette victoire réelle pour la paix sociale. La direction syndicale promet de faire barrage à la révolution et de coopérer à la restauration du système de démocratie bourgeoise et d’exploitation économique. Un tel compromis fut monnayé, après la Première Guerre mondiale, par la reconnaissance officielle des syndicats (les comités paritaires) et la journée de huit heures. Cette fois-ci, la récompense est la ratification officielle du système de concertation. À chaque niveau, national, sectoriel et dans les entreprises, des organes de concertation sont érigés pour traiter des matières économiques et sociales. La concertation et la programmation sociale contribuent, aux yeux du patronat, à la stabilité économique et à la paix sociale. Un peu plus tard, le compromis est consacré, de la façon la plus flagrante, par la « Déclaration commune sur la productivité » de 1954. Les patrons reconnaissent le fait syndical et les syndicats reconnaissent l’autorité patronale sur l’entreprise. Les syndicats contribueront à l’augmentation de la productivité et les patrons accepteront de discuter de la répartition du gâteau. D’après la direction syndicale, ce système de concertation a été, jusqu’à ce jour, l’élément le plus déterminant dans la voie de « la démocratie économique ». La direction syndicale s’accroche à l’illusion du « pouvoir partagé ».

013.
Vers une intégration croissante

La prétendue réalisation de « la démocratie économique » aboutit en réalité à une intégration croissante dans le système. La direction syndicale se branche de plus en plus sur les besoins capitalistes, sous prétexte « qu’un plus gros gâteau fournit de plus gros morceaux ». Mais ce n’est pas parce que le gâteau et les parts deviennent un peu plus grands, que l’essence du système change pour autant.

Rien ne change en ce qui concerne l’exploitation. Car ce n’est pas l’importance du salaire qui détermine s’il y a, oui ou non, exploitation. L’exploitation réside dans la possession des moyens de production et dans l’appropriation privée de la valeur produite, de la plus-value. Aussi, le taux d’exploitation n’est pas déterminé par l’importance des salaires, mais par la proportion entre le salaire et la plus-value, c’est-à-dire entre ce que l’ouvrier reçoit et ce que le capitaliste empoche. Des études bourgeoises prouvent que, même dans les années 60, ce taux d’exploitation est resté quasiment inchangé. Et ne parlons pas du taux d’exploitation du tiers monde.

Rien ne change non plus au caractère du pouvoir étatique. Le développement du capitalisme exige que l’État, en tant que capitaliste collectif, prenne sur lui de plus en plus de tâches économiques au service du capital monopoliste. La fameuse intervention de l’État n’est rien de plus qu’une fusion poussée de l’État et du capital.

Une constatation similaire sera faite plus tard, bien qu’à petits pas, par plusieurs responsables syndicaux, y compris à la CSC. Citons Robert D’Hondt, secrétaire général, dans une allocution de 1981 : « Chacun admet l’idée qu’il ne faut plus espérer vivre comme avant, c’est-à-dire dans l’euphorie des années d’or, de la décennie des années 60. Mais est-il vraiment souhaitable d’en revenir à un modèle de vie comparable à celui des années de 1960 à 1970 ? Quel est le bilan pour les travailleurs de cette société économique occidentale en faillite ? Le syndicalisme belge a joué le jeu de la croissance du PNB. Il a aussi alimenté le capitalisme pour que, du gâteau agrandi, il y ait une part plus importante pour les travailleurs. Bref, nous avons alimenté le dragon, nous avons joué sur le terrain de l’autre, car rien de fondamental n’a été transformé. Le résultat positif est que la Belgique a, plus qu’ailleurs, solutionné les problèmes de justice sociale. Le résultat négatif est que nous avons fait œuvre charitable à l’égard de la classe ouvrière. Mais nous n’avons pas réussi ni été capables à prendre en main de manière suffisamment significative sa vie économique, sociale et culturelle. Nous n’avons absolument plus rien à gagner en continuant à suivre le modèle qui nous est imposé par la classe dirigeante, car les inégalités s’accroissent, les conditions de travail sont de plus en plus pénibles, les conditions de vie, sont aussi de plus en plus pénibles et sont détournées de leurs objectifs sociaux. D’autre part, notre conditionnement culturel exalte le succès, l’individualisme, l’opportunisme, tout cela est le résultat de la domination du modèle capitaliste3. »

Remarquons que ce discours précède la grande offensive de démantèlement des droits sociaux et le gros paquet de restrictions.

014.
La cogestion a-t-elle eu son temps ?

De larges couches de la classe ouvrière, ainsi qu’un grand nombre d’intellectuels progressistes, s’étaient rendu compte bien avant du semblant de prospérité, du glamour des « golden sixties ». La réalité de l’exploitation d’une part, l’intégration de la direction syndicale dans le système d’autre part, ont creusé un fossé grandissant entre la base et les dirigeants syndicaux. L’offensive impérialiste au Vietnam, la Révolution culturelle en Chine, les structures autoritaires de l’enseignement au service du capitalisme ont engendré un climat de protestation générale parmi les étudiants, qui a abouti aux révoltes de 1968.

Le mouvement étudiant progressiste approfondit ses analyses et devient un mouvement anticapitaliste qui redécouvre Marx et Lénine. Pendant le déferlement des grèves dites « sauvages » de 1970, le PTB voit le jour. En ce temps-là, il s’appelle Tout le pouvoir aux ouvriers (TPO). Les directions syndicales sont très inquiètes. Le zèle dont elles font preuve pour démarrer « une revitalisation idéologique » en témoigne.

La CSC évolue de la cogestion à « l’autogestion ». (Démocratisation de l’entreprise, 1971.) Pour une grande partie du sommet, cette appellation plus radicale n’est qu’une couverture qui cache un contenu identique. Ceci n’est pas le cas pour les tendances de gauche au sein de mouvement ouvrier chrétien qui se cristallisent également autour de l’idée de « l’autogestion ». Des groupements comme le MAP-GPTC l’associent à une critique radicale de l’ordre capitaliste existant et vont jusqu’à rejeter l’économie de marché capitaliste et à démasquer le contenu de classe de l’État. La direction de la CSC n’est pas sur la même longueur d’onde et utilise savamment l’idée de « l’autogestion » pour brouiller les pistes. Aujourd’hui encore, ce brouillard est toujours là et on nous présente comme des pas vers l’autogestion des instruments de collaboration de classe, comme les cercles de qualité ou le management participatif. (Voir le chapitre 2.)

À peu près au même moment, la doctrine de la FGTB évolue de la cogestion vers la notion de « contrôle ouvrier » (1971). Après la guerre, la direction de la FGTB croyait elle aussi que la voie vers la démocratie économique passerait par la cogestion (littéralement le partage du pouvoir). La nouvelle doctrine du contrôle ouvrier (déjà défendue par Renard en 1958) contient deux aspects. Essentiellement, elle continue à nourrir l’illusion réformiste d’une lente croissance du partage du pouvoir avec les capitalistes. Le deuxième aspect du « contrôle ouvrier » est qu’il rejette catégoriquement l’intégration dans le système. Cette dernière interprétation est surtout portée par l’aile gauche du mouvement qui se distancie de certaines pratiques d’intégration flagrante. C’est donc un renforcement de l’aile gauche à la direction, toujours dans le cadre d’une stratégie globalement réformiste. Beaucoup de délégués ont utilisé et utilisent toujours le « contrôle ouvrier » afin de défendre une position de classe autonome. Mais les nombreux doubles sens permettent même aux plus grands défenseurs de l’économie de concertation de présenter leurs activités comme du « contrôle ouvrier ». Actuellement, des dirigeants FGTB de droite proclament qu’ils soutiennent avec enthousiasme le management participatif afin d’appliquer « le contrôle ouvrier ».

015.
Comment neutraliser les communistes ?

Les révolutionnaires qui, après Mai 68, s’organisent et se joignent à la classe ouvrière sont qualifiés d’aventuriers et d’agitateurs par les directions syndicales. Dans l’interview où Jef Houthuys annonce la venue imminente de la démocratie économique, il s’en va en guerre contre le nouvel ennemi : « On ne peut échapper à la constatation qu’une nouvelle vague marxiste a fait surface après 1968. Dès lors, le malaise général est exploité par des gens qui ont pour but, non pas les intérêts des travailleurs, mais leurs propres intérêts politiques : TPO, LRT et ce genre de groupuscules. Nous mettons les travailleurs en garde contre ces mouvements. Ce n’est pas le bonheur qu’ils veulent apporter, mais l’anarchie4. » Un nouveau spectre communiste hante l’Europe, il doit être combattu avec toutes les forces et banni de l’organisation. La chasse aux sorcières atteint son point culminant lors du démantèlement du noyau syndical du chantier naval de Boel à Tamise et de l’exclusion du délégué principal Jan Cap et des militants qui lui étaient fidèles (1982).

L’aile droite de la FGTB combat avec la même ferveur l’admission de communistes dans le syndicat. John Vanden Eynde de la CMB-Anvers, un des rares dirigeants syndicaux qui cumule son mandat syndical et un mandat de sénateur SP, se taille une réputation de chasseur de têtes TPO. Mais en général, la direction de la FGTB a beaucoup plus d’expérience en ce qui concerne la neutralisation de communistes. Après la guerre, ayant pris la fuite et complètement divisée, la direction de la FGTB choisit de former le « Syndicat unique » avec les communistes et les renardistes, afin de regagner son influence. Par la suite, dans la FGTB nouvelle formule, toutes les forces réformistes font front afin de neutraliser les communistes et de les éliminer des postes dirigeants. Georges Debunne, secrétaire général de la FGTB, y fait allusion lors de ses adieux : « Je crois qu’il y a toujours eu des extrêmes au sein de la FGTB, mais que l’organisation a toujours su l’accepter de façon démocratique, qu’on a toujours trouvé de communs dénominateurs. La CSC n’a pas connu, ces quelques années d’après-guerre, cette période de discussions passionnées parmi les tendances au sein de son organisation. Il est plus difficile pour la CSC d’accepter les extrêmes dans ses rangs. La décision non démocratique concernant la délégation de Boel en est, à mon avis, une expression. La démocratie exige quand même qu’on ait du respect pour une minorité5. » Debunne exagère bien sûr dans son portrait d’une direction de la FGTB extrêmement tolérante. Pour beaucoup de dirigeants réformistes, l’acceptation de militants syndicaux communistes n’était qu’un calcul, une tactique pour les neutraliser plus facilement. L’évolution réformiste du PC facilitait d’ailleurs la récupération idéologique. Actuellement encore, les dirigeants FGTB « habiles » espèrent une récupération rapide des révolutionnaires. On s’aperçoit que, après quelques hésitations, la génération de Mai 68 est admise et peut assumer des fonctions de délégué, bien que de façon contrôlée. L’épée de Damoclès leur pend toujours au-dessus de la tête, menace qui guette toutes les forces trop combatives.

016.
Il y a de la crise dans l’air

À ce moment-là, personne, dans les appareils syndicaux, ne croit à un retour d’une grande crise mondiale comme celle des années 30. Cette croyance au développement économique sans crise est fondée sur la théorie économique bourgeoise de Keynes. Selon cette théorie, l’État peut niveler les fluctuations de la conjoncture et la sécurité sociale peut faire fonction de tampon contre l’écroulement du pouvoir d’achat. De cette façon, l’offre et la demande se tiendraient en équilibre, ce qui éliminerait pour de bon les grandes crises économiques. La sociale-démocratie qui, dans le monde entier, s’inspire de la théorie de Keynes, se présente comme le meilleur gestionnaire du capitalisme.

Pourtant, déjà vers la fin des années 60, les signes avant-coureurs d’un grand écroulement s’annoncent. Le capitalisme américain a de sérieux problèmes, la productivité baisse, l’inflation augmente, un désordre monétaire survient. Quand, en 1974-1975, la récession s’abat sur le monde capitaliste, celle-ci est considérée, aussi bien par la direction syndicale que par la bourgeoisie, comme une crise conjoncturelle passagère, causée par des facteurs externes, notamment, la hausse des prix du pétrole. Jusqu’en 1978, il y a des doutes quant à la durée et au caractère structurel de la crise. Même quand la réalité s’impose, on accorde, en général, trop peu d’attention aux causes.

Pour l’aile droite de la CSC et de la FGTB, il ne sert à rien de chercher des coupables ; tout le monde est coupable et ce qui importe, c’est de chercher des solutions « ensemble ». D’autres cherchent dans le domaine des facteurs externes (épuisement technologique, dollar cher, les prix du pétrole, mauvaise stratégie patronale…), mais rarement, ou jamais, la cause n’est recherchée dans le système même. Ceux qui considèrent le système comme responsable de la crise ne sont qu’une petite minorité dans les deux appareils syndicaux.

017.
Un virage à droite global

« Il y a deux façons de réagir », explique Jef Houthuys en 1978. « Ou bien on est d’avis que tout est perdu et qu’il faut en finir avec le capitalisme, ou bien on se rend compte de cette nouvelle réalité et on essaie de collaborer au changement de société en cours6. » La grande majorité n’opte pas pour un changement radical du système, mais pour « une adaptation du syndicalisme à la nouvelle situation ». Mais pour celui qui respecte la logique capitaliste, cette nouvelle situation n’offre qu’une marge d’action très réduite. La quête du « nouveau syndicalisme » induit un processus de virage à droite global. De plus en plus de dirigeants syndicaux s’identifient aux problèmes du capitalisme, recherchent « une restriction alternative » ou « une modération équitable ». Ceci concorde avec la politique défendue par les partis socialistes. Le virage à droite s’associe à un plaidoyer pour plus de « réalisme » et pour « d’autres formes d’actions » que la grève.

L’aile gauche des syndicats a, globalement, résisté plus longtemps aux assauts du capitalisme sur les salaires, la sécurité sociale, l’emploi, mais son principal point faible est l’absence d’une alternative radicale anticapitaliste. Une petite minorité, au sein de l’appareil syndical, affirme que la crise est le moment le plus approprié pour faire passer des changements structurels anticapitalistes, mais on ne trouve guère ces personnes aux postes qui décident de la ligne à suivre7.

018.
La nostalgie de la concertation sociale

C’est surtout l’effondrement de la concertation sociale qui est fortement regrettée par beaucoup de dirigeants syndicaux. Pour ceux qui se situent le plus à droite, la chose la plus importante est la suivante : ils veulent être considérés comme des partenaires responsables et chercher des solutions ensemble. « Avant, dans les moments difficiles, nos prédécesseurs Gust Cools et Louis Major parvenaient à élaborer des accords de programmation sociale avec les employeurs, sur la sécurité sociale et la productivité », regrette Jef Houthuys, « et justement dans cette période de bouleversements sociaux, on devrait pouvoir briser les obstacles idéologiques […]. Bien que nous soyons divisés d’un point de vue idéologique, nous ne pouvons vaincre la crise que par le consensus et non par la lutte des élus ou des positions doctrinaires8. »

L’échec de la concertation sociale est considéré comme le plus grand danger pour le mouvement syndical. Afin de restaurer cette concertation, afin de réaliser un nouveau pacte social, cette droite est prête à tout. Elle supplie, elle implore de nouveaux accords interprofessionnels et se contente du moindre semblant de concession.

L’aile gauche réformiste espère également une réhabilitation de la concertation, mais accuse le patronat et le gouvernement d’être responsables de l’effondrement de celle-ci. Georges Debunne : « Il est vrai que les relations sociales sont devenues plus difficiles. Pourquoi ? Lorsque tout va bien, lorsque le gâteau augmente, chacun a l’impression que sa part augmente également, même si elle reste proportionnellement la même. Et à ce moment, si nous parlons de réformes de structures, si nous faisons état de nos inquiétudes quant à l’avenir, on nous objecte : « Allons donc ! Voyez comme tout va bien, comme tout le monde est satisfait. Pourquoi changer ce qui est bien ? » On nous regarde comme des oiseaux de mauvais augure. Mais lorsque rien ne va plus, comme c’est le cas aujourd’hui, on nous dit : « Attention ! Nous sommes tous dans le même bateau. Soyons tous solidaires, faisons un effort ensemble. Et modérez donc vos revendications. Surtout, ne parlez pas de réformes ! Ce n’est pas le moment. On en reparlera quand ça ira mieux. Et le patronat mène l’offensive contre les coûts salariaux et l’indexation automatique des salaires : c’est un assaut contre le pouvoir d’achat des plus faibles. Comment s’étonner alors si les relations sociales sont devenues plus difficiles9 ? »

Cette aile gauche n’est pas prête à collaborer à une politique de démantèlement afin de réussir coûte que coûte la concertation. Sous son impulsion, la FGTB refuse un accord interprofessionnel en 1982 et en 1984, refuse toute négociation concernant l’index en 1981‑1982. Il est évident que tous les dirigeants syndicaux ne sont pas sur la même longueur d’onde.

02.
L’offensive patronale

021.
L’assaut libéral

La théorie libérale classique (Smith, 1776) affirme que le capitalisme privé, livré à lui-même, atteint un « équilibre naturel » grâce à la libre concurrence. La « main invisible du marché » réglant toute chose, le capitalisme permet de concilier les intérêts individuels (profit privé) et les intérêts collectifs (la prospérité). Si cet équilibre est perturbé par des facteurs externes, alors les mécanismes de marché sont capables de redresser seuls le déséquilibre. Appliqué à la situation actuelle, le néo-libéralisme prétend que les salaires extravagants, une sécurité sociale exagérée et un État omniprésent ont dérangé la régulation par les mécanismes du marché libre et ont provoqué ainsi la crise. Le pouvoir syndical doit être brisé afin de pouvoir remettre la pendule en arrière dans tous ces domaines.

C’est Thatcher qui, la première, lance l’assaut, vite rejointe par Reagan. (1980.) Depuis cet instant, le cercle infernal du démantèlement gagne tout le monde occidental. Afin de pouvoir échapper à la crise, chaque pays veut diminuer les salaires et les acquis sociaux avant que ses concurrents ne le fassent.

Le 21 novembre 1981, des industriels et des banquiers belges de haut niveau lancent un « Appel à tous les citoyens de ce pays », sous-titré : « Pour un gouvernement véritable10 ». Ils en appellent à une main forte qui pourra faire passer les souhaits patronaux et qui tiendra bon à toute opposition. (Un gouvernement « indépendant des groupes de pression », à l’exception des groupes patronaux.) Quelques jours plus tard, Martens V est en place, avec des pouvoirs spéciaux.

022.
La sociale-démocratie internationale prend également un virage à droite

Depuis les années 30, la sociale-démocratie prône les théories de l’économiste bourgeois Keynes. D’après Keynes, le système ne tend pas automatiquement à l’équilibre, mais doit être corrigé par une intervention étatique, afin d’éviter de graves crises.

Si la crise des années 30 a porté un fameux coup à la pensée libérale classique, de même, la crise des années 70 est un coup dur pour la théorie de Keynes. La faillite d’un « capitalisme planifié, contrôlé et corrigé par l’État » met la sociale-démocratie en position défensive par rapport aux défenseurs agressifs de la libre concurrence. La sociale-démocratie cherche désespérément une nouvelle recette keynésienne pour un capitalisme prospère, mais elle n’en trouve pas. Puisque la sociale-démocratie a depuis longtemps adopté les bases du capitalisme (l’appropriation privée des moyens de production et les lois de marché qui en découlent), il va de soi que son « alternative » ne peut rester indifférente aux plaintes patronales. Les mots clés de l’alternative socialiste sont : « défense de la position concurrentielle », « nouvelle politique industrielle » et « relance sélective ». La seule façon de redresser la position concurrentielle est d’imiter les remèdes libéraux, ce qui ne laisse, évidemment, aucune place à de quelconques mesures contre les holdings, les banques et les monopoles. Les ténors belges ne laissent planer aucun doute à ce propos. D’après Willy Claes, « prétendre que les socialistes ne pourraient pas se montrer compréhensifs à l’égard du rôle des entreprises et de l’importance de leur capacité concurrentielle est une légende11 ». Ce qu’il ne tarde d’ailleurs pas à prouver, dès qu’il retourne au poste de ministre des Affaires économiques, en faisant voter, comme première mesure, « la loi pour la sauvegarde de la position concurrentielle » qui donne au gouvernement le pouvoir d’intervenir dans les salaires (1989). Pour Guy Spitaels, le transfert massif de revenus vers les entreprises mis en œuvre par le gouvernement Martens V ne pose aucun problème : « Mais soit ! Le président du Parti socialiste n’est pas gêné de dire qu’il ne critique pas le fait que les entreprises regorgent d’argent. J’admets que la prospérité de celles-ci est une condition nécessaire pour la prospérité du pays12. »

Afin d’atténuer l’influence néfaste de la politique des salaires, la sociale-démocratie présente sa « relance sélective ». Mais cette stimulation des investissements par le biais de commandes et de subsides se heurte, à son tour, à l’état délabré des finances publiques. Dès que la sociale-démocratie fait partie du gouvernement, elle a le choix : ou bien ne pas tenir ses promesses, ou bien chercher de l’argent pour les réaliser en taillant dans les dépenses sociales de l’État.

Pour mener cette politique à terme, la sociale-démocratie compte sur le consensus social. C’est peut-être ce qui la différencie le plus de ses opposants libéraux. Son image de marque face à la bourgeoisie, c’est qu’elle sait, mieux que les libéraux, garantir la paix sociale. C’est ce qu’elle a essayé de prouver pendant toute sa cure d’opposition (1981-1988), en freinant le plus possible les syndicats dans leur lutte contre la politique gouvernementale. C’est une approche nouvelle qui remonte sûrement à 1960-1961 ; durant les mois précédant la grève, le PSB a mené dans l’opposition, une campagne d’agitation forte. Après cette grève et après son accession au gouvernement, le PSB a mis quasiment toutes les mesures de la « Loi unique » en application, ce qui, plus tard, lui a coûté de nombreuses voix d’électeurs ouvriers. Ce risque, le PS et le SP ne voulaient plus le courir cette fois-ci. Spitaels a prévenu tous ceux qui voulaient l’entendre : « Il y a place pour une politique différente, mais pas pour que le jour succède à la nuit13. » Ce qui mène Willy Claes à la conclusion : « Nous devons déjà inclure d’avance dans notre tactique le risque d’un fameux désenchantement auprès de nos militants de base, tout comme en France, après l’arrivée au pouvoir de Mitterrand14. »

03.
La tactique patronale face à la direction syndicale

031.
Mieux vaut avec que sans direction syndicale

L’attitude patronale agressive vis-à-vis des syndicats s’inscrit dans le cadre du virage à droite général. Les atteintes aux droits acquis, au niveau de vie, à la sécurité sociale, aux conditions de travail, aux services publics et aux droits démocratiques ne peuvent passer que si la résistance syndicale est brisée. La classe ouvrière, mais aussi la plupart des dirigeants syndicaux, n’étaient pas près de renoncer si facilement à leurs acquis obtenus dans la période de haute conjoncture. C’est pour cela que le patronat a élaboré une tactique qui consistait à renforcer progressivement la pression idéologique. Cette tactique tenait compte de la position de la plupart des dirigeants syndicaux, ainsi que des contradictions au sein des structures syndicales.

La stratégie générale du patronat vise à démanteler la puissance des syndicats, à les rendre inoffensifs en les soumettant complètement à la logique capitaliste. Le patronat veut des syndicats qui coopèrent loyalement avec eux et qui ont le contrôle sur la lutte de classe et sur la classe ouvrière. L’histoire nous montre que pour réaliser ce but, dans des conditions normales, la classe capitaliste compte sur la récupération des syndicats existants et non sur la création de nouveaux syndicats. Dans le passé, il n’y a qu’une tentative de créer un syndicat corporatiste, notamment sous l’occupation allemande (l’Union des travailleurs manuels et intellectuels). Ce n’est que dans des conditions exceptionnelles (fascisme), que les syndicats officiels sont mis de côté afin permettre la création de nouveaux syndicats et de structures corporatistes. Si, aujourd’hui, le patronat joue parfois le jeu des syndicats corporatistes (les syndicats maison), ceci fait partie de la stratégie globale en vue de démanteler le pouvoir syndical. Ils sont utilisés pour briser l’unité syndicale et pour augmenter la pression idéologique sur les syndicats traditionnels. Car le patronat sait parfaitement bien que le réformisme est ouvert à la collaboration de classes et qu’un corporatisme accepté volontairement garantit plus de succès que s’il est imposé.

032.
Éliminer les dirigeants syndicaux récalcitrants

Pendant une première période (1977-1981), le patronat lance une campagne d’intimidation et de chantage idéologique envers les dirigeants syndicaux. Cette campagne essaie de renforcer l’aile droite des syndicats, d’isoler et de faire capituler l’aile gauche. Ainsi, les derniers bastions de résistance à la politique de crise doivent être démantelés.

Le patronat utilise un langage ferme envers les dirigeants syndicaux et vise tout particulièrement Georges Debunne, secrétaire général de la FGTB. La campagne est axée sur trois thèmes :

1o En Belgique ce sont les syndicats qui décident. Le patronat affirme qu’il y a un déséquilibre dans les rapports de force entre les patrons et les syndicats. Ceci s’est concrétisé dans l’État Providence, qui a développé de manière déraisonnable toutes sortes de providences sociales.

2o Les dirigeants syndicaux qui refusent de s’adapter à la situation de crise se font traiter « d’aventuriers », « d’éléments irresponsables », « de saboteurs révolutionnaires ». La presse patronale parle de « terreur rouge ». Le syndicalisme qui adopte comme point de départ les intérêts de classes et la lutte des classes est qualifié de « dépassé », « dogmatique », « d’un autre temps ».

Debunne s’attire les foudres de la bourgeoisie, car il traduit la volonté des masses et de toutes les forces de gauche dans les deux syndicats. Jacques De Staercke, président de Fabrimétal, fulmine à son adresse : « La plupart des leaders syndicaux disent que le temps de la modération est venu, si pas en public, du moins en privé. Seuls quelques-uns emboîtant le pas de quelques révolutionnaires plus ou moins utopistes, refusent de voir les réalités et tentent malgré tout de poursuivre leur rêve d’une création qui serait à la fois égalitaire et progressiste15. » De Standaard, le journal d’André Leysen, y fait écho : « La FGTB suit le même chemin que les révolutionnaires du PTB, dans une même manœuvre de sabotage… Celui qui agit de telle façon mène le pays à l’autodestruction ».

3o Le patronat prétend qu’il y ait un énorme fossé entre la direction syndicale, qui s’accroche aux schémas dépassés, et la base raisonnable qui est prête à la restriction et sait se montrer compréhensive à l’égard de l’intérêt général. Ce message s’adresse particulièrement à l’aile droite des syndicats et les exhorte à faire entendre « la voix de la majorité silencieuse ».

Afin de donner du poids à sa campagne, le patronat se montre implacable lors des négociations sociales, ce qui mène à la mise au frigo (temporaire) de l’économie de concertation.

Le patronat compte sur le gouvernement pour imposer sa politique ; en attendant que la direction syndicale soit revenue à la raison et accepte volontairement la modération, il y a les lois et les pouvoirs spéciaux. Les forces de droite ont toujours été prêtes à reprendre, coûte que coûte, cette concertation. La bataille de l’index a clairement dévoilé les différentes tendances.

Depuis 1975, le patronat mène une campagne contre l’indexation des salaires. Le 22 mars 1981, on a décidé, lors d’un comité ministériel restreint sous Martens IV (auquel participaient également les vice-premiers ministres socialistes Claes et Mathot !)… « que, pour le bon fonctionnement des entreprises, il y aurait des changements dans le système de l’indexation16 ».

Martens met les dirigeants syndicaux à l’épreuve en les informant « d’un plan de sauvetage » et immédiatement les premières failles dans le front syndical se manifestent. Houthuys accepte, Debunne refuse. La faille n’est pas entre, mais à l’intérieur des deux syndicats ; dans les deux syndicats, il y a ceux qui sont pour et ceux qui sont contre. Lors d’une conférence de presse, le 9 septembre 1981, Jef Houthuys défend l’atteinte portée à l’indexation, tandis que, peu de temps après, Robert D’Hondt et Armand Hengchen (services publics) la rejettent catégoriquement. Le Conseil de la CSC refuse aussi à plusieurs reprises (27 octobre 1981 et 19 février 1982) la manipulation de l’index. Houthuys, Maris, Fruru à la CSC, John Vanden Eynde à la FGTB, plaident pour une « concertation » concernant le coût salarial et se distancient des « vaches sacrées » comme l’index. John Vanden Eynde et Meulendijks (CSC-Anvers) luttent, de concert avec le patronat, pour une diminution salariale à Cockerill Yards à Hoboken, un précédent qui sera immédiatement suivi dans d’autres « secteurs nationaux ».

Lors du congrès du Heysel début 1982, Debunne réprimande ouvertement ce courant, sous les applaudissements des 5 000 militants présents. Debunne se déclare prêt à entamer une grève générale pour la défense de l’index. Lors d’une ultime réunion avec le gouvernement, Debunne refuse toute atteinte à l’index, ce qui met Jef Houthuys au désespoir.

Lors du week-end du 21-22 février, le gouvernement agit brusquement, dévalue le franc de 8,5 % et prend « des mesures d’accompagnement », entre autres la suspension de l’indexation. Debunne s’incline face à la « force majeure » de la dévaluation et ce premier gros « coup » de Martens V. Au plus grand désenchantement de sa base, Debunne remise ses menaces au placard et plaide pour « la réussite de la dévaluation ». Après cette capitulation ultime, les freins sont lâchés. Peu après, Debunne est remplacé par André Vanden Broucke, qui plaide pour « un syndicalisme réaliste » et pour d’autres formes de combat que la grève. Dans l’aile francophone de la CSC (qui s’est toujours positionnée de façon plus radicale que l’aile flamande), Robert D’Hondt engage, fin 1981, « une réflexion à propos de l’efficacité du mode de travail syndical ». « Le syndicalisme des années 80-90 », une déclaration de programme ratifiée fin 1985, qui plaide pour un changement des terrains d’actions et des méthodes syndicales, et pour des objectifs plus réalistes.

L’appel du patronat à se défaire des dogmes dépassés et à conclure un nouveau pacte social ayant pour principes de base la position concurrentielle, la modération et la dérégulation sociale s’infiltre, lentement, mais sûrement, dans les programmes et dans la pratique syndicale.

Cependant, la volonté de lutte de la base reste intacte. Pendant la période des gouvernements catholiques-libéraux, quatre occasions se sont présentées d’arrêter la politique de démantèlement social par une grève générale et de mener la lutte pour une alternative anticapitaliste : mars-avril 1982 (grève Mons-Borinage, grèves éparpillées contre le plan gouvernemental), septembre 1983 (grève générale dans les services publics), printemps 1984 (lutte contre le plan d’assainissement), avril-mai 1986 (grèves dans les mines, dans les chemins de fer, dans l’enseignement, dans les transports publics à Bruxelles et en Wallonie, grèves de 24 et 48 heures dans tout le pays.)

Mais ces grèves (le plus souvent spontanées) se heurtent à un sabotage croissant de la part de la direction syndicale, non seulement à la CSC, mais aussi à la FGTB. La direction de la CSC adopte une attitude ouvertement hostile, tandis que la FGTB « soutient » ces grèves afin qu’il n’y ait pas de débordements et qu’elles se terminent le plus rapidement possible. Un exemple caractéristique est « la campagne de mobilisation » de la FGTB en 1986 : pendant que le mouvement prend de plus en plus d’ampleur, la direction de la FGTB refuse de prendre le devant et canalise les actions dans une manifestation unique qui doit servir de catalyseur et de point d’orgue, la manifestation du 31 mai. Lors de ses adieux, André Vanden Broucke fera cette réflexion remarquable à propos de la manifestation qui rassembla 200 000 participants : « Dommage qu’il n’y ait pas eu de mots d’ordre clairs. Il n’y avait pas de perspective évidente, pas d’ordre de grève immédiat […] Le privilège du président est de pouvoir représenter son organisation. Ce qui veut dire : le président raconte ce que le Bureau lui dit. Mais… ce que son Bureau ne lui dit pas, il ne peut pas raconter. Et à ce moment-là, le Bureau ne lui avait pas dit qu’il pouvait sonner l’attaque. C’est pourquoi je me suis retrouvé là devant tous ces gens, sans pouvoir leur donner de mots d’ordre. Un moment difficile. C’est ce que j’appelle, une occasion ratée17. »

033.
Liquider les plus importants foyers de résistance

Pendant la deuxième période, la tactique patronale s’adapte à la nouvelle situation. Elle s’attache surtout à briser les bastions de résistance à la base des syndicats. Pour cela, le patronat compte, en premier lieu, sur les dirigeants syndicaux eux-mêmes.

En juillet 1984, le nouveau président de la FEB, André Leysen, lance un appel aux dirigeants syndicaux pour combattre ensemble « l’anarchie » : « Nous avons besoin de syndicats forts, parce qu’il existe, dans notre démocratie, une tentation de l’anarchie. Si les syndicats se désorganisaient, nous y serions bientôt, à l’anarchie ! Ne croyez pas que je les approuve inconditionnellement, mais ils sont nos partenaires18. » Le message est clair. La FEB veut que les dirigeants syndicaux renforcent la discipline interne afin de rendre impossibles des mouvements spontanés, « anarchistes » comme en 1982, en 1983 et en 1984. La FEB désire que soient éliminés l’avant-garde de ces mouvements, les noyaux les plus combatifs et les plus révolutionnaires au sein des syndicats.

Presque simultanément, l’aile droite des syndicats entame une offensive « d’épuration » et de rassemblement autour « d’un syndicalisme réaliste ».

Cette campagne débute par l’exclusion de Jan Cap et du noyau de militants CSC de Boel, puis par la radiation de Hugo De Bruyne (Cockerill Yards) et de Hugo Franssen (Bosal) comme délégués. Ensuite Pablo Demoor est privé de son mandat syndical chez Volkswagen. Après les mouvements de grève de 1986, l’épuration reprend dans les mines (la tentative d’exclusion de quatre délégués FGTB est empêchée) et aux chemins de fer (suspension de deux délégués FGTB et de deux délégués CSC à Liège). L’exemple le plus récent est l’exclusion de Gaston Van Dijck (juin 1988), délégué FGTB chez De Beukelaer, suivi de son licenciement. Lors d’une élection libre de délégués chez Sidmar, le patronat de Fabrimetal adopte une position intransigeante et quatre des nouveaux délégués sont licenciés (janvier 1988). Dans bon nombre de cas, le licenciement de délégués semble se faire avec l’accord de la direction syndicale, comme c’est le cas pour Terence Harvey (CSC-GM), fin 87, et Arthur Stilmant (FGTB-Kraft), Noël 1988.

Durant cette période de « rapprochement » tactique, le patronat lance l’invitation à mener ensemble (patronat et syndicats) la lutte pour l’épuration des finances publiques et pour une flexibilité accrue. André Leysen, président de la FEB, se voit déjà diriger une manifestation patrons-syndicats contre l’ennemi commun, l’État. Nous sommes tous les deux les victimes de l’État, nous payons trop de contributions. « Les employeurs et les travailleurs ont un problème commun, notamment, un État de plus en plus inefficace où les mécanismes de gaspillage prennent le dessus19. »

Au fait, il voudrait que les dirigeants syndicaux abandonnent leur résistance contre les coupes sombres dans le secteur social. Pour cela, le patronat compte sur le réflexe corporatiste, qui gagne une partie de la direction syndicale et sur le « réalisme » d’une autre partie.

De plus en plus de dirigeants syndicaux se conforment aux désirs patronaux, ce qui paraît clairement lors de la conclusion d’une convention collective au Conseil national du travail, qui facilite l’introduction de la flexibilité (travail de nuit, journée de 12 heures, travail de week-end). C’est une percée pour la « nouvelle concertation sociale ». La fameuse CCT 42 (1987) est le couronnement tangible de l’offensive patronale. Dans le même esprit et pour la première fois depuis longtemps, un nouvel accord interprofessionnel, débordant de modération, est signé (novembre 1986).

034.
Briser le pouvoir syndical

La capitulation de la direction syndicale ouvre la voie à une nouvelle étape dans le démantèlement du pouvoir syndical, le démantèlement structurel. Le patronat se concentre dorénavant sur la limitation des droits syndicaux et des positions de force syndicales. Il s’y prend de différentes manières.

Premièrement par la voie légale. « Le document de travail » de la FEB, publié par Solidaire, fin 84, en donne les principaux objectifs. « La position de monopole qu’occupent les travailleurs et leurs organisations, aussi bien en ce qui concerne la vie des entreprises qu’au niveau étatique, doit fondamentalement être mise en question. » Pour cela, le patronat veut imposer aux syndicats des normes légales.

Voici ce dont rêve le patronat :

— un statut de personnalité juridique pour les syndicats, afin que les « fautes » puissent être sanctionnées financièrement ;

— le respect obligatoire du droit au travail et ceci de façon légale, afin qu’on puisse interdire, ainsi que poursuivre en justice les piquets de grève ;

— une restriction légale déterminant les grèves licites et illicites, afin que toute grève qui ne concerne pas strictement les intérêts du travail ou qui ne suit pas les procédures de conciliation ou qui met en danger la bonne marche de l’entreprise puisse être interdite et non reconnue ;

— une obligation légale de référendum ;

— la responsabilité personnelle des délégués pour chaque infraction, afin qu’ils puissent être poursuivis et sanctionnés par le licenciement ;

— des sanctions financières pour tous les travailleurs qui participent à des grèves illégales ;

— la continuité obligée dans les services publics, de sorte que le droit à la grève soit supprimé dans le secteur public ;

— le droit aux lock-out et à la protection du droit au travail des patrons.

Ces souhaits sont, en grandes lignes, repris dans une décision de la FEB, datant de 1988, bien que la FEB y souligne que la structure de concertation et « les mécanismes convenus » doivent rester en place afin de garantir la paix sociale. Mais la « crédibilité » de ce système doit être renforcée « car on peut constater que, malgré la baisse du nombre de grèves, la plupart des grèves sont sauvages et c’est justement là qu’on ne respecte pas les règles convenues », dit la FEB20.

Le licenciement des délégués chez Monsanto, Uniroyal, Cuivre et Zinc, Boel, Bosal et Sidmar sont autant de cas-tests où le patronat essaie de priver, de facto et de jure, les délégués de leurs droits.

En même temps, le patronat mène une offensive auprès des tribunaux afin de pouvoir interdire les piquets de grève, les occupations, etc. (Orban-Bois, Carlam…)

Deuxièmement, le patronat et le gouvernement mettent au point de nouveaux instruments afin de court-circuiter les structures de base syndicales.

Le patronat veut surtout démanteler le pouvoir des délégations syndicales en créant des organes de concertation parallèles. Le management participatif veut impliquer les ouvriers, de manière directe, à l’organisation de la production. La croissance phénoménale des « cercles de qualité » et autres tentatives semblables est essentiellement une menace pour le pouvoir syndical dans les entreprises et une tentative de soumission à la logique patronale.

La montée d’un syndicalisme de cadres s’inscrit dans cette même optique. Par ce biais, les patrons veulent non seulement renforcer la présence patronale, mais surtout créer un corps de personnes intermédiaires entre patrons et ouvriers. Ce corps doit représenter la position patronale à l’attention des ouvriers et se mêler activement à tous les conflits sociaux. Le syndicat des cadres doit faire fonction de tampon, organisant également le service social, ce qui rend les délégations syndicales « inutiles ». Les cadres doivent organiser un contact direct avec les ouvriers à travers les « cercles de qualité », où le rendement de l’entreprise est au premier plan. La reconnaissance officielle de la Confédération nationale des cadres et la participation des cadres aux élections sociales depuis 1987 sont des pas importants dans cette stratégie.

Dans les services publics, le pouvoir syndical est menacé d’une autre façon. On y constate la poussée de groupes d’action qui s’organisent autour de certaines exigences professionnelles très étroites et qui frôlent parfois le corporatisme. Les directions et les ministres de tutelle les utilisent habilement pour les opposer aux syndicats. Mais le succès de ces groupes est, en grande partie, déterminé par le mécontentement des masses ; celles-ci se détournent d’une direction syndicale qu’elles jugent trop laxiste.

De tout ce qui précède, une conclusion s’impose : plus la direction syndicale recule, plus le patronat devient agressif. Plus la direction syndicale capitule, plus elle perd la confiance de sa propre base, ce qui sape encore davantage son pouvoir. Nous assistons ainsi à un processus d’autodestruction. Quand le patronat et le gouvernement installent leurs propres structures afin de mettre les syndicats hors jeu, plus personne ne défend les syndicats. Et pour survivre, le syndicat se plie encore plus aux exigences patronales.

Le patronat obtient ainsi ce qu’il poursuit : la soumission idéologique des appareils syndicaux. Mais l’histoire de l’Allemagne nazie nous apprend que même la plus extrême soumission de la part des dirigeants syndicaux ne les épargne pas forcément. Le premier mai 1933, le syndicat allemand de l’époque appelait ses membres à participer aux festivités du premier mai de Hitler. Le 2 mai, les locaux syndicaux étaient occupés par les nazis et les dirigeants syndicaux emprisonnés…

04.
La corrélation entre « prospérité » et intégration

Le capitalisme s’est plus rapidement adapté à la crise que la doctrine syndicale. Le mouvement syndical s’est laissé coincer dans une position défensive. Bien que la crise ait prouvé la faillite totale du « syndicalisme de concertation », les fondements de celui-ci n’ont jamais été mis en question.

Le premier de ces principes fondamentaux est que la prospérité capitaliste et la prospérité de la classe ouvrière vont de pair. Le deuxième est que, grâce à la collaboration et à la concertation, la contradiction existant entre le travail et le capital peut, graduellement, être effacée et même éliminée. Ces théories ont des racines profondes dans l’histoire du mouvement ouvrier réformiste. Nous ne traiterons pas de leur entière évolution, mais nous situerons l’origine de ces conceptions.

041.
L’origine de l’opportunisme dans le mouvement ouvrier

Lénine et Engels le mettent en rapport avec le colonialisme et l’origine de l’impérialisme.

Engels a décrit le processus, pour l’Angleterre de jadis. Vers la moitié du siècle dernier (1860), l’hégémonie britannique était à son point culminant. Avec 2 % de la population mondiale, la nation produisait 20 % du produit national brut mondial et 40 à 45 % de la production industrielle mondiale. « L’atelier du monde » s’approvisionnait en céréales et coton à très bas prix dans ses colonies, qui lui servaient également de débouchés pour ses produits industriels.

La conséquence, disait Engels, fut que le mouvement ouvrier britannique (le chartisme) se mit politiquement à la traîne du « grand parti libéral », dirigé par les industriels. Cette bourgeoisie comprit qu’elle ne pouvait consolider son pouvoir qu’en obtenant le soutien des travailleurs. La position de monopole britannique rapporta d’immenses profits. La bourgeoisie distribua des miettes par-ci par-là sous forme de lois sociales restreintes et obtint ainsi le soutien de la couche aisée de la population ouvrière. Durant cette période, cette « aristocratie ouvrière » fut la seule à être organisée en syndicats (syndicats professionnels)21. Les syndicats de masse n’existent que depuis la fin du siècle dernier. Parfois ils précèdent la fondation du parti socialiste (Grande-Bretagne), parfois ils sont fondés par le parti (Belgique).

Depuis le début de ce siècle, Lénine a combattu le réformisme galopant dans le mouvement socialiste international. Dans tous les partis socialistes et les syndicats de masse d’Europe de l’Ouest, le réformisme gagnait du terrain. Pour Lénine, c’était indissolublement lié à la percée de l’impérialisme en tant qu’ordre mondial.

Les dirigeants opportunistes des partis travaillistes et des syndicats se laissaient séduire par les « bienfaits » de l’impérialisme. Grâce à une exploitation sans merci des colonies, la bourgeoisie pouvait plus facilement accorder des avantages d’ordre matériel. « Quelques miettes des gros profits réalisés par la bourgeoisie peuvent échoir à une petite minorité : bureaucratie ouvrière, aristocratie ouvrière et compagnons de route petits-bourgeois22. » Toujours d’après Lénine, la couche supérieure et favorisée de la classe ouvrière peuple les appareils des partis réformistes et des syndicats et se fait mener par le bout du nez par les capitalistes. Dans la lutte concurrentielle, cette aristocratie ouvrière choisit le côté de « sa » bourgeoisie, pour la défense de « ses » colonies, pour la défense de « sa » patrie. De cette façon-là, la lutte pour le pouvoir économique et politique est remplacée par un replâtrage permanent du système en place. La position de classe concernant les matières économiques et sociales est remplacée par un appui critique au système capitaliste.

« Les porte-parole des ouvriers » deviennent les porte-parole de la bourgeoisie au sein de la classe ouvrière. Ils tiennent un discours critique de petit-bourgeois en ce qui concerne les angles les plus aigus du système, sans pour autant mettre en question le système en tant que tel. L’aristocratie et la bureaucratie ouvrières deviennent les alliés idéologiques de la classe dirigeante. Lénine décrit la politique de ces dirigeants du mouvement réformiste de la façon suivante : « C’est la collaboration des classes, la renonciation à la dictature du prolétariat, à l’action révolutionnaire, la reconnaissance sans réserve de la légalité bourgeoise, le manque de confiance dans le prolétariat, la confiance dans la bourgeoisie23. »

042.
Moins de miettes, mais plus de résignation

Septante ans de collaboration de classe n’ont fait qu’augmenter le dévouement et la fidélité des dirigeants réformistes au système impérialiste.

Au cours des périodes de prospérité relative de l’impérialisme, la marge de manœuvre de la bourgeoisie monopoliste augmente. Elle peut se montrer plus généreuse dans la distribution des miettes. Ce sont donc des périodes de gloire pour l’idéologie de la collaboration de classe. Après la Deuxième Guerre mondiale, le système impérialiste mondial atteint son apogée et, dans son sillage, le syndicalisme de concertation se développe. Ses principes de base ont déjà été élaborés avant la guerre, mais sont mis en structures pratiques dans les années 50 et 60. Les dirigeants syndicaux y mettent du leur afin de bien faire fonctionner l’économie capitaliste, ce qui leur permet de discuter avec les capitalistes de la répartition des fruits du travail.

La crise prolongée ébranle sérieusement les fondements matériels du réformisme. Bon nombre d’avantages et de droits acquis sont remis en cause, le patronat met la concertation de côté et beaucoup d’illusions tombent à l’eau. Ceci mène à une crise du syndicalisme de concertation et à une crise idéologique dans les deux syndicats.

L’idéologie de base n’est cependant pas remise en question. Les promesses d’un changement graduel du système sonnent creux. Mais globalement ceci fait plutôt virer les deux syndicats vers la droite que vers la gauche. Face à la capacité amoindrie du capitalisme à engendrer la « prospérité », l’aspect dominant est la résignation. En épousant le point de vue de la logique capitaliste, les syndicats acceptent les restrictions, les licenciements, le démantèlement des acquis sociaux comme des réalités inévitables et nécessaires.

043.
La sociale-démocratie comme gestionnaire du capitalisme et de l’impérialisme

Un facteur très important dans le glissement à droite des dirigeants syndicaux est la complicité idéologique et pratique de la sociale-démocratie et des représentants du mouvement ouvrier chrétien, avec la politique menée.

En France, c’est le parti socialiste qui mène la bourgeoisie à travers les foudres de la crise et sa politique économique et sociale est à peine différente de celle des conservateurs britanniques ou allemands. Les socialistes belges ont, pendant sept ans (1982-1988), laissé les sales besognes aux partis libéraux et chrétiens en espérant une reprise internationale rapide. Pendant tout ce temps, les partis socialistes n’ont pas pu présenter une alternative fondamentalement différente. Ils ont dès lors essayé d’endiguer, tant que possible, la lutte des classes et ont fait pression sur les syndicats pour qu’il s’en tiennent à un programme « réaliste ». Au début, ceci a mené à une guerre ouverte entre la direction du PS (André Cools) et la direction syndicale socialiste (Georges Debunne). Mais avec le recul progressif des positions syndicales, la bonne entente entre la direction syndicale et celle du parti s’est rétablie. Les partis socialistes ont entraîné les directions syndicales dans leur virage à droite.

Lors de leur retour au gouvernement (1988), le PS et le SP ont profité d’une conjoncture relativement favorable. Néanmoins, ils n’ont procédé à aucune révision des mécanismes de démantèlement mis en place au cours des huit dernières années et ils continuent tranquillement la même politique « d’assainissement ».

Actuellement, les partis socialistes se présentent non seulement comme les promoteurs, mais encore comme les pionniers de « l’Europe concurrentielle », une course pour mieux positionner le grand capital européen sur les marchés internationaux. Inévitablement s’installe la spirale du dumping social. Le problème auquel les syndicats ont été confrontés durant huit ans au niveau national se pose maintenant au niveau international, au niveau européen. Là aussi, les partis réformistes essaient de persuader les syndicats de se rendre « à la raison et au réalisme » et d’accepter une logique fondamentalement procapitaliste.

La faillite idéologique de la sociale-démocratie est clairement apparue lors de la chute des régimes de l’Europe de l’Est. Elle s’est faite complice des monopoles, défenseur du capitalisme et de l’impérialisme, du marché libre et de la privatisation, avocat de « la démocratie » occidentale. Brandt et Mitterrand se sont faits les pionniers de la reconquête de l’Europe de l’Est et Jacques Attali, conseiller personnel de Mitterrand, dirige la Banque pour la « colonisation » de l’Est. Les dirigeants syndicaux doivent-ils placer leurs espoirs en de tels partis pour diriger la lutte vers le « socialisme » ?

Le rôle de la sociale-démocratie dans le développement d’une Europe grande, forte et capitaliste démontre bien que son idéologie est rongée jusqu’à la moelle par l’impérialisme.

Son attitude lors de la guerre du Golfe l’a confirmé une fois de plus. Dans ce premier grand conflit Nord-Sud, la sociale-démocratie s’est placée, à l’échelle internationale, aux avant-postes d’une campagne agressive et impérialiste. Ceci prouve qu’elle défend les intérêts des monopoles, de préférence les monopoles européens, et qu’elle ira, pour cela, jusqu’à l’agression armée.

05.
Militant syndical dans un monde en évolution

Après des années de « position défensive », les deux syndicats travaillent à une redéfinition de leur doctrine syndicale. La nouvelle équipe de la CSC veut « injecter une dose d’idéaux à la réalité » et « faire preuve de fantaisie concrète ». La nouvelle équipe de la FGTB veut se fabriquer « une nouvelle image » en se basant sur un sondage effectué auprès de ses membres.

La définition du nouveau syndicalisme provoque, comme partout en Europe occidentale, de grands débats. « L’ancien » syndicalisme doit céder la place à un « nouveau » syndicalisme. Les nouveaux accents font référence aux lignes de force de la nouvelle situation : la crise, la nouvelle technologie, l’internationalisation et la composition actuelle de la classe ouvrière. Il ne fait aucun doute que le capitalisme connaît de nouveaux développements qui entraînent de nouveaux problèmes pour le syndicalisme. Il ne faut pas se dissimuler ces problèmes ni les éviter. Mais ces nouveaux développements ne changent rien à l’essence même ni aux lois fondamentales du capitalisme. La question est de savoir si on envisage ces nouveaux problèmes d’un point de vue de classe ou si, au contraire, on les utilise pour éliminer les différences de classe et se laisser dévoyer par des théories de capitulation.

Notre position est la suivante : ces changements objectifs confirment la justesse de la théorie marxiste. Nous analyserons point par point les éléments vraiment nouveaux ainsi que la stratégie patronale et les réponses syndicales. C’est dans l’analyse concrète que le marxisme-léninisme prouve sa vitalité et sa valeur d’arme dans la lutte de classe. Le livre propose une argumentation engagée, afin que les militants syndicaux se réfèrent de nouveau au marxisme et donnent un souffle nouveau au syndicalisme de classe.

Première partie
La nouvelle situation et les nouvelles tâches

Chapitre 1.
Les crises passées et à venir

11.
Le capitalisme engendre les crises

Après la Deuxième Guerre mondiale, le capitalisme a connu une assez longue période de grande expansion ; un contraste violent par rapport à la stagnation continue des années 30. De nombreux économistes bourgeois et surtout la sociale-démocratie ont considéré cela comme une victoire de leurs idées. Ils avaient accueilli avec enthousiasme les théories de l’économiste Keynes qui, dans les années 30, était arrivé à la conclusion que la crise capitaliste pouvait être évitée si l’État intervenait de façon régulatrice. Avec des instruments tels que le crédit, les commandes publiques, la sécurité sociale, l’État pourrait équilibrer l’offre et la demande, en freinant l’économie en temps de surchauffe et en la soutenant en période de crise. Le progrès de la théorie économique, l’intervention dirigiste de l’État sur l’économie, l’influence de la planification permettraient dorénavant de maîtriser les catastrophes économiques. Le capitalisme avait trouvé sa vitesse de croisière, il n’y aurait plus de crises, tout au plus quelques fluctuations conjoncturelles.

Tout cet optimisme a été balayé entre-temps par la grande crise structurelle du monde capitaliste, avec un premier creux aux alentours de 1974-1975 et un second vers 1982-1983. Durant cette période de sept ans, la récession économique était accompagnée d’une inflation anormalement élevée (ce nouveau phénomène a reçu le nom de « stagflation »). Depuis 1983 la croissance a repris graduellement, sans néanmoins atteindre le niveau d’avant 1970.

La bourgeoisie opta pour un retour aux idées libérales classiques pour faire face à la crise. Les figures de proue des années 80 ont été Reagan et Thatcher. Les sociaux-démocrates ainsi que les démocrates chrétiens ont accordé leurs violons et ont essayé de contrer la vague libérale en se présentant comme de meilleurs serviteurs encore des intérêts patronaux.

En Belgique, Wilfried Martens entreprit son « virage libéral » fin 1981 ; en France, Mitterrand prit à son tour le flambeau de la politique néo-libérale en 1983. Depuis 1987 les partis socialistes belges sont les héritiers fidèles de cette politique de rigueur. Le blocage des salaires, le démantèlement de la sécurité sociale, la privatisation larvée, le transfert des revenus vers les entreprises et les riches, les assainissements accompagnés de licenciements : aujourd’hui, les différences d’approche entre les grandes tendances bourgeoises sont à peine perceptibles. Les syndicats subissent une grande pression idéologique : celui qui ne met pas en cause la logique économique même du système ne voit pas d’alternative.

Depuis l’écroulement des régimes d’Europe de l’Est et leur passage au capitalisme, une deuxième offensive idéologique s’y est ajoutée. L’économie de marché aurait définitivement prouvé sa supériorité sur l’économie planifiée et la démocratie bourgeoise rendrait désormais superflue la lutte des classes.

Dans ces circonstances, les « réformes de structure » de 1954-1956, l’ « autogestion » et le « contrôle ouvrier » semblent bien éloignés. Le langage anticapitaliste avec lequel on avait emballé ces mots d’ordre réformistes est enterré. Les derniers grands congrès syndicaux, auxquels nous nous référerons régulièrement ici, témoignent d’une prudence et d’un recul idéologique extrêmes1.

Une analyse fondée du capitalisme, de sa crise, de ses contradictions insolubles et de ses perspectives est d’une importance capitale pour faire éclater les bulles d’euphorie. Sans cette analyse, il est impossible de définir exactement les tâches et les chances du mouvement syndical.

111.
La fatalité des crises

L’analyse patronale des causes de la grande crise est simple : les syndicats en sont les principaux responsables. Les mécanismes du marché libre ont été violentés par un développement exagéré de l’État et des dispositions sociales, par des salaires exagérés. Puis, il y a eu des interventions externes (la hausse des prix du pétrole en octobre 1973 et en janvier 1979), qui ont renforcé ces déséquilibres. Tel est le contenu du rapport de l’OCDE, qui en 1987 est appelée au chevet du capitalisme malade : « Selon notre analyse, l’évolution récente s’explique pour l’essentiel par la conjonction exceptionnelle dans le temps d’une série d’événements malheureux, qui ne se répétera sans doute pas à la même échelle et dont l’effet s’est trouvé amplifié par certaines erreurs de politique économique qui auraient pu être évitées2. » Le remède prescrit : il faut combattre l’inflation, en diminuant les dépenses de l’État, en bloquant les hausses salariales, en menant une politique monétaire restrictive (par des intérêts élevés). Les pilules seront administrées par Thatcher, Reagan et leurs partisans.

Cette analyse part essentiellement du principe que le système est fondamentalement sain, mais qu’il a été perverti par un mauvais traitement et par des perturbations externes. « Si nous ne pouvons éviter de voir réapparaître un chômage substantiel, ce n’est en rien l’effet d’un échec du capitalisme ou d’une économie de marché, mais ceci est exclusivement le produit de nos propres erreurs en dépit de l’expérience passée et de nos connaissances », commente le penseur ultralibéral Hayek3. Depuis les économistes Ricardo et Smith, le credo libéral claironne que le système ne connaît pas de crises, mais des « déséquilibres ». Ceux-ci se résolvent spontanément si les principes du marché ont libre cours ! La théorie libérale de l’équilibre spontané a plusieurs variantes, comme le « monétarisme » et la « théorie de l’offre »4. La mise en pratique politique de ces idées revient à Thatcher, Reagan, Kohl, Mitterrand, Martens V à VIII. Le soutien logistique est assuré par des « services d’étude » capitalistes, le rapport McCracken aux États-Unis, le rapport Albert-BallDM pour la CEE, les rapports de l’OCDE, les rapports de la Banque nationale, etc. C’est avec ces rapports que les dirigeants syndicaux sont bombardés, pour « prouver » que le temps est à la modération.

Toutes ces théories ont un noyau commun : partout la logique interne du système capitaliste est laissée hors cause. On « traite » les symptômes et non les causes réelles. Les médicaments peuvent temporairement maîtriser et cacher la maladie, voire éveiller l’illusion que tout est résolu, mais celle-ci se vengera lors de la prochaine crise.

Qui veut, derrière les phénomènes superficiels, saisir les causes des crises débouche inévitablement sur Marx.

Pour Marx, les crises sont une composante essentielle du système économique. Les crises ne sont pas des « dérives » de l’équilibre spontané, mais sont inhérentes aux lois économiques d’un mode de production. Le maintien (ou la « reproduction ») de ce mode de production suppose un équilibre entre la production et la circulation des biens, entre la capacité de production et les possibilités de vente, entre l’accumulation du capital et le pouvoir d’achat de la population. Cet équilibre est impossible à réaliser étant donné que trois contradictions insolubles déchirent le capitalisme. Ces contradictions rendent les crises de surproduction non seulement possibles, mais même inévitables. (Voir l’encadré 111 bis.)

111 bis. Trois contradictions du capitalisme qui mènent à la crise

Le mode de production définit l’ensemble des conditions dans lesquelles s’accomplissent la production et la reproduction des conditions de vie matérielles qui déterminent la vie de l’homme en communauté. Le mode de production capitaliste se caractérise par deux éléments essentiels :

1o Le marché est la forme dominante d’échange de produits (« l’économie du marché libre »).

2o Les producteurs directs de ces produits sont séparés de la propriété des moyens de production (il y a propriété privée des moyens de production). L’unique façon pour les ouvriers de rester en vie est de vendre leur force de travail à ceux qui possèdent le capital. La production et l’échange de produits renferment donc des rapports sociaux.

Le mode de production capitaliste est dominé par trois contradictions insolubles qui conduisent inévitablement à la crise.

1o Il y a une contradiction entre d’une part, l’organisation scientifique de la production à l’intérieur de chaque entreprise et de chaque groupe et d’autre part, l’absence de planification sociale. La chasse au profit et la concurrence effrénée conduisent à l’anarchie sociale, au développement inégal de secteurs, de régions, de pays et de continents. Les capitalistes poursuivent individuellement un bénéfice maximal. Il n’y a pas de plan global, il y a anarchie sur le plan social. Cela mène à un développement déséquilibré des secteurs. Marx montre comment la reproduction doit satisfaire à certaines lois afin de ne pas perturber l’équilibre entre la production de machines et la production de produits de consommation. Sous le capitalisme, cet équilibre est constamment perturbé, de grands déséquilibres conduisent à des réactions en chaîne et à la crise. De plus, cette anarchie est à la base du développement inégal des continents, des pays et des régions. Ce sous-développement empêche le développement harmonieux de l’offre et de la demande au niveau mondial.

2o Il y a contradiction entre d’une part, la tendance vers un développement illimité de la capacité de production et d’autre part, les limites des débouchés. Ceci conduit inévitablement à des crises de surproduction, d’abord dans certains secteurs, ensuite partout.

Les propriétaires des moyens de production investissent de l’argent dans le processus de production et jettent le résultat de cette production sur le marché où ils espèrent le vendre. Si leur produit ne trouve pas d’acheteur, il est sans valeur socialement, l’argent investi n’est pas « réalisé ». La concurrence pour les débouchés contraint chaque capitaliste à accumuler, à réinvestir le profit réalisé. Cette contrainte d’accumulation devient la loi de base du mode de production. Cela veut dire : produire plus à moindre coût.

D’autre part, les propriétaires des moyens de production achètent la force de travail à un prix inférieur à la valeur produite par cette force de travail lors du processus de production. La différence est la plus-value. L’ouvrier reçoit en échange de sa prestation une somme d’argent qui correspond plus ou moins à ce dont il a besoin pour maintenir à niveau sa force de travail (et celui de la génération future). Le capitaliste essaie en permanence d’augmenter la plus-value et de diminuer la part du salaire (ceci est le taux d’exploitation). Une expansion de la production sans augmentation du taux d’exploitation est inutile du point de vue du mode de production capitaliste. Mais l’augmentation de l’exploitation diminue en même temps le pouvoir d’achat de la partie la plus importante de la population des travailleurs.

Les capitalistes veulent augmenter leur bénéfice en développant les forces productives, en augmentant la production. La capacité de production accrue se heurte aux limites de la demande. La demande solvable de moyens de production (nouvelles machines) et de moyens de consommation s’accroît moins rapidement que les possibilités de production. « La cause dernière de toutes les crises réelles reste toujours la pauvreté et la limitation de la consommation des masses, opposées à la tendance de la production capitaliste de développer les forces productives comme si la capacité de consommation absolue de la société en était la limite ». (Marx)

3o Il y a une contradiction entre d’une part la recherche de bénéfice maximal et d’autre part la tendance à la baisse du taux de profit. Ce qui intéresse toute la classe capitaliste en tant que classe est le bénéfice total à répartir. Mais ce qui intéresse le capitaliste individuel est le taux de profit, qui est le rapport entre le profit réalisé et la totalité du capital investi.

Ce capital investi consiste en capital constant (C, investi en machines, moyens de travail, bâtiments…) et en capital variable (V, investi en force de travail).

Le taux de profit (P′) pour toute la société se calcule donc ainsi :

P = P C + V

Tout capitaliste individuel peut augmenter son taux de profit en introduisant de nouvelles machines et techniques, et en remplaçant la main-d’œuvre par des machines. Mais ainsi, à l’échelle globale, la part du capital total qui va aux machines augmente. La part de C augmente par rapport à V ou en termes marxistes, la composition organique du capital C V s’accroît. Ainsi diminue relativement la partie consacrée à la main-d’œuvre, la seule source de plus-value.

Il en suit, au niveau de la société, une baisse du taux de profit. On peut s’en rendre compte dans la formule mentionnée, en divisant le numérateur et le dénominateur par le même nombre V. On obtient :

P = P V C V + 1

Ce qui permet d’affirmer que le taux de profit P′ est proportionnel au taux d’exploitation P V et [en gros] inversement proportionnel à la composition organique C V [parce que 1 est très petit par rapport à C V (D.M.)]. Cela a pour conséquence qu’à long terme, le taux de profit tend à la baisse, car la composition organique s’accroît. Par unité de capital investi, on fait moins de bénéfice.

Le moteur de la production capitaliste s’arrête, on investit moins. Il y a suraccumulation de capital. La chute du taux de profit peut être neutralisée temporairement par une augmentation du taux d’exploitation, par une diminution des prix des matières premières, par l’investissement dans des pays à composition organique faible, etc., mais se manifeste pleinement en période de crise. Cela se traduit par l’investissement croissant en activité non productrice et spéculatrice.

Les trois contradictions se manifestent violemment en période de crise. En période de crise, toutes les contradictions du système prennent une forme aiguë. Toutes les crises capitalistes sont essentiellement des crises de surproduction. La vie économique s’arrête, pas parce qu’on produit trop peu, mais parce qu’on produit trop. Des usines ferment leurs portes, des ouvriers sont licenciés parce qu’il y a trop de produits qui ne peuvent être vendus avec un bénéfice suffisamment élevé. La crise se manifeste par une croissance très ralentie ou même négative, une sous-utilisation des machines, une chute des bénéfices, une baisse des investissements, une hausse du chômage. Sur base de ces caractéristiques, on peut discerner un développement cyclique de la production. Chaque cycle connaît une phase d’essor (expansion), de crise (revirement), de dépression (creux) et de reprise (revirement). Ainsi se dessine un mouvement ondulatoire.

Le capitalisme ne peut éviter les crises périodiques, étant donné qu’il est fondé sur la propriété privée des moyens de production, sur l’exploitation. Les trois contradictions trouvent leur origine dans la contradiction principale du système capitaliste : la contradiction entre le caractère social croissant de la production d’une part et de la propriété privée des moyens de production avec appropriation privée des biens produits d’autre part. De la propriété privée des moyens de production découle que la concurrence et la chasse au bénéfice maximal sont les moteurs de la production. Le motif n’est pas la satisfaction des besoins sociaux et des intérêts collectifs, mais le profit et l’accumulation toujours accrue de capital. Cette contradiction fondamentale ne fait que s’accentuer. De plus en plus de moyens de production se concentrent entre les mains d’une petite minorité de la population, par accumulation de bénéfices et par regroupement de capital (fusions, reprises…). Mais par la formation de monopoles, par l’extension de l’impérialisme et l’internationalisation de la production, le caractère social de la production ne cesse de croître. Ceci a pour conséquence que l’ampleur, les répercussions et le rayonnement international des crises s’accroissent également.

112
Crise structurelle et conjoncturelle

En utilisant la notion de crise, il faut préciser sa signification, car le mot est utilisé en de nombreux sens. Il faut tout d’abord faire une distinction entre la crise structurelle et la crise conjoncturelle.

Un cycle conjoncturel se déroule à court terme, durant une période de cinq à sept ans. C’est une suite de récessions (crise), suivies d’une phase de dépression, de reprise et d’essor. Bien que ces cycles ne se déroulent pas de façon entièrement simultanée ni avec la même acuité dans tous les pays capitalistes, on peut cependant distinguer des crises de la production industrielle dans le monde capitaliste vers 1949, 1955, 1960, 1966, 1969, 1973 et 1980. Ainsi, depuis 1960, les pays de l’OCDE ont connu cinq périodes de récession (dans le sens d’un ralentissement de la croissance ou d’une croissance négative) : de janvier 1960 à mars 1963, de mars 1966 à mai 1967, de juillet 1969 à fin 1971, d’octobre 1973 à mai 1975 et de février 1980 à novembre 19825. La durée moyenne de ces cycles est d’environ cinq ans. Depuis 1983, les pays capitalistes ont connu une période exceptionnellement longue de reprise, qui s’est tassée depuis la mi-1990. Au début de l’année 1991, les États-Unis et la Grande-Bretagne ont connu une grave récession, qui entraîne également la France et menace l’ensemble de l’Europe.

À côté de ces « ondes courtes », il y a des périodes plus longues de croissance moyenne élevée et des périodes plus longues de croissance moyenne faible. Dans ce dernier cas, il y a lieu de parler de crise structurelle. Les variations conjoncturelles, dont nous avons parlé, fluctuent donc autour d’une ligne de base, qui délimite des périodes de plus longue durée. En période de croissance faible, les crises conjoncturelles se déroulent autrement qu’en période de croissance élevée (la période 1945-1972). Les crises sont profondes et de longue durée. Les phases de reprise sont courtes et sans vigueur. Le chômage plafonne à un niveau très élevé. Il y a une sorte « d’état de crise » permanent. Ainsi on parle de « la » crise de 1929 et de « la » crise de 1973.

Même l’OCDE doit à présent admettre que le capitalisme souffre d’autre chose que de simples variations conjoncturelles. L’organisation fait à présent la distinction entre le « cycle industriel » et les « tendances » sous-jacentes, qui réfèrent aux tendances à plus long terme. En se basant sur toute une série d’indicateurs, l’OCDE constate (id. p. 51) une inversion de la tendance à long terme vers 1972. « Si l’on considère l’ensemble de l’OCDE, le taux de croissance de la production industrielle était aux alentours de 6,5 durant une grande partie des années 60. Le changement de la tendance pour la production industrielle peut être situé de façon assez précise en 1972. Le taux de croissance est rapidement retombé à environ 2,5 % vers le milieu des années 70 et à l’heure actuelle il est estimé à 2,3 % (depuis 1983). »

L’inversion de tendance a commencé plus tôt (vers la fin des années 60) aux États-Unis. (Voir l’encadré 112 bis.)

112 bis. La crise conjoncturelle et structurelle*

Graphique 1

Ce graphique montre, pour l’OCDE entière, pour l’Europe, pour l’Amérique du Nord et pour le Japon, les pourcentages de croissance annuels de la production industrielle et du produit national brut. On peut constater une chute évidente vers 1972.

Graphique 2

En prenant la production industrielle (de tous les pays de l’OCDE ensemble) de 1980 comme indice 100, on peut constater une « tendance à long terme » avec des oscillations autour de celui-ci. Il y a une « cassure » vers 1972.

Graphique 3

Ce graphique donne l’évolution du cycle conjoncturel pour les pays de l’OCDE, mesuré d’après les fluctuations de la production industrielle par rapport à la tendance à long terme. La ligne horizontale représente donc la « tendance principale », qui est la tendance à la croissance à long terme.

*
OCDE, « OECD leading indicators and business cycles in member countries 1960-1985 », no 39 de Main Economic Indicators — Sources and Methods, janvier 1987

Ainsi on jette aux orties l’affirmation que le prix du pétrole serait à la base de tous les problèmes. Les hausses de prix d’octobre 1973 et de janvier 1979 ont incontestablement eu des répercussions sur le développement des récessions de 1973 et 1980, mais ils ne peuvent en aucune façon expliquer la longue tendance à la stagnation du monde capitaliste. Inversement, l’effondrement des prix du pétrole après 1985 et le retour au niveau d’avant 1973 n’ont pas résolu les problèmes de croissance structurelle des pays industrialisés. D’autres données démontrent que, déjà depuis la fin des années 60 et donc indépendamment des crises pétrolières, des signes d’une baisse de productivité et d’une décroissance du taux de profit sont apparus. Les problèmes de structure sont en fait déjà apparents auparavant et s’intensifient graduellement jusqu’à ce qu’un prétexte mette le feu aux poudres. En 1929 ce fut le krach boursier et une série de faillites bancaires, en 1973 la première hausse des prix du pétrole.

Les contradictions fondamentales du capitalisme conduisent à de longues périodes de croissance lente. Le capitalisme a connu de telles périodes de 1873 à 1895 et de 1919 à 1939. Elles débouchent sur des adaptations structurelles et des explosions violentes (guerre, révolution). La première a conduit à une monopolisation rapide, l’exportation de capitaux et à l’impérialisme. La deuxième a conduit à la guerre, au renforcement de l’impérialisme sous la direction des États-Unis et à l’épanouissement du capitalisme monopoliste d’État. Depuis le début des années 70, nous connaissons la troisième crise « structurelle » du système mondial capitaliste.

Si on pose maintenant la question, s’il y a une crise ininterrompue depuis 1973-1974, la réponse est oui et non. Si l’on considère la croissance à plus long terme, on peut prétendre que le capitalisme est en crise depuis le début des années 70. Si on la considère du point de vue du cycle conjoncturel, la croissance a connu des sommets (1979 et 1989) et des creux (1975 et 1982).

113.
La « prospérité » structurelle avant 1970

Les problèmes structurels du capitalisme depuis 1970 peuvent le mieux se comprendre à partir de l’inversion des facteurs qui ont entraîné la longue croissance après la Deuxième Guerre mondiale.

1o Le monde capitaliste connaît une restructuration sous la direction incontestée des États-Unis. Les États-Unis sont la seule puissance qui sort renforcée et enrichie de la Deuxième Guerre mondiale. Son appareil économique est intact et a gagné considérablement en productivité. L’ampleur de l’appareil de production y a augmenté de 50 % pendant la guerre et la production physique de marchandises s’est accrue de plus de 50 %. La production strictement militaire a augmenté de 4,5 milliards de dollars en 1941 à 37,5 milliards de dollars en 1943 et représente à ce moment-là 40 % de la production nationale totale6.

Par contre, l’économie de tous ses concurrents antérieurs a été affaiblie suite à la guerre. De par leur avance technologique et productive, les États-Unis dépassent de loin les autres puissances capitalistes. Sa suprématie est comparable à celle de l’Empire britannique vers 1815 : elle contrôle les deux tiers des réserves d’or mondiales (20 milliards de dollars), plus du tiers de la production mondiale des biens et le tiers de l’exportation mondiale des marchandises. Avec une flotte militaire et commerciale gigantesque et avec le monopole de la bombe atomique, la position des États-Unis comme superpuissance est inattaquable.

Le seul adversaire international est le bloc communiste, qui est sorti de la guerre économiquement affaibli mais énormément renforcé politiquement. La Russie a payé le plus lourd tribut de guerre dans la lutte antifasciste, mais de ce fait elle jouit d’un très grand prestige international. De plus, l’URSS n’est plus seule à présent : les huit nations du « bloc de l’Est » renforcent le camp socialiste. La lutte de libération continue en Chine, en Corée, en Indochine, en Indonésie et en Grèce. Le fantôme du communisme hante de nouveau la bourgeoisie internationale, d’autant plus qu’en France, en Italie et en Belgique aussi, les communistes ont mené la résistance et sont plus forts que jamais. Le premier souci des États-Unis est donc d’endiguer le communisme et de renforcer durablement son propre « ordre mondial ». Le nouvel ordre mondial, la « Pax Americana » est verrouillé par quatre cadenas, qui confirment la suprématie américaine à tous les niveaux.

Sur le plan monétaire, le dollar reçoit le statut de monnaie officielle internationale par les accords de Bretton-Woods (1944) ; le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale sont créés pour garantir ce statut. Des cours de change stables garantissent une période de stabilité financière sur le plan mondial. Tant que les États-Unis ont un grand surplus commercial, les dollars peuvent sans contrainte quitter le pays pour des investissements ou pour financer la guerre du Vietnam : ils refluent par la commande de marchandises. Les États-Unis jouent ainsi le rôle de banquier mondial qui crée la monnaie nécessaire pour l’augmentation de la production internationale, du commerce et des investissements.

Sur le plan politico-économique, les États-Unis investissent dans la reconstruction d’une Europe vassalisée : le plan Marshall accorde entre le 1er juillet 1948 et le 30 juin 1950 une « aide » de 8,6 milliards de dollars à l’Europe dévastée, sous forme d’emprunts et de dons. De ce montant, la Belgique et le Luxembourg reçoivent 560 millions de dollars. De cette façon, l’Europe est fortement imbriquée dans une alliance économique et politique et devient un débouché important pour les exportateurs américains qui cherchent désespérément à compenser les commandes militaires.

Cette manœuvre politique est complétée par un accord militaire, l’Organisation du traité de l’Atlantique-Nord (OTAN — 1949), qui doit garantir les intérêts américains en Europe et partout dans le monde.

Sur le plan commercial, la superpuissance américaine trouve son avantage dans le libre-échange, qui est arrêté par les accords du GATT (1947). Les courants commerciaux, surtout entre pays riches, s’accroissent rapidement : en 1950, l’importation compte pour la vingtième partie des produits écoulés dans les pays de l’OCDE, en 1984 pour le quart7.

Finalement, dans le tiers monde, les États-Unis remplacent pas à pas les anciennes puissances coloniales. Par une série d’innombrables coups d’État, d’attentats contre les leaders nationalistes, de sabotages à l’égard des régimes nationalistes et par des commandos terroristes, les États-Unis portent ou maintiennent au pouvoir des régimes amis dictatoriaux.

2o Le monde capitaliste entier connaît l’apogée du fordisme, comme modèle de production et de régulation sociale. L’industrie de guerre américaine est à la base d’une grande avance technologique qui peut, à présent, également être utilisée pour submerger les marchés mondiaux. Le radar, la fission et la fusion nucléaire, la première application de systèmes informatiques pour le calcul de trajectoires balistiques sont des découvertes innovatrices qui ouvrent la voie à la conquête spatiale, à l’énergie nucléaire et aux machines à commande numérique. Elles donneront surtout une impulsion à l’ « électronisation » et à l’automatisation de l’industrie. La deuxième révolution technologique connaît comme qui dirait une seconde jeunesse : la technique électronique, l’automobile, l’aéronautique, la télécommunication (radio, TV), l’électroménager, les produits chimiques et le plastique deviennent la base, pendant les vingt années qui suivent la guerre, des articles de consommation de masse. Le taylorisme et le fordisme profitent de nouvelles chances d’épanouissement sur un marché en pleine expansion. La production mondiale capitaliste atteint durant cette période une nouvelle vitesse de croisière, qui se situe à un niveau nettement supérieur de productivité, de débouchés et de croissance. Ceci permet une hausse des salaires, l’augmentation du pouvoir d’achat à une échelle massive sans pour autant modifier en quoi que ce soit la répartition relative de la plus-value entre le travail et le capital [de la valeur nouvellement créée ? (D.M.]. Des études démontrent que même pendant les « golden sixties » celle-ci reste quasiment inchangée8.

3o À partir des années 60, l’image du monde est déterminée de façon croissante par une internationalisation rapide de l’économie. Cette image est surtout façonnée par les entreprises multinationales, plus encore que par les institutions internationales ou par les courants commerciaux. Jusqu’alors, l’exportation des capitaux s’était surtout dirigée vers les colonies, visant à rafler à bon prix les matières premières et les produits agricoles. Après la Deuxième Guerre mondiale et surtout pendant les années 60, l’exportation de capitaux prend une nouvelle ampleur, principalement entre les pays impérialistes mêmes. Les multinationales américaines conquièrent le monde et submergent l’Europe. En 1960, les multinationales américaines ont un capital de 32 milliards de dollars à l’étranger ; en 1975, ce capital atteint les 124 milliards de dollars. Ces chiffres ne représentent que le capital réellement exporté ; la valeur des investissements à l’étranger est beaucoup plus élevée parce que plus de la moitié du capital est mobilisé sur les marchés financiers locaux ou provient d’aides publiques. Au milieu des années 70, les entreprises américaines prennent pour leur compte 44 % de l’effectif total du capital à l’étranger9.

4o Le résultat global en est une longue période de croissance relativement forte qui est tempérée de temps à autre par des récessions conjoncturelles. Durant ces récessions, le marché est « gonflé » par une intervention croissante de l’État, par des commandes publiques et par une politique de crédit adéquate, le tout selon la recette de l’économiste anglais Keynes. (Voir le paragraphe 016.) L’utilisation croissante du crédit à la consommation donne encore un élan supplémentaire à la demande.

114.
La crise structurelle après 1970

À la base de la crise structurelle se trouve en premier lieu la baisse du taux de profit. Mais c’est en même temps une « crise politique », une longue perturbation des équilibres capitalistes, une crise de l’impérialisme et un patron modifié de rapports de force.

1o La supériorité des États-Unis s’émiette.

À partir de la fin des années 60, la domination des États-Unis vacille, autant par des coups à la périphérie que par la montée de puissances concurrentes.

En 1971 les États-Unis sont obligés de reconnaître la Chine, en 1975 la défaite au Vietnam est scellée par le retrait total d’Indochine. L’OPEP se sent renforcée par les problèmes américains et lance la double offensive des prix de 1973 et de 1979. Dans leur propre arrière-cour, les États-Unis ne peuvent empêcher la révolution au Nicaragua (1978) et en 1979 ils sont humiliés par l’Iran.

Entre-temps les États-Unis ont perdu une partie de leur avance économique par rapport à des puissances à croissance rapide telles que l’Allemagne et surtout le Japon. Cela s’exprime surtout par un renversement des courants commerciaux : durant la période 1968-1973, le solde positif de la balance commerciale américaine retombe à zéro. Les dollars continuent de quitter le pays et nourrissent le marché des dollars « sans patrie », le marché de l’eurodollar qui, à la veille de la « crise pétrolière », atteint déjà 130 milliards de dollars. L’accumulation des déficits oblige Nixon à délier le dollar du cours de l’or le 15 août 1971, entraînant l’effondrement de l’ordre monétaire de l’après-guerre (Bretton-Woods). En 1973 le dollar dévalue dans une première tentative de renversement du déficit commercial. Si la force de l’économie américaine avait apporté une certaine stabilité internationale durant vingt ans, sa défaillance dérégule maintenant l’économie mondiale. L’économie perd du terrain face aux concurrents, tant au niveau de la productivité qu’au niveau du progrès technologique. Les huit années d’administration Reagan sont une tentative de rétablissement artificiel de la grandeur des États-Unis, et ceci au prix d’une dérégulation encore plus poussée des équilibres mondiaux.

L’économie est encouragée par des dépenses militaires, qui sont gonflées à 300 milliards de dollars par an (7 % du PNB, un pourcentage record en temps de paix). En même temps, les impôts sont baissés. Il en résulte un déficit budgétaire croissant, qui est couvert par des emprunts à l’étranger. Par une politique de dollar fort (taux d’intérêt élevés), les États-Unis aspirent vers eux les réserves mondiales pour couvrir le déficit fédéral. Mais ce dollar fort n’arrange pas les exportations, déjà souffrantes. Les conséquences sont catastrophiques : deux montagnes de dettes annuelles qui oscillent autour des 150 milliards de dollars chacune (déficit budgétaire et déficit commercial) transforment les États-Unis en plus grand débiteur du monde, avec une dette extérieure de 700 milliards de dollars en 1990 (sur une dette totale de 3 200 milliards de dollars).

Il apparaît clairement que l’économie américaine vit depuis des années au-dessus de ses moyens, par accumulation de dettes. Même la chute du dollar après 1985 n’a apporté que peu ou pas de soulagement. L’année budgétaire 1990 se termine avec un déficit de 220,4 milliards de dollars et le déficit commercial en 1990 dépasse toujours les 100 milliards de dollars.

Cependant, tout le monde ne vit pas au-dessus de ses moyens aux États-Unis. Les mesures de Reagan ont agrandi le fossé entre les revenus. Entre 1980 et 1990, les 20 % les plus riches ont augmenté officiellement leurs revenus nets de 33 % ; les 20 % les plus pauvres ont perdu 5 % de leurs revenus nets. Le top 1 % a même connu un gain de 87 %. Ce top 1 % touche ainsi un revenu total égal à celui des 40 % les plus pauvres10 ! 31 millions de citoyens américains (pour la plupart des Noirs), soit 13 % de la population, vivent avec un revenu inférieur au seuil de pauvreté (185 000 francs belges par an pour un célibataire). Dans le pays le plus riche du monde, il y a environ 2,2 millions de clochards sans abri. Un Américain sur six n’est pas assuré contre la maladie. Reagan a créé des millions de nouveaux emplois : la plupart du temps des « emplois de famine », dans le secteur des services. Un travailleur sur quatre (soit 35 millions) est engagé comme temporaire, à temps partiel ou simplement sous « contrat de location ».

2o Face aux problèmes américains se dessine le renforcement réel de l’économie japonaise et européenne. Les relations entre les grands blocs impérialistes ont dès lors tendance à s’envenimer. La docilité sous le parapluie américain fait place à d’âpres combats commerciaux et technologiques qui se prolongent au niveau politique.

La croissance du PNB (produit national brut) et du PNB par habitant des forces en présence donne une première indication du glissement du pouvoir.

PNB en milliards de dollars
pour 1965, 1975 et 1989 respectivement
1965 1975 1989
États-Unis : 687 1 526 5 200
Allemagne : 115 420 1 331
Japon : 89 499 2 728
PNB en milliers de milliards de dollars 6 5 4 3 2 1 0 1965 1975 1989 États-Unis Allemagne Japon PNB par tête en milliers de dollars de 1980 16 14 12 10 8 6 4 2 0 1960 1970 1980 1990 États-Unis Europe Japon
PNB par habitant en dollars de 1980
pour 1960, 1970, 1980 et 1990 respectivement
1960 1970 1980 1980
États-Unis : 7 223 9 325 11 636 14 071
Europe : 5 899 8 554 10 831 13 334
Japon : 2 683 6 415 9 109 12 697

Ce que les États-Unis enregistrent comme déficit commercial est compensé par des surplus commerciaux au Japon et en Allemagne. En 1987, cette situation atteint son apogée : face à un déficit américain de 160 milliards de dollars, il y a un surplus de 96 milliards de dollars au Japon et de 65 milliards de dollars en Allemagne. Les deux derniers pays constituent ainsi de grandes réserves financières qui sont reprêtées aux États-Unis pour couvrir les déficits.

Le Japon devient le plus grand bailleur de fonds international et finance environ 30 à 40 % de la dette extérieure américaine. Les surplus commerciaux japonais et les réserves d’épargne des entreprises et des particuliers forment un excellent terreau pour les banques et les institutions financières. En quelques années, les banques japonaises se hissent au sommet — sur les dix plus grandes banques mondiales, huit sont japonaises.

Les investissements japonais à l’étranger sextuplent entre 1985 et 1989 (de 12 à 68 milliards de dollars). Une des comparaisons les plus significatives est celle de la formation brute de capital dans les trois pays concernés — la partie du PNB (en %) qui est utilisée pour les investissements. Le graphique ci-dessous montre les chiffres pour les principaux pays capitalistes.

Taux d’investissement
en % du PNB,
sans la construction immobilière.
Moyenne pour les années 60, années 70
et années 80 (jusqu’en 1987).11
1960 1970 1980
États-Unis : 13,0 14,0 13,0
Allemagne : 18,0 16,0 14,5
Japon : 27,0 26,5 24,5
Investeringsgraad in % van het BNP 30 25 20 15 10 5 0 années 60 années 70 années 80 Périodes van 10 ans, sans construction de logements États-Unis Allemagne Japon

Jusqu’à tout récemment, la montée économique de l’Allemagne s’est réalisée de façon moins spectaculaire. En 1989, l’Allemagne connut pour la première fois un surplus commercial plus important que le Japon (81 milliards de dollars). Son rôle dominant en Europe est le mieux reflété par la position inaltérable du deutsche mark (DM). En tant que « monnaie forte », il asservit à la discipline du DM tous les pays qui se trouvent sous la coupe du système monétaire européen. Avec la fondation de la Banque centrale européenne (Eurofed) en 1994 et la création d’une monnaie unique (ECU) vers la fin de ce siècle, la soumission aux diktats allemands se trouvera encore renforcée. Pour préparer l’alignement du franc belge le DM, il fallut huit années de discipline salariale, de mesures d’austérité et de diminution des dépenses budgétaires. Pour maintenir ce lien, il faudra encore fournir de plus grands sacrifices. L’unification allemande et l’invasion vers l’Est des monopoles allemands ont donné une dimension totalement nouvelle aux ambitions de superpuissance de l’Allemagne. La Deutsche Bank devient le nouveau souverain en Europe et l’Allemagne prend irrémédiablement, comme au cours des années 30, le chemin d’une Grande Europe sous la direction allemande.

115.
Une nouvelle phase de la crise générale du capitalisme

Après le rétablissement du capitalisme dans les pays de l’Est, des cris de triomphe surgissaient de partout. Maintenant que même les idéologues soviétiques acclament les vertus du capitalisme et même de l’impérialisme12, les penseurs et partis bourgeois se font les chantres du brillant avenir de l’économie de marché. De nombreux prophètes se sont même aventurés à prévoir une nouvelle et longue période de paix et d’expansion. Entre-temps, la crise du Golfe a refroidi cet enthousiasme. Il est clair qu’une période de conflits Nord-Sud et de nouvelles luttes de libération se prépare. Mais également à l’intérieur du camp capitaliste rénové, la crise est loin d’être résolue ; de grands déchirements et de nouvelles explosions sociales s’annoncent. La crise générale du capitalisme en tant que système, qui débuta lors de la première révolution socialiste en 1917, connaîtra sans aucun doute de nouveaux sommets dans les prochaines décennies.

1o Vers l’anarchie capitaliste extrême, la pauvreté et la guerre civile dans le bloc de l’Est.

« Tout compte fait, il semble qu’une fois de plus l’Europe est entrée dans une période de lumière et de raison », écrit la Deutsche Bank. « 1989 était une continuation brillante de 1789. Le pragmatisme l’a emporté sur les idéologies de toutes tendances13. »

Pour la Deutsche Bank, l’industrie automobile, la Société Générale et pour tous les monopoles européens, la chute des régimes d’Europe de l’Est ouvre des perspectives inespérées. Le pragmatisme que vante la Deutsche Bank, signifie la privatisation de la totalité de l’industrie de l’Europe de l’Est, l’annexion par l’Allemagne de l’Ouest de la dixième nation industrielle du monde, la conquête des marchés de l’Europe de l’Est par Volkswagen et Siemens, Bayer et BASF. La « raison et la lumière » que découvre la Deutsche Bank ont déjà semé le chômage et la misère : en une seule année, 1,1 million d’emplois ont été supprimés en ex-RDA et la Pologne compte 1 million de chômeurs. Le nationalisme et les idéologies de droite avancent dans les États balkaniques et en Union soviétique : sans aucun doute une victoire de « la lumière »… Une misère extrême sera le lot commun de dizaines de millions de personnes. Il est douteux que les « bienfaits » du capitalisme suscitent encore autant d’enthousiasme parmi les travailleurs du bloc de l’Est dans quelques années.

2o Le tiers monde dans une situation sans issue.

La première victime de ce renversement sera une fois de plus le tiers monde. À présent que l’URSS est sur la même longueur d’onde que les pays occidentaux et s’intègre graduellement dans l’ordre mondial impérialiste, les pays pauvres ne doivent même plus compter sur des accords économiques plus favorables et deviennent encore plus le « jouet » du « libre-échange ». Les réserves de capital occidentales sont transférées vers des projets beaucoup plus rentables à l’Est, tandis que le tiers monde se noie petit à petit dans ses dettes. Selon Paribas, « Le développement des blocs commerciaux — États-Unis, Canada, l’Allemagne unifiée, la CEE et demain sans doute la Grande Europe de l’Atlantique à l’Oural — compense largement la perte de débouchés due à la piètre croissance des économies les moins développées14. » Pour l’annexion de l’Allemagne de l’Est, l’Allemagne crachera 1 000 milliards de DM, ce qui équivaut à la moitié de la dette totale du tiers monde. À présent qu’il n’y a plus d’énormes bénéfices à faire, les banques renvoient les pays du tiers monde au guichet de l’aide au développement… « La décennie qui vient de commencer sera sans aucun doute une des plus difficiles pour les pays en voie de développement d’Amérique latine et d’Afrique », ajoutent avec cynisme les banquiers de Paribas. En effet, avec un endettement qui s’élève à 1 390 milliards de dollars fin 1989, les pays du tiers monde paient, depuis 1981, plus en intérêts et en acquittements qu’il n’entre de nouveaux emprunts. En d’autres termes, le tiers monde est devenu exportateur net de capital ; chaque année 40 à 50 milliards de dollars affluent du Sud vers le Nord !

Tandis que les remboursements de dettes augmentaient, les revenus de l’exportation diminuaient, suite à la baisse des prix des matières premières. Les pays du tiers monde essaient donc d’augmenter leurs exportations et s’empêtrent ainsi encore plus fortement dans les filets des entreprises multinationales (qui pèsent encore plus sur les prix des produits exportés) et du FMI qui impose son appauvrissement monstrueux. Entre-temps, les prix des matières premières ont baissé à un niveau minimal : l’indice FMI, qui compare les prix des matières premières aux prix des produits finis, a baissé de la base 100 en 1957 à 66 en 198515. Entre 1981 et 1985, les prix des produits alimentaires ont baissé en moyenne de 15 %, des produits agricoles de 7 % et des minéraux de 6 %. Rien que pendant l’année 1986, il y a eu une dégradation de 30 % du taux d’échange (le rapport entre les prix d’importation et les prix d’exportation) dans des pays en voie de développement, ce qui entraîna un déficit commercial avec les pays industrialisés de 99 milliards de dollars16.

Entre-temps la pauvreté saisit les pays du tiers monde à la gorge. Deux milliards de personnes sur terre ont moins de 500 dollars par an pour survivre, 600 millions n’ont pas d’emploi, 800 millions sont analphabètes, 40 000 enfants meurent chaque jour de malnutrition ou de maladies facilement guérissables. D’ici 2020, le monde comptera de 8 à 9 milliards d’individus, pour la grande majorité dans les pays pauvres. La Banque mondiale a consacré son rapport annuel de 1990 à la pauvreté dans les pays en voie de développement, donc aux plus pauvres parmi les pauvres. Une citation seulement : « Si l’on considère la limite supérieure de la pauvreté, c’est à dire 370 dollars par an, il y aurait eu, en 1985, 1 115 millions de pauvres dans les pays en voie de développement, soit approximativement le tiers de la population. Parmi ce nombre, il y avait 630 millions — soit 18 % de la population — qui étaient extrêmement pauvres : leur consommation annuelle était inférieure à 275 dollars, la limite inférieure de pauvreté17. » Le même rapport prévoit, si ces tendances se maintiennent, une baisse de 20 % du revenu par habitant en Afrique noire dans le courant des années 90 ; un revenu qui est retombé ces dernières années au niveau des années 60 ! (P. 7 et 17.)

3o Vers une lutte plus âpre entre les États-Unis, le Japon et l’Europe.

L’équilibre des forces implique inévitablement une concurrence plus accentuée. Le renforcement des blocs régionaux n’est qu’une, amorce et sert à acquérir une meilleure position de force sur les marchés mondiaux. En même temps, on cherche à protéger son « propre » marché domestique contre les campagnes agressives de la concurrence. Le secteur automobile en est le meilleur exemple. Après que les producteurs japonais ont consolidé environ 20 % sur le marché américain, l’objectif suivant est le marché européen. Pratiquement tous les grands groupes japonais ont implanté une entreprise en Grande-Bretagne ou en Espagne pour conquérir la forteresse 1992 de l’intérieur. D’après Yukata Kume, président de Nissan, il ne restera à long terme que deux groupes européens, Fiat et Volkswagen, tandis que les autres seront fermés ou rachetés18. Une déclaration de guerre à laquelle les groupes européens répliquent par des accords de collaboration (Renault-Volvo) et par des campagnes de lobbys protectionnistes.

De l’autre côté, la « Fortress Europe » (forteresse Europe) est interpellée par le gouvernement américain pour diminuer ses subsides agricoles. L’Europe était prête à lâcher 30 % lors de la conférence du GATT, alors que les États-Unis exigeaient une diminution de 75 %. Le libre-échange dont il est question à la conférence du GATT n’est rien d’autre qu’une lutte acharnée pour conquérir le marché d’autrui et protéger ses propres secteurs faibles. Si l’Uruguay Round n’aboutit pas à un accord, on risque une véritable guerre commerciale avec une renaissance des accords bilatéraux, avec une surenchère de mesures protectionnistes et un effondrement du commerce international.

Les États-Unis ont déjà aiguisé leur outil : la Trade Bill Act, qui fut ratifiée sous Reagan en août 1988. Avec cette loi, il est possible d’imposer des limitations d’importation, des taxes et même des interdictions d’importation à des pays qui pratiquent le dumping ou à des produits jouissant d’aides à l’exportation (comme les produits agricoles européens).

4o Désordre financier et instabilité.

L’ordre financier mondial est en général le meilleur baromètre de l’état de santé du capitalisme. Si nous prenons cette mesure comme point de repère, nous pouvons considérer que le capitalisme va vers de grosses tempêtes. Depuis le démantèlement de Bretton-Woods en 1971 et la dégradation de la suprématie américaine, les nuages noirs financiers s’amoncellent. Presque toutes les institutions internationales mettent en garde avec une insistance croissante contre les catastrophes financières qui menacent. La Banque des règlements internationaux écrit dans son rapport annuel : « Les différentes crises qui ont éclaté ces dernières années sur les marchés financiers partiels n’ont pas encore mené à une réaction en chaîne, mais les causes fondamentales qui ont mené à ces crises sont encore toujours présentes ». Ces causes sont au nombre de trois.

La première cause : la présence d’énormes masses flottantes d’argent.

Les variations continues des cours de change entre les différentes monnaies ont donné naissance à une prolifération impressionnante des liquidités internationales et de la spéculation qui les accompagne. Les pétrodollars sont venus grossir cette masse flottante après 1973. La vague néo-libérale de « dérégulation mondiale » a rendu ce tas de dollars, de marks et de yens encore plus mobile par l’abandon des mesures protectrices qui furent imposées aux banques et aux institutions financières pendant les années 30. Toutes les cloisons furent éliminées et ça fourmillait de « nouveaux produits financiers », les uns plus juteux que les autres. La somme totale d’argent disponible dans les banques et en bourse grimpa de 13 864 milliards de dollars (1982) à 36 512 milliards de dollars (1988). Par l’électronisation du système bancaire, la vitesse de circulation de ces valeurs fut accrue de façon phénoménale. Des milliers de milliards « se déplaçaient » chaque jour en appuyant sur un bouton, à la recherche de quelque fraction de pourcentage d’intérêt en plus. Le système bancaire international connaît un taux de croissance de 20 % chaque année, contre 12 % pour le commerce. La croissance de ces placements s’élève à 3 800 milliards de dollars par an contre seulement 2 300 milliards de dollars pour les investissements19. Ces fonds sont constamment le jouet de la spéculation et des réactions de panique et augmentent la fragilité du système.

La deuxième cause : l’accumulation de montagnes de dette impayables

Une grande partie de la dette du tiers monde ne sera jamais remboursée. Quand le Mexique a interrompu, en 1982, le remboursement de sa dette, le monde de la finance se trouvait au bord d’une catastrophe en chaîne. Depuis, les banques privées ne prêtent plus que rarement au tiers monde, mais beaucoup de banques américaines restent vulnérables par des pertes sur les emprunts en cours. Un front anti-dettes peut non seulement faire vaciller des banques privées, mais également tout le système financier international. Et quelles seront les conséquences si les fournisseurs de fonds allemands et japonais se détournent du dollar et des obligations d’État américaines, si celles-ci continuent à perdre de leur force d’attraction ? Le poids du déficit des États-Unis fait des finances internationales (et donc de l’économie) un otage permanent des choix américains. Un dollar en dérive était à moins de 30 francs belges en mai 1980, grimpait à plus de 60 francs belges en 1985 et est retombé à moins de 30 francs belges en 1990, suivant que la FED donnait la priorité à la lutte contre l’inflation ou à l’augmentation des exportations. Cette instabilité maintient les intérêts à un taux élevé, parce qu’une prime de risque est ajoutée d’emblée. Les intérêts élevés sont mauvais pour la croissance et une faible croissance est mauvaise pour les débiteurs. De plus, les réserves d’argent sont consacrées à la spéculation au lieu d’aller vers des investissements et les taux d’intérêt élevés étouffent encore plus les pays du tiers monde.

La troisième cause : l’économie « casino » a énormément augmenté les risques.

La dérégulation financière a attisé la soif de profit des spéculateurs. On spécule sur tout, sur le prix des matières premières, du pétrole, sur tout ce qui a de la valeur, y compris… les dettes du tiers monde. Les opérateurs financiers sont devenus de plus en plus créatifs et téméraires jusqu’à ce que l’explosion s’est produite dans les produits les plus dangereux, les junk bonds. Les junk bonds sont littéralement des « obligations de pacotille », avec une rente allant jusqu’à 20 %, mais à très haut risque. Le marché a été nourri par des maisons spécialisées comme la Drexel-Burnham-Lambert et a attiré selon les estimations jusqu’à 300 milliards de dollars ! Elles furent notamment utilisées pour financer de gigantesques offres publiques d’achat, imposant ainsi des charges financières élevées à ces entreprises piratées. Lors de l’effondrement du marché des junk bonds, non seulement Drexel-Burnham-Lambert fit faillite, mais bon nombre des 2500 caisses d’épargne américaines, qui avaient richement renfloué leurs caisses avec les junk bonds très rentables, connurent de sérieuses difficultés. L’État américain monta en catastrophe un plan de sauvetage, qui prévoyait une intervention de l’État de 500 milliards de dollars dans les trente années à venir, dont 250 milliards avant l’an 2000. Les banques se portent à peine mieux : en 1990, 170 (petites) banques connurent la faillite, mais à présent de grandes banques se trouvent également au bord de la faillite. Beaucoup d’entreprises américaines sont entrées noyées de dettes dans la récession actuelle. (Leur dette totale a doublé depuis 1982, pour atteindre 1 800 milliards de dollars.)

Mais le système financier japonais aussi est particulièrement vulnérable. La bourse connut une première chute libre en 1990 et les couvertures dés banques sont fort minces. Les surplus financiers japonais ont surtout alimenté les spéculations foncières. Les prix fonciers atteignent des chiffres astronomiques et ces placements immobiliers servent à leur tour comme gages d’emprunts. Que se passera-t-il lors de la première crise, quand les prix fonciers s’effondreront ? Selon des experts, la situation est au moins aussi explosive qu’aux États-Unis.

En résumé : le moindre incident peut provoquer la panique, comme lors du krach boursier d’octobre 1987 et de son écho en 1989. Jusqu’à présent toutes les tentatives pour rétablir un nouvel ordre monétaire ont échoué. Sans doute le monde se divisera de plus en plus en zones monétaires, une zone ECU (deutsche mark), une zone Dollar et une zone Yen. Une situation qui est fort semblable à celle des années 30 et qui est caractéristique des contradictions profondes qui déchirent les blocs impérialistes.

12.
La stratégie patronale : augmenter le taux de profit et conquérir des marchés

La période de prospérité reviendra automatiquement, prétend le patronat, si l’on respecte les lois immuables de la logique capitaliste : de gros bénéfices permettent des investissements, des investissements signifient des créations d’emploi, et l’emploi crée une plus grande prospérité pour tous. Cette logique extrêmement simple et simpliste est répétée sur tous les tons dans tous les continents. Pour le patronat, la crise est une période salutaire d’épuration, durant laquelle les mécanismes de l’économie du marché libre sont rétablis. Selon eux, ces lois ont été violentées dans le passé par le pouvoir des ouvriers et de leurs syndicats et par la mainmise croissante de l’État sur le revenu national. En termes simples : des salaires trop élevés et des allocations sociales trop lourdes ont tué la poule aux œufs d’or. Au plus vite il sera procédé à « l’épuration », au plus vite réapparaîtra une longue période de grande croissance. Pour cette raison, tout doit céder devant le rétablissement des bénéfices. L’épuration signifie alors : se défaire des « excès sociaux » (salaires élevés…), du « luxe social » (sécurité sociale…), des « rigidités sociales » (législation sociale…). L’épuration signifie aussi : une rationalisation de l’appareil de production, la fermeture d’entreprises non rentables, la canalisation des aides publiques vers des secteurs et des entreprises de pointe. Telles sont en bref les différentes manières de rehausser le taux de profit. (Voir l’encadré 12 bis.)

12 bis. Taux de profit et stratégies patronales

Le sens de la production capitaliste se situe dans la « valorisation » du capital. Le possesseur du capital s’achète des bâtiments, des machines, des matières premières et des outils ; il engage des ouvriers et les fait produire des marchandises qu’il vend au marché. Le but est d’arriver à ce que le résultat final soit plus élevé que le capital de départ. C’est ce que Marx a appelé le cycle du capital :

Machines Argent … … Forces productives … … Production … … Produits … … Argent Main-d’œuvre

La force motrice de la production capitaliste est le taux de profit. Le taux de profit est l’ultime mesure de la rentabilité du capital investi. La masse de profit est mesurée par rapport à la totalité du capital avancé, qui comporte un capital constant et un capital variable.

Le capital constant (symbolisé par C ; machines, bâtiments, matières premières…) est appelé ainsi parce qu’il ne crée pas de nouvelle valeur lors du processus de production, il ne fait que transmettre sa propre valeur aux produits.

Le capital variable (symbolisé par V ; force de travail) par contre, crée une nouvelle valeur lors du processus de production. Cette nouvelle valeur est divisée en une partie que la main-d’œuvre coûte au capitaliste (le salaire) et une partie dont il peut disposer à sa guise (la plus-value). En d’autres termes, le travail est la seule source de plus-value et de bénéfice.

Le taux d’exploitation est mesuré comme étant le rapport entre la plus-value et le salaire, la partie qui va au capitaliste par rapport à la part que reçoit l’ouvrier. En désignant la plus-value par S, le taux d’exploitation (aussi appelé taux de plus-value ; S′) s’exprime par :

S = S V

La plus-value produite n’est pas identique au profit que réalise un capitaliste, parce que la plus-value produite est repartagée entre les capitalistes. Il y a transfert de plus-value. Mais il ne peut être réalisé plus de profit total qu’il n’y a de plus-value. Au niveau social global, la somme de plus-value égale la somme de profit (S = P).

Le taux de profit est calculé comme suit :

Taux de profit    P = P C + V = Profit Capital constant + variable

Il y a donc moyen de manipuler le taux de profit par différentes stratégies patronales.

1o Tout ce qui réduit le dénominateur, augmente le taux de profit : stratégies qui augmentent le taux d’exploitation ( S V  ), stratégies qui économisent sur le capital constant ou sur son utilisation (C).

2o Toute stratégie qui augmente la vitesse avec laquelle le capital (C + V) parcourt le cycle, augmente d’autant de fois, ce que le capital produit comme profit (P).

Lors de grandes crises, un taux de profit en déclin va de pair avec une surcapacité permanente. La plus-value produite n’est réalisée que si les produits sont vendus sur un marché, s’ils trouvent acquéreur. Pour les patrons il y a, à part le problème de « rentabilité », un problème de « réalisation ». Les capitalistes n’investiront dans l’expansion que si le taux de profit prévisible est suffisamment élevé (supérieur au taux de profit moyen) et lorsqu’ils espèrent trouver des débouchés suffisants pour leurs produits. C’est pour cela que les patrons mènent, en temps de crise, un double combat : pour l’augmentation du taux de profit et pour la conquête de marchés (anciens et nouveaux). Tout cela rentre dans le mot d’ordre magique : la position concurrentielle.

Pour trouver de nouveaux marchés, le patronat peut emprunter trois voies : développer de nouveaux produits (nouvelles technologies), conquérir de nouveaux territoires (Europe de l’Est) et accaparer des marchés des concurrents.

121.
La « position concurrentielle » ou l’accroissement du taux d’exploitation ( S V )

Le mot d’ordre par excellence, lancé par les patrons en direction des syndicats et des travailleurs est la compétitivité internationale. Il est vrai que l’économie prend de plus en plus une dimension internationale : aucun groupe capitaliste sérieux ne peut encore, comme jadis, se retrancher à l’intérieur de ses propres frontières et survivre grâce à la protection de son propre État national. Il est vrai aussi que l’économie belge est la plus ouverte au monde. Tous les secteurs industriels dominants (métallurgie, automobile, chimie, pétrole, non-ferreux, technologie de pointe) vivent de l’exportation. Les groupes financiers essaient de conquérir une place sur la scène internationale et le grand capital belge essaie de rattraper son retard (technologique) sur les marchés internationaux. La « position concurrentielle » est la formule magique pour obtenir tout de la part de l’État et pour s’assurer la « compréhension » des dirigeants syndicaux. Au nom de la position concurrentielle, on a réalisé un énorme transfert de fonds des ménages et de l’État vers les entreprises. Le partage travail-capital a été modifié profondément en faveur du capital et des couches sociales les plus riches de la population. La répartition du revenu national le démontre clairement : le revenu du travail (salaire) a baissé de 68,3 % en 1980 à 58,3 % en 1988 ; les bénéfices nets des entreprises (bénéfice après impôts et dividendes) ont augmenté de 0,8 % en 1980 à 5,5 % en 1988 ; les revenus de la fortune (dividendes entre autres) ont augmenté de 14,3 % à 19,3 %. Cela signifie que les bénéfices réservés ont augmenté de 19 milliards en 1980 à 268 milliards en 198820. Ce transfert massif n’est rien d’autre que l’augmentation du taux d’exploitation, reflétée dans la répartition du revenu national. Cette « dévalorisation » de la main-d’œuvre s’est effectuée par des manipulations directes ou indirectes du pouvoir d’achat, par des attaques contre les salaires directs et indirects. La baisse se chiffre en moyenne à 15 % du revenu.

Entre-temps les allocations sociales ont également été sapées. Les principes de base de la sécurité sociale ont été revus dans les faits (d’une allocation individuelle on est passé à une allocation sur base familiale, d’une allocation en pourcentage du revenu antérieur on est passé à une sorte de minimum vital), les subventions de l’État ont été réduites à zéro pour les allocations de chômage et les charges provoquées par la crise ont été reportées sur les travailleurs, par une augmentation des cotisations sociales et par des sauts de l’index. Après toutes ces amputations, la sécurité sociale revint finalement à un solde positif, ce qui permit de diminuer une nouvelle fois les cotisations patronales, par une profusion de systèmes de paiement en nature et de chèques-repas.

Le sort de la sécurité sociale devint le sort de tous les budgets publics à utilité sociale : une réduction impitoyable des dépenses et une diminution des subventions pour l’enseignement, pour les secteurs non marchands, pour les transports en commun et les services publics. Tel était le but principal de « l’assainissement des finances publiques » qui ouvrait encore plus les portes pour les cadeaux aux entreprises et aux riches. Ces cadeaux ont pris la forme d’une diminution des impôts sur les sociétés (de 43 % à 39 %), d’une révision du système fiscal, d’une diminution du précompte mobilier (de 25 à 10 %).

Pour le moment, la plus grande préoccupation du patronat est l’instauration d’une flexibilité maximale. C’est la nouvelle méthode pour économiser considérablement sur les coûts de production et pour augmenter sensiblement le taux de profit. Pendant que la « politique de crise » visait surtout des économies sur le capital variable, celle-ci vise principalement des économies sur le capital constant (nous y reviendrons dans le chapitre 2). Les formes de production flexibles vont de pair avec la création d’un grand nombre d’emplois précaires et sous-payés (temporaires, sous-traitance…), par lesquels le coût salarial global baisse et le taux d’exploitation augmente.

De cette manière, quinze ans de modération, d’austérité et de politique de crise ont sensiblement détérioré les conditions de vie de la population active. Et chaque fois suit la promesse de lendemains meilleurs. Mais la spirale de la concurrence ne cesse de poser toujours de nouvelles exigences, parce que les mêmes remèdes capitalistes à la crise sont appliqués partout dans le monde. Il y a surenchère et concurrence entre les pays capitalistes pour appliquer en premier lieu et de façon plus impitoyable « assainissement ». Chaque gouvernement s’efforce de positionner au mieux ses « propres » entreprises. Le gouvernement belge y a réussi pour la compétitivité du coût salarial et pour la législation sur la flexibilité, mais reste en retrait pour les équipements sociaux et le déficit budgétaire.

Le 6 janvier 1989, à l’initiative du ministre Claes, la « loi de sauvegarde de la compétitivité du pays » est entrée en application. Deux fois par an, on établit une comparaison entre les paramètres de coût des sept partenaires commerciaux les plus importants, après quoi le gouvernement a les pleins pouvoirs d’intervenir au niveau de la fixation des salaires, de la liaison à l’index et théoriquement aussi dans les coûts financiers et énergétiques. En fait, ce carcan n’est rien d’autre que l’imposition d’une norme internationale au taux d’exploitation, une norme qui, par la lutte concurrentielle âpre, subit une pression continuelle vers le bas.

122.
L’État détruit du capital et apporte du capital frais

Aucun phénomène ne démontre mieux l’imbrication de l’État capitaliste et du patronat que la politique industrielle en temps de crise. L’objectif est le rétablissement du taux de profit et la conquête de nouveaux marchés.

Dans une première période (1978-1983) l’État reprit aux groupes privés les secteurs qui se trouvaient en difficultés et instaura une aide massive au démantèlement et aux assainissements. La participation directe de l’État par l’intermédiaire des holdings publics a décuplé pendant la période 1975-1983 (jusqu’à 54,5 milliards de francs belges)21. Ces fonds publics sont investis sans aucune rémunération en contrepartie, souvent à fonds perdu. Ainsi, à la fin de l’exercice 1983-84, 17 % des participations prises pour le compte propre des holdings publics et 45 % des participations pour compte de l’État (« missions déléguées ») étaient entièrement perdues.

Durant la période 1973-1984, l’État a engagé environ 424 milliards de francs belges sous forme de participations, de subsides, de garanties, de couverture des pertes et d’accompagnement social dans les secteurs nationaux22. Ainsi, il a porté toute la charge des rationalisations dans la construction navale, dans la sidérurgie, dans le verre et le textile. La Société Générale, le Groupe Bruxelles-Lambert, Cobepa et autres Frère-Bourgeois ont pu se retirer — sans dégâts et aux frais de l’État — des industries vieillies et ont pu se réorienter sur des industries plus lucratives.

Par la liquidation des entreprises les moins rentables, par cet anéantissement massif et cette dévalorisation de capital constant, le taux de profit des entreprises restantes a pu être redressé.

Dans une deuxième période (1982-1990), la stratégie gouvernementale se concentre sur le drainage d’argent frais vers l’industrie de pointe belge. Par la loi Cooreman-De Clercq il provoqué un important afflux de fonds d’épargne vers la Bourse. La loi, qui prévoyait des immunisations fiscales lors de l’émission d’actions et pour l’achat de ces actions par les particuliers, a approvisionné les entreprises belges cotées en bourse pour un total de 300 milliards de capital frais. 20 % de cette somme (soit 62 milliards) fut accaparé par la Société Générale ou par ses filiales ; les fonds propres de la Société Générale ont sauté de 9,5 milliards en 1980 à 67,5 milliards de francs belges en 1987.

En même temps, un glissement a lieu au niveau des formes d’intervention de l’État. Là où auparavant on accordait des aides sans beaucoup de discernement, celles-ci sont remplacées de plus en plus par des exemptions d’impôt et des régimes d’avantages fiscaux. Ceci profite surtout aux entreprises les plus rentables, contrairement aux subsides directs. Là où le taux d’imposition théorique des sociétés était jusqu’à récemment de 43 %, l’impôt réel perçu n’était que de 30,6 %. En 1987 seuls 262 milliards des 455 milliards de bénéfice imposable furent soumis à l’impôt23. Le plus connu de ces régimes de faveur fut créé spécialement pour attirer des multinationales vers la Belgique, à savoir les avantages pour « centres de coordination » (1982). Le résultat en est que chaque groupe belge qui possède la moindre filiale à l’étranger crée tambour battant un centre de coordination, qui jouit pratiquement d’une exemption intégrale d’impôt. Déjà plus de 25 % de tous les investissements seraient réalisés à travers les centres de coordination et les bénéfices (artificiels) de ces sociétés de façade augmentent à une allure extrêmement rapide. Une note interne de la Banque nationale estime la saignée fiscale à 15 milliards par an au moins.

Ces différentes formes de cadeaux de l’État réduisent le coût du capital et augmentent de cette façon le taux de profit. L’État apporte du capital à bon marché pour les restructurations et les investissements.

123.
Concentration énorme et centralisation du capital

À quoi ont servi tous ces bénéfices augmentés ?

1o Aux rationalisations. Les investissements des sociétés en Belgique atteignaient à peine 10 à 12 % du PNB pendant la période 1976-1987, un creux historique. Le gros de ces investissements était des investissements de rationalisation, qui augmentaient la productivité, mais qui n’impliquaient pas d’extension de la production. Au total, environ 380 000 emplois furent perdus dans l’industrie durant cette période, par des fermetures et des rationalisations. En 1980, 11,5 millions de véhicules ont été produits en Europe par 10 millions d’ouvriers et d’employés ; en 1989, 15,8 millions en ont été produits avec un tiers du personnel en moins24.

2o À la thésaurisation des réserves et aux activités de placement. Tous les groupes financiers et toutes les entreprises ont à faire face à des surplus de capital croissants, de l’argent qui n’est pas consacré à la production et qui est placé sur les marchés de capitaux. D’après les chiffres de la Banque nationale, les entreprises belges ont mis de côté environ 1 363 milliards de francs belges durant la période 1980-198925. Une multinationale telle que Siemens s’est constitué ainsi un magot de 1 000 milliards de francs belges.

3o Au rachat de marchés, par des reprises et des fusions. Les revenus des placements constituent une partie de plus en plus grande des moyens disponibles. Selon une étude française récente, ils procurent plus ou moins le tiers des moyens financiers (à côté du profit d’exploitation et des crédits bancaires)26. Ce butin est le plus souvent destiné au rachat d’autres entreprises ou sociétés. Il est en effet beaucoup plus facile de racheter des marchés que de les conquérir par une publicité agressive ou par la concurrence de prix. Le nombre de reprises, participations et fusions a connu une montée phénoménale en Europe ces dernières années et il continue à augmenter au fur et à mesure que la « fièvre de 1993 » monte. Pour les 1000 entreprises européennes les plus importantes, la Communauté européenne enregistre chaque année le nombre de fusions, de participations ou de « joint ventures » (investissements en commun) ; il y eut 558 opérations de ce type en 1986, 708 en 1987, 1025 en 1988 et 1122 en 198927. Durant les trois premiers mois de 1990, 11,6 milliards d’ECU (environ 500 milliards de francs belges) furent dépensés pour des reprises dans toute la Communauté européenne28 ! Au plan mondial, durant les six premiers mois de 1990, il y eut pour 62 milliards de dollars (2 200 milliards de francs belges) de fusions et de reprises29. Face à cela, même la fameuse lutte pour le contrôle de la Générale en 1988 est réduite à néant.

Ces chiffres démontrent l’ampleur jamais vue auparavant, de la concentration de pouvoir, de richesse et d’arbitraire entre les mains des grands monopoles internationaux et des groupes financiers. L’autre face, c’est la concentration de misère, l’exploitation et l’asservissement des pays et des peuples pauvres, des couches inférieures de la population et des travailleurs. Car les reprises vont toujours de pair avec des fermetures, des rationalisations et des coupes dans le coût salarial, de manière à récupérer au plus vite le capital investi.

124.
La politique de crise envers le tiers monde

La concurrence acerbe entre les groupes et pays capitalistes est en contraste singulier avec leur solidarité face au pays du tiers monde. S’il s’agit de protéger les sources de pétrole au Moyen-Orient, tous les pays impérialistes (et à présent aussi les pays ex-socialistes) s’allient et sont prêts à s’engager dans une agression militaire barbare et meurtrière. L’enjeu de la guerre de Golfe fut résumé de façon substantielle par Heiko H. Thieme, consultant principal de la Deutsche Bank à New York : « Récemment, on a découvert des champs pétrolifères en Arabie saoudite qui sont encore plus grands que ceux qui existent déjà. Il ne faut pas être un génie pour en comprendre l’enjeu, sauf si Saddam Hussein ou l’un ou l’autre fanatique religieux contrôle ces champs. C’est pourquoi les États-Unis ont réagi si vigoureusement. Ils veulent préserver ces champs pour le monde libre et ne pas les gaspiller à des fanatiques, qui, à mes yeux, ont beaucoup moins le droit de les revendiquer que les entreprises pétrolières occidentales. Elles les ont découverts, les exploitent, les ont construits. La propriété privée appartient évidemment aux pays concernés, mais cela ne donne à aucun pays ou pays avoisinant le droit de les voler. Voilà ce que le monde a condamné de façon unanime et, pour la première fois, totalement solidaire30. »

Par les prix faibles des matières premières, les intérêts élevés et le protectionnisme, la crise est reportée sur les pays en voie de développement.

1o Les prix faibles des matières premières diminuent le coût du capital constant (diminution de C).

Après que le front uni des producteurs de pétrole du tiers monde (OPEP) a imposé des prix plus justes pour le pétrole en 1973 et en 1979, les pays impérialistes ont organisé la contre-offensive. Cela a mené à une baisse à partir de 1981 et à l’effondrement des prix du pétrole après 1985 (une perte de plus de 60 %). Bon nombre de prix de matières premières et de produits agricoles du tiers monde ont suivi la chute des prix du pétrole, suite à la détérioration des rapports de forces.

2o Le transfert d’unités de production à haute intensité de travail vers le tiers monde procure une main-d’œuvre extrêmement bon marché aux multinationales. Avec des salaires qui atteignent à peine un cinquième jusqu’à même un vingtième, le coût salarial (V) de la production est réduit au minimum. Les pays du tiers monde sont montés les uns contre les autres afin d’obtenir des conditions de production aussi favorables que possible (zones franches, interdiction d’activité syndicale, conditions de travail inhumaines).

3o L’impérialisme défend ses propres marchés contre les importations du tiers monde. Les États-Unis pratiquent un dumping financier par le cours du dollar, la CEE protège son marché au moyen de subsides agricoles et de barrières d’entrée. Après le pillage néocolonial des produits agricoles et des matières premières, les pays impérialistes visent, à présent, le contrôle du secteur des services. Dans beaucoup de pays du tiers monde, le secteur des services échappe encore aux tentacules des banques et des monopoles. Lors du récent Uruguay Round du GATT, les pays riches ont voulu imposer leurs diktats concernant l’ouverture du secteur des services, le contrôle des investissements (interdisant au tiers monde de dresser des barrières) et la protection des brevets et des octrois des monopoles (ce qu’on appelle propriété intellectuelle). À ce propos, les spécialistes du tiers monde parlent carrément d’une recolonisation ; tout développement indépendant est contré31.

125.
Les pays de l’Est : plus qu’un nouveau marché

En l’absence totale de perspectives de ventes au tiers monde, les patrons ont braqué leurs regards depuis un certain temps sur le monde socialiste. Après avoir, pendant des années, misé leur espoir sur le marché chinois, ils ont concentré toutes leurs forces pour faire basculer les régimes d’Europe de l’Est. Grâce à l’aide de Gorbatchev, ils ont obtenu un succès d’une rapidité inespérée. « La Perestroika et la Glasnost ont remporté un grand succès, d’une valeur inestimable », écrit la Deutsche Bank en conclusion d’une étude sur l’évolution en Europe de l’Est32.

Depuis fin 1989 a lieu une réelle invasion des pays de l’Est. Le démantèlement des monopoles d’État, la reconversion vers une économie de marché capitaliste sont un ballon d’oxygène pour les monopoles occidentaux et japonais. La même étude prévoit de grands débouchés pour les produits de consommation, mais également pour les technologies de pointe, pour des entreprises de grands travaux, pour des fournisseurs de machines-outils, pour des entreprises de transport, d’énergie et de communication (p. 71). L’étude déplore une certaine réticence des bailleurs de fonds privés. Ils attendent que les risques politiques soient moins grands et que les nouvelles « démocraties » aient ouvert la voie pour le grand capital, par une injection massive d’aide occidentale. Ne temporisent pas par contre, les producteurs d’automobiles, qui mènent un combat acharné pour s’emparer du marché de l’automobile est-européen. On prévoit que le marché de l’automobile dans les pays de l’ancien COMECON pourrait doubler d’ici l’an 2000, pour atteindre une demande de 4 millions de voitures par an. Volkswagen s’est approprié les meilleurs morceaux, par la reprise de l’usine Trabant de Zwickau en Allemagne de l’Est et de Skoda en Tchécoslovaquie. Fiat s’était déjà implanté plus tôt sur le marché soviétique et polonais et General Motors a accaparé l’usine Wartburg à Eisenach. La Hongrie devient un pôle d’attraction pour la production de pièces détachées destinées à l’exportation.

De toute manière, ce ne sont que les entreprises intéressantes qui ont l’honneur d’être dévorées par les cannibales occidentaux. Au moins le tiers des entreprises ferment irrémédiablement leurs portes, pour cause de rentabilité insuffisante dans un système de marché libre. Beaucoup d’entreprises condamnées fournissent des produits utiles, mais tel n’est plus le critère à l’heure actuelle. Plus il y a de fermetures, plus il y a des marchés pour les produits occidentaux. Par la liquidation à grande échelle de capital constant, le taux de profit des entreprises restantes reçoit un coup de fouet. (Voir l’encadré 121 bis.) L’anéantissement massif de capital contribue à alléger la crise de surproduction des monopoles occidentaux. La Treuhandanstalt, l’organisme qui a pour mission de privatiser l’économie est-allemande, a classé les huit mille anciennes entreprises d’État en différentes catégories. Mi-1991, mille des meilleures étaient déjà vendues (parmi elles les entreprises de technologie de pointe Zeiss et Robotron).

Enfin, l’Europe de l’Est fournit une réserve de main-d’œuvre qui vient à point. La qualification est bonne et les salaires n’atteignent même pas le tiers ou le quart. La légion de chômeurs, qui s’accroît à un rythme forcené, a un double rôle pour le patronat. Premièrement, elle maintient la pression sur les salaires locaux et permet les chantages les plus odieux lors des investissements. (IKEA n’investit en Pologne qu’à condition qu’aucun syndicat ne soit autorisé.) Deuxièmement, elle devient un réservoir à l’importation de main-d’œuvre qualifiée et bon marché. Déjà, la pression patronale est forte pour mobiliser ces réserves et favoriser l’immigration.

13.
Syndicat et crise

131.
Le réveil moral comme couverture pour la collaboration de classe

Pendant toute la période de crise, la direction de la CSC a pesé comme une chape de plomb sur chaque mouvement d’opposition. La haute direction de la CSC agissait en collaborateur direct et allié politique du gouvernement, qui traduisait les revendications patronales en « lois programmes » et « plans de redressement » draconiens. Pendant tout ce temps la direction de la CSC jouait le rôle de consultant privilégié derrière les coulisses et avisait de façon très précise le gouvernement jusqu’où il pouvait aller, quels compromis étaient admissibles, ce qu’elle pouvait faire passer auprès de sa base. Alfons Verplaetse, chef de cabinet et homme de confiance de Wilfried Martens, fonctionnait, en tant qu’ancien de la CSC, comme intermédiaire et pivot de la concertation. (Voir l’encadré 712 bis.) Cette complicité de la tête d’au moins un syndicat était cruciale pour que le gouvernement survive aux mouvements de grève successifs (1982-1986). Quand Jef Houthuys déclara spontanément son approbation du plan de Val Duchesse en 1984, il fut immédiatement couvert d’éloges par le Premier ministre Martens, qui le félicita de son « sens de l’État ». Ce qui fit circuler la rumeur que Houthuys avait été le septième homme à table à côté des six excellences. Plus tard, on saura que c’était pire : la politique fut concoctée à quatre, dont Houthuys.

Le message idéologique, qui fut apporté surtout par Houthuys, Decuypere, Lindemans (service d’études) et l’aumônier de la CSC, se résume en grandes lignes ainsi (librement d’après des interviews de Jef Houthuys) :

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En temps de crise, les valeurs fondamentales (chrétiennes) refont surface : le choix entre le collectivisme et l’économie de marché, la priorité de l’individu et de la famille, la solidarité entre toutes les couches sociales de la population dans le partage des charges, le sens des responsabilités.

L’application de ces valeurs signifie : chercher tous ensemble des solutions dans le cadre du système existant de « l’économie de marché mixte ». On ne peut pas se renfermer dans le « ghetto » de la « question de culpabilité » : qui est responsable de la crise ? Tout le monde est responsable, tout le monde est dans le même bateau, tout le monde doit ramer pour sauver l’ensemble. Pour cette raison, la classe ouvrière doit combattre le matérialisme (ne penser qu’à sa propre poche) et le négativisme (se plaindre du système). Au contraire, elle doit redécouvrir la solidarité (solidarité entre les classes et solidarité à l’intérieur de la classe ouvrière). Cette première forme de solidarité s’est manifestée après la guerre. Aujourd’hui, un nouveau pacte social doit être conclu, sur base des données économiques actuelles. Patronat et syndicats doivent avant tout rétablir le dialogue, pour arriver à un nouveau pacte entre les classes. Ce faisant, la classe ouvrière doit oublier les golden sixties et tenir compte des nouvelles limites économiques. Les limites (« notre vérité ») sont indiquées par « nos » grandes institutions nationales telles que la Banque nationale. Cette vérité est incontestable.

Lors de la modération indispensable, la deuxième forme de solidarité doit prévaloir, la solidarité entre les ouvriers « riches » et les plus démunis. Les couches privilégiées (celles qui ont encore un emploi, les secteurs les plus riches) doivent modérer le plus. La classe ouvrière doit recevoir plus d’information (démocratisation) afin qu’elle puisse mieux comprendre la nécessité de l’austérité et qu’elle puisse vérifier que les autres jouent « le jeu » honnêtement. Le gouvernement doit moins intervenir dans les rapports entre patrons et syndicats, mais il doit également moins se laisser dicter la loi par les « groupes de pression » (les syndicats !). Le gouvernement doit appliquer avec énergie les adaptations nécessaires de l’économie (faire sauter l’immobilisme et le blocage). Sinon, ces adaptations nous seront imposées de l’extérieur. Seule la solidarité peut prévenir la faillite de l’État, les interventions aveugles, les dévaluations, etc. Pour cette raison, les « grèves politiques » (contre la politique gouvernementale) sont dépassées, sont contre l’intérêt commun et celui des petites gens. Le syndicat ne fait pas de politique (faire tomber des gouvernements). Ces valeurs morales, cet esprit de collaboration de toutes les couches de la population sont traduits et réalisés sur le plan politique par le PSC-CVP. La CSC doit jurer fidélité au PSC. Dans ce sens, le résultat des élections du 13 octobre 1985 montre le bon sens des travailleurs.

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Ici, il n’y a plus l’ombre d’une attitude de classe. Patronat et classe ouvrière n’ont pas de vision propre de la crise, il n’y a qu’une seule vérité, la vérité de l’économie de marché. L’éthique chrétienne et les valeurs sacrées ne servent qu’à casser l’échine à la classe ouvrière, afin que les travailleurs se résignent à une « solidarité dans la misère ».

Toute la direction de la CSC a entre-temps été rénovée et la question se pose dans quelle mesure la base idéologique de cette ligne est encore présente. Au dernier congrès de la CSC, la contre-offensive fut annoncée à grand fracas, après quinze ans de « défensive ». Il est évidemment plus aisé de se montrer combatif quand l’économie reprend. Mais en quelle mesure est-ce réellement une rupture avec le « syndicalisme moral » tel qu’il a été prêché par la fraction la plus à droite des dirigeants syndicaux pendant la période de modération sévère ?

132.
Le syndicalisme réaliste : le même vin dans de nouvelles outres

Une grande fraction des leaders syndicaux ne part pas de considérations morales, mais tout simplement du « réalisme », pour arriver à des positions équivalentes de collaboration de classe. Les pires années de crise furent traversées avec le duo Houthuys-Vanden Broucke à la barre. Dès le début, André Vanden Broucke se démarqua du « syndicalisme dogmatique et doctrinaire » de son prédécesseur. Ce n’est pas un hasard si pendant des années, Vanden Broucke avait été le président de la puissante Centrale Générale ! À la tête des centrales, le courant « réaliste » est traditionnellement fortement représenté, aussi bien dans la CSC que dans la FGTB. Avec l’arrivée de Vanden Broucke, elles avaient un porte-parole officiel. Là où Debunne avait toujours combattu les visions corporatistes des centrales, celles-ci dominaient à présent bien plus nettement les positions syndicales globales. À travers ses interviews, André Vanden Broucke les résuma de la façon suivante :

« Chercher des coupables de la crise, ça ne donne pas encore de solution. La crise a renforcé le capitalisme plutôt qu’elle ne l’a affaibli. Les rapports de force sont à notre désavantage. Les ouvriers sentent que la modération est injuste, mais ils ont surtout peur de perdre leur emploi. Pour cette raison, l’alternative doit être crédible et réaliste. Nous devons montrer au patronat et au gouvernement que nous sommes raisonnables et non rigides ou sectaires. Les ouvriers sont prêts à faire des sacrifices, s’ils sont répartis de façon égale et surtout s’ils rapportent quelque chose. Les grèves n’ont rien rapporté. Il y a déjà eu assez de modération, il faut éviter une perte salariale supplémentaire. Pour cette raison l’arme de la grève doit être utilisée avec la plus grande circonspection. Elle doit être appliquée de façon sélective et elle ne peut être la seule forme d’action. Le syndicat doit développer des formes d’action nouvelles et modernes. »

La campagne « cartes sur table » devait devenir le modèle de ce « syndicalisme nouvelle mouture ». La nouvelle FGTB rafraîchie, avec un nouveau style, fut développée par un bureau publicitaire. Mais la FGTB n’a jamais mené de campagne plus terne et insignifiante que celle-là. La campagne fut conçue selon le principe de base que la dénonciation peut remplacer la lutte.

Les adeptes du « syndicalisme réaliste » situent l’origine de leurs opinions dans les « nouveaux rapports de forces », dans le « réflexe de crise des ouvriers ». Ce sont des excuses faciles pour justifier leur propre capitulation face au patronat et au gouvernement. L’origine véritable se situe chez eux. Le « syndicalisme réaliste » part d’une indulgence devant les difficultés du capital, la position concurrentielle des entreprises, l’état délabré des finances publiques. Bref, il considère la logique et les lois capitalistes comme intouchables et irremplaçables. Par conséquent, les « réalistes » se reconnaissent le mieux dans les programmes des partis socialistes, qui sont des variations sur le thème de la modération et de l’assainissement. « L’alternative réaliste » qui fut rédigée en 1984 par la FGTB a été reprise de façon quasi intégrale par le gouvernement. Le plan reposait sur deux piliers ; 1o une réduction du temps de travail, payé par le produit de l’augmentation de la productivité, créant ainsi des emplois sans nuire à la compétitivité et 2o une transformation des dettes d’État à court terme en dettes à long terme, afin d’atténuer l’assainissement budgétaire à charge des ouvriers. Le gouvernement donna suite à la première proposition par la loi-cadre de 1985-1986, qui permettait de négocier 1,5 % de la masse salariale pour une réduction de la durée du temps de travail, avec embauches. La deuxième fut également appliquée, mais malheureusement pour la direction de la FGTB, elle s’est avérée une opération par laquelle les banques, suite à la baisse rapide des taux d’intérêt qui suivit, ont gagné un beau magot sur le dos du trésor public.

Toujours au nom du réalisme, la direction nationale de la FGTB a signé en 1987 un accord sur la flexibilité au Conseil National du Travail. Le raisonnement fut cette fois-ci : mieux vaut accepter un mauvais accord que de s’en voir imposer un pire. Afin d’empêcher que les patrons appliquent « sauvagement » la flexibilité dans les entreprises, la direction du syndicat (cela vaut aussi bien pour la direction de la CSC bien sûr) consentit à conclure un accord-cadre pour l’instauration de formes de travail flexibles : la CCT 42. Entre-temps, il s’est avéré clairement qu’au lieu de mettre un frein, la CCT 42 a largement ouvert la porte aux journées de travail extralongues (jusqu’à 12 heures), au travail de nuit et des week-ends. Au nom du réalisme, des programmes de restructuration ont été acceptés dans les secteurs et exécutés avec le soutien complaisant de secrétaires des centrales. Aucune attaque du grand-capital et du gouvernement n’a été contrée par une mobilisation de principe. La communauté d’intérêts avec l’économie capitaliste et le « réalisme » contraignent la direction syndicale à faire systématiquement marche arrière, de capitulation en capitulation. Les revendications les plus hardies qui sont avancées, qui encore ne sont le plus souvent que d’ordre symbolique, sont l’obtention de garanties que la modération entraînera des créations d’emploi (sous forme de fonds d’investissement, d’embauchés obligatoires, etc.) et la réduction des cadeaux par trop scandaleux au patronat et aux couches les plus riches de la population.

Face à ce « réalisme », le « syndicalisme doctrinaire » avait au moins développé quelques arguments corrects de refus. Premièrement, les ouvriers ne sont pas responsables de la crise, ce n’est pas à eux de payer. Deuxièmement, céder à la compétitivité et autres exigences patronales fait démarrer une spirale internationale de recul social, dans laquelle les ouvriers des différents pays sont de plus en plus montés les uns contre les autres. Contre cela, il faut établir un front international de résistance, sinon la classe ouvrière sera repoussée dans la plus grande misère, le fascisme et la guerre. À l’encontre des « nouvelles formes d’action » (des alternatives à la grève), le « syndicalisme doctrinaire » affirmait que la grève serait toujours le moyen d’action le plus efficace des travailleurs. Elle est en effet le seul qui touche la classe capitaliste au cœur même : la production, source de plus-value et de profit.

En septembre 1989, André Vanden Broucke (national), Jean Gayetot (Wallonie), Georges Derieuw (Flandre) et Henri Carpentier (Bruxelles) sont remplacés. La succession, sous la conduite de François Janssens et Mia De Vits, soulève de nombreuses questions, à commencer parce qu’il y avait à peine un an le nouveau président avait fait de fortes déclarations en faveur d’un « syndicalisme moderne », qui se démarquerait encore plus des « anciennes positions idéologiques ». Il est clair qu’il est fait allusion ici à l’idéologie de la lutte des classes et de l’anticapitalisme : « Un syndicat n’est pas hostile à l’entreprise et à son développement. Les gens que nous représentons sont très attachés à leur entreprise. Ils en tirent leur revenu. Nous avons donc autant que la direction le droit d’exiger que les entreprises tournent bien, qu’elles s’améliorent. […] Si les horaires souples et la flexibilité sont favorables à l’entreprise, pourquoi refuserions-nous d’en discuter ? Si les cercles de qualité sont favorables à l’entreprise, pourquoi ne pas en parler33 ? »

Cette nouvelle sorte de réalisme est caractérisée par sa préoccupation particulière de « l’opinion publique », du « look » et de « l’image » du syndicat. Il est significatif que la nouvelle direction de la FGTB commence par un grand sondage d’opinion auprès de ses membres, où l’on obtient et sélectionne bien sûr les réponses que l’on recherche. « Le thème classique du pouvoir du capital et des salariés n’est plus tellement populaire. » Qu’a-t-on soi-même à proposer de stimulant sur ce plan ? N’a-t-on pas dans le passé désillusionné les gens par des propos ambigus ? À la question « quelles organisations détiennent le plus de pouvoir ? », 28 % ont désigné les groupes financiers et 20 % les multinationales. N’a-t-on pas soi-même manqué l’occasion de révéler la cible dans toute son ampleur lors du raid sur la Générale ? En fait, le manque de détermination pour la lutte de classes est caché derrière la « volonté des membres ». La capitulation des dirigeants devant les grandes offensives patronales est enterrée sous la « volonté du peuple ». Pourquoi n’organise-t-on pas un référendum autour d’un plan de lutte clair avec des mots d’ordre clairs ? Pourquoi ne se base-t-on pas sur les résultats des élections sociales qui démontrent que les meilleurs résultats sont obtenus là où les délégués les plus combatifs se présentent ? N’est-ce pas là, une expression de la volonté du peuple ? En 1987, les délégués combatifs de Cuivre et Zinc, Cockerill-Sambre, du pays de Waes, des mines, de Sidmar et de la FN n’ont pas obtenu leurs résultats encourageants en organisant des sondages d’opinion, mais par leur engagement et leur détermination, par leur travail d’éducation tenace parmi les masses.

On peut affirmer que la direction actuelle de la CSC, avec Willy Peirens, Robert D’Hondt, Luk Cortebeeck et André Daemen, est très proche de ce nouveau « syndicalisme réaliste et pragmatique ». Qu’elle est moins moraliste et moins inféodée au PSC-CVP que l’ancienne direction de la CSC. La première conséquence en fut un rapprochement des deux directions syndicales et le rétablissement d’un front syndical commun. Le rapprochement est sans doute facilité aussi par la situation économique moins critique et par la marge de manœuvre ainsi créée pour de petites concessions. Le premier tract commun fut assez révélateur du nouvel esprit réaliste. On peut y lire à propos de la flexibilité : « La FGTB et la CSC veulent qu’aucun salarié ne travaille plus de 11 heures par jour (12 pour ceux qui font des équipes de week-end) ou 50 heures par semaine et que chacun puisse avoir au moins 11 heures de repos entre deux prestations34. » En 1886, les premiers morts tombèrent dans la lutte pour la journée de huit heures (après quoi le 1er mai devint le jour de lutte officiel des travailleurs du monde entier) ; aujourd’hui nos leaders syndicaux luttent pour la journée de… 11 heures. Le réalisme ne connaît pas de limites.

133.
Respect de la position concurrentielle

Essentielle dans les positions des dirigeants syndicaux est leur attitude envers les chants de sirène patronaux sur la « compétitivité ». L’argument par excellence pour peser sur le coût salarial, pour augmenter la flexibilité et pour la liquidation d’emplois. Ainsi, depuis 1982 c’est l’argument qui tient tout particulièrement les salaires en point de mire. À ce moment, le gouvernement tira la sonnette d’alarme pour rétablir la position concurrentielle sur les marchés étrangers : une dévaluation avec la suppression d’une indexation. Même les leaders syndicaux les plus récalcitrants se laissèrent paralyser par cette mesure brutale du gouvernement. (Voir le paragraphe 031.) L’année suivante, les salaires subirent une nouvelle amputation de 3 % par l’opération 5-3-3 et les secteurs en difficulté accusent en plus une perte salariale de 10 %. Depuis 1983, le coût salarial se trouve sous surveillance permanente du gouvernement, qui peut intervenir à tout moment. La loi budgétaire de 1983 stipule que le coût du travail ne peut pas augmenter plus rapidement que la moyenne pondérée des sept partenaires commerciaux les plus importants (cinq pays européens, les États-Unis et le Japon). La loi de redressement de 1985 impose également ce verrou. Le gouvernement n’a pas de problème à le faire respecter : entre 1982 et 1986, les augmentations salariales sont tout simplement interdites. Il ne faut pas vivre sous un régime dictatorial pour voir intervenir l’État en sauveteur autoritaire du capital.

Le retour aux « négociations libres » et à la tradition des accords interprofessionnels ne peut avoir lieu, aux yeux du patronat et du gouvernement, que si la direction syndicale est prête à modérer volontairement ses exigences et est aussi en mesure d’imposer la discipline nécessaire à ses troupes. À partir de 1986 la situation semble mûre : les leaders syndicaux prouvent avec un programme de revendication insignifiant qu’ils sont dignes de confiance et après dix ans, un nouvel accord interprofessionnel est signé. La position concurrentielle atteint un point optimal en 1987-1988 et le gouvernement veut la maintenir à ce niveau. Pour cela, il lui faut une « norme de compétitivité » pour laquelle il demande l’avis du Conseil central de l’économie (CCE). Dans cet avis, on peut noter la position fondamentale des dirigeants syndicaux : ils ne contestent pas l’instauration d’un baromètre de concurrence et d’un droit d’intervention du gouvernement, mais ils soulignent qu’on ne peut réduire ce baromètre à la seule évolution du coût salarial. Le CCE suggère toute une série de critères, dont une partie est reprise par Willy Claes dans sa « loi du 6 janvier 1989 de sauvegarde de la compétitivité du pays »Dominique Meeùs2018-07-27T06:53:06.132826578DMNote: http://www.ejustice.just.fgov.be/eli/loi/1989/01/06/1989011393/justel Note: . On prend donc l’année 1987 comme référence : si la part de marché belge sur le marché des sept partenaires commerciaux les plus importants baisse et si un deuxième critère entre dans le rouge, une procédure de concertation est engagée pour y remédier. Dans une situation exceptionnelle (comme la guerre du Golfe), le gouvernement peut, après une procédure d’urgence, imposer par exemple la suspension des accords salariaux ou appliquer des manipulations de l’index.

Bref, les dirigeants syndicaux se laissent volontairement enfermer dans un carcan de compétitivité, engagent leur autorité pour le respect de celui-ci, mais continuent d’en contester les critères appliqués. Ils se déclarent « aussi préoccupés que les patrons de la position concurrentielle des entreprises belges », mais leurs critiques visent surtout les deux aspects suivants.

1o La position d’exportation peut se détériorer pour d’autres raisons que le strict coût de production. Tel est notamment le cas depuis que le franc belge est lié au mark allemand fort. En effet, un franc fort rend l’exportation plus chère, fait monter le coût salarial calculé en monnaie étrangère. La détérioration de la balance commerciale est due principalement à la politique monétaire musclée.

2o Mesurer le coût salarial en salaire horaire fausse entièrement l’image. Le seul critère valable peut être le coût salarial par unité produite, qui prend en compte la croissance de la productivité belge déjà très élevée. En effet, le professeur Paul De Grauwe (KUL) compara le coût salarial par unité produite avec vingt autres pays, exprimé en monnaie commune, et arriva aux résultats suivants : « Dans les années 70, il y eut une forte augmentation du coût salarial en Belgique. D’un indice de 90 en 1973 on est monté à un indice de 105 en 1980, une détérioration notable de notre position compétitive. À partir de 1981, 1982 on constate une amélioration extraordinaire de pas moins de 30 points par rapport aux vingt pays industrialisés les plus importants. Depuis cette amélioration, on distingue bien quelques fluctuations vers le haut et vers le bas, mais à un niveau moins spectaculaire35. »

Lors de la conclusion de l’accord interprofessionnel 1991-1992 (27 novembre 1990), il s’est avéré très clairement que la direction FGTB et CSC voulaient s’aligner entièrement sur un calcul des normes concurrentielles. Afin de récupérer la « perte de capacité concurrentielle » de 1990, les calculs du CCE prévoyaient une marge maximale de 1 % d’augmentation de coût salarial pour 1991 et 2 % pour 1992. Le programme de revendications se situait entre les 2 et 3 % et l’accord final coûtait 0,09 % en 1991 et 0,47 % en 1992, laissant ainsi quelques miettes pour les accords sectoriels et d’entreprise. L’accord commence par une déclaration d’intention on ne peut plus claire : « Les parties sont attachées à la liberté de négociation dans les secteurs et les entreprises. Les parties sont tout autant soucieuses de la sauvegarde de la compétitivité indispensable à l’activité économique et à l’emploi. Les représentants des employeurs et des travailleurs tiendront, dès lors, compte dans les prochaines négociations salariales à tous les niveaux de négociations des éléments suivants : la position de la Belgique dans le marché unique de fin 1992, la politique monétaire qui lie le franc belge aux monnaies fortes du Système monétaire européen, l’évolution de la compétitivité en 1990 telle qu’elle apparaît dans le rapport du Conseil central de l’économie de septembre et l’incertitude quant à l’issue de la crise du Golfe. »

134.
Soutien au « capitalisme dynamique »

Une autre objection des dirigeants syndicaux par rapport à la norme concurrentielle est que des éléments structurels, tels que la nature des produits, la technologie et l’innovation, la qualité de la gestion… ont une incidence bien plus forte sur les marchés que les autres facteurs. En d’autres termes, la direction syndicale reproche au patronat un manque fondamental de dynamisme. La direction syndicale est d’avis que le capitalisme belge repose trop sur ses lauriers, investit trop peu en recherche et en nouvelles technologies, vise des profits faciles par des placements financiers et la spéculation au lieu de prendre des risques. Le reproche est formulé en toute son acuité depuis la crise, mais il n’est pas nouveau. En 1954-1956 c’était la teneur essentielle des congrès FGTB sur les réformes de structure. Le vieillissement de l’industrie belge, son manque de productivité et son manque de spécialisation dans les secteurs des technologies de pointe étaient attribués à l’orientation trop financière des holdings (la Société Générale en particulier). La critique est reprise dans toute sa force quand survient la crise de la sidérurgie et de la construction navale à partir de 1975-1977. On reproche aux holdings de ne pas être dynamiques, de ne rechercher que le rendement immédiat et de ne pas réaliser les investissements orientés sur l’avenir. Les holdings n’auraient pas de politique industrielle et ne s’intéresseraient qu’aux dividendes. Les holdings abandonneraient la région pour se diriger vers des contrées plus intéressantes. Lorsque De Benedetti apparaît début 1988, beaucoup de leaders syndicaux cachent mal leur joie. Enfin un capitaliste dynamique qui réveille l’establishment belge. L’éventail des positions va du « ce ne peut être pire » jusqu’à un enthousiasme avoué. Pour Jean Gayetot (secrétaire de l’Interrégionale wallonne), Carlo De Benedetti est incontestablement le symbole d’un capitalisme plus engagé, plus dynamique. À nos yeux, il bénéficie d’un atout qui n’est pas négligeable36. » Une déclaration commune de la CSC et de la FGTB ne prend officiellement pas parti, mais on demande aux deux camps de faire preuve d’un « capitalisme industriel audacieux ».

Une bonne partie du zèle fédéraliste de la direction syndicale (surtout en Wallonie) est également déterminée par ce point de vue. Une industrie régionale propre serait bien plus dynamique que les holdings nationaux vermoulus. Ou une politique dynamique des institutions régionales insufflerait une nouvelle vie dans les PME locales. Beaucoup de dirigeants syndicaux vont jusqu’à voir une scission structurelle entre le capital financier et industriel. Le capital financier serait par nature à la recherche du rendement à court terme et parasitaire, tandis que le capital industriel raisonnerait à long terme et devrait être soutenu. La direction syndicale choisit donc entre les « bons » et les « mauvais » patrons. L’alternative à la crise serait dès lors très simple : la politique industrielle du gouvernement national et régional devrait privilégier les « bons » patrons.

14.
La crise démontre la faillite du capitalisme

La crise structurelle profonde du capitalisme démontre plus que n’importe quoi d’autre la faillite du système. La crise montre que les contradictions qui déchirent le capitalisme sont insurmontables. Les rapports de production sont devenus un frein à l’épanouissement des forces productives.

La crise démontre également la faillite du réformisme et de ses théories économiques keynésiennes. Toutes les idéologies de « conquête graduelle » de l’État et du pouvoir économique sont écrasées par les faits.

Ce sont les ouvriers et autres travailleurs, les peuples du tiers monde qui ont payé la crise, tandis que les monopoles et les banques se sont renforcés et enrichis. Le point de départ d’un syndicalisme militant doit par conséquent être l’accélération de la chute de ce système d’exploitation. Cela veut dire soutenir la lutte des peuples opprimés et maintenir une position de classe irréconciliable.

Face à l’illusion d’un capitalisme prospère et « équitable », le syndicalisme révolutionnaire oppose la perspective du socialisme, le besoin d’exproprier le grand-capital et de démanteler l’appareil d’État capitaliste. Au lieu de chercher ensemble une issue par la guerre concurrentielle capitaliste, le syndicalisme révolutionnaire se bat pour faire porter le poids de la crise par les responsables de la crise.

141.
Se préparer aux nouvelles crises

Le réformisme compte sur un nouvel essor rapide et spontané de l’économie capitaliste et est prêt à y contribuer. Mais aucune des soi-disant solutions ne rend l’avenir du capitalisme plus rosé. D’après les doctrines bourgeoises (parmi lesquelles nous comptons la sociale-démocratie), la prospérité et la richesse capitalistes rayonneront tôt ou tard également sur les pauvres et les exploités de cette terre, pourvu qu’ils se taisent et qu’ils travaillent. Mais toutes les « solutions » à la crise renforcent encore les inégalités, le fossé entre le Nord et le Sud, entre riches et pauvres. Dernièrement, le fameux rapport Brundtland arrivait à la même conclusion : « Il y a aujourd’hui plus de gens sur terre qui souffrent de famine qu’il n’y en a jamais eu dans toute l’histoire de l’humanité et leur nombre s’accroît37. » L’immense faste de quelques-uns va de pair avec la misère immense de la toute grande majorité, parce que cette opulence est bâtie sur l’exploitation. C’est pourquoi ce système doit disparaître un jour, bien que cela n’arrivera jamais spontanément. Ou comme disait Mao : « Le marxisme contient des milliers de vérités, mais toutes peuvent être réduites à une seule essence — “Il est juste de se révolter”. » Face à l’idée d’un « mouvement cyclique naturel », une montée et descente éternelle du capitalisme, le marxisme prétend que le capitalisme est rongé par une crise générale. C’est la lente mais sûre accumulation de problèmes structurels et de contradictions qui mèneront tôt ou tard à son effondrement. Bien que des sorties temporaires de la crise structurelle ne soient pas exclues, les grands problèmes du capitalisme deviennent inextricables et indiquent sa faillite historique. Les contradictions entre les blocs impérialistes ont mené à la Première Guerre mondiale. Les ambitions expansionnistes du grand-capital allemand et japonais ont conduit à l’installation du nazisme et de la Deuxième Guerre mondiale. L’Europe d’aujourd’hui, sous contrôle allemand, a de nouvelles ambitions de superpuissance qui conduiront à de nouveaux conflits. Avec la guerre du Golfe, une période de conflits Nord-Sud généralisés a commencé, où les pays riches combattent ensemble pour la survie de l’ordre mondial impérialiste. Le signe le plus concret de la crise générale et du pourrissement est la militarisation continue et même accentuée des pays impérialistes. En 1987, les pays de l’OTAN ont dépensé au total 17 000 milliards de francs belges pour la défense38 ! Beaucoup avaient espéré un « dividende de paix » après la disparition de la rivalité entre les superpuissances. La guerre du Golfe a montré que les pays riches ont déjà trouvé une nouvelle destination à leur production d’armes : la répression brutale de toute aspiration d’indépendance nationaliste dans le tiers monde. Par la guerre du Golfe, l’impérialisme américain et occidental cherche à garder le contrôle d’une matière première stratégique, le pétrole, et d’une région stratégique, le Moyen-Orient. L’ impérialisme américain cherche également une solution à ses propres problèmes économiques. La technologie sophistiquée trouve, plus que jamais, son principal débouché dans l’armement. L’Europe aussi emprunte cette voie. Mais la guerre du Golfe créera à terme bien plus de problèmes qu’elle n’en résout.

Le socialisme devient un besoin vital pour des centaines de millions d’exclus de la richesse capitaliste. Pour la classe ouvrière des pays impérialistes également, le socialisme est la seule voie pour mettre fin à l’exploitation, au cercle vicieux de la crise, de la militarisation, du fascisme et de la guerre. Le syndicalisme combatif doit se préparer aux lourdes crises qui surviendront et les aborder avec la ferme volonté d’accélérer la chute du capitalisme.

142.
Le chemin du « réalisme » est celui de la soumission éternelle

Les syndicats manquent clairement de vision de l’avenir, d’idéologie avec une force mobilisatrice. Les plaidoyers de la direction syndicale pour le réalisme ne sont rien d’autre qu’une soumission à la réalité capitaliste et impérialiste.

1o Le monde n’a encore jamais avancé en se pliant à une situation existante. « Réalisme » signifie la résignation devant ce que le capitalisme peut bien accepter, la restriction aux réformes secondaires qui ne touchent en aucune façon le pouvoir capitaliste. C’est une soumission à ce que le capitalisme trouve « normal » : le bénéfice avant tout, les lois du marché, l’ordre mondial impérialiste. Quelles revendications pose-t-on aux banques qui dépouillent le trésor public (25 % du budget annuel !) et qui pompent plus d’argent du tiers monde qu’elles ne lui en prêtent ? Pour le grand-capital, le FMI, le gouvernement, on ne peut que prendre des mesures « conformes au marché », c’est-à-dire étaler les charges, mais certainement pas supprimer les intérêts ou les dettes.

Mais que rapporte ce réalisme à un pays comme le Brésil qui a payé 176 milliards de dollars d’intérêts aux banques de 1972 à 1988, soit 64 milliards de plus que sa dette exigible totale. Les seuls intérêts payés pour 1988 « correspondent à 266 millions de salaires mensuels au minimum vital, ou bien à 81 700 salles de classe, ou encore à des logements pour 30 millions de personnes39 ».

« Réalisme » signifie qu’on ne peut poser de revendications qui touchent aux riches, aux monopoles, à la propriété privée des moyens de production. Mais qu’on tienne compte de la position concurrentielle, de la crise, des difficultés des entreprises, etc. Tout ce qui est « réaliste » part du principe que ça doit être « acceptable » pour le capital et son État. Réalisme veut dire que les allocations sociales ne peuvent être maintenues en temps de crise ; réalisme veut dire que les salaires ne peuvent augmenter plus rapidement que dans les pays concurrents. Le résultat de tout ce réalisme est fixé de façon irréfutable dans les chiffres : en sachant que par la modération de 1980 à 1988, 8 % du PNB a basculé des salariés vers les possesseurs de capital (voir le paragraphe 121), cela signifie pour les travailleurs une différence annuelle d’environ 475 milliards de francs belges.

La même constatation vaut sur le plan démocratique. Être « réaliste » équivaut à faire des concessions au racisme et au fascisme montants. L’égalité des droits politiques et le droit de vote intégral pour les immigrés ont été rayés des programmes syndicaux au nom du « réalisme ». Ainsi, pas à pas, on recule devant la propagande fasciste et le racisme pénètre sous une apparence « tolérable » la doctrine syndicale.

Le but du syndicat est précisément de modifier les rapports de force pour vaincre la logique capitaliste. Comment peut-on rêver autrement d’une société différente, qui ne serait pas axée sur le profit ? La victoire sur le capital ne commence que quand ce qui est « irréaliste » devient réalité.

2o Très souvent on jongle avec ces « rapports de force » pour justifier le « réalisme ». André Vanden Broucke : « Bien qu’incapable de trouver une solution au chômage, le capitalisme s’est renforcé ces derniers temps et non affaibli. Dommage pour Marx et sa théorie, mais telle est la réalité. Depuis la crise, l’ouvrier se trouve dans une position affaiblie et nous devons être très conscients de cela en tant que syndicat40. » Cette conscience aiguë ne manque pas, en effet. Moins rigoureuse est la volonté de changer les rapports de force et de les inverser par une mobilisation qui dure des mois, voire des années. Le problème principal est que l’établissement de rapports de force ne peut se faire qu’autour de revendications radicales, susceptibles d’éveiller l’enthousiasme lorsque la masse se rend compte que la lutte est sérieusement prise en main. La direction syndicale procède d’habitude de façon inverse : les revendications sont adaptées aux « rapports de force » qui, habituellement, sont les rapports de force à la table des négociations. Être militant combatif et réaliste, c’est faire une bonne évaluation de la capacité de mobilisation de la masse, de la volonté de lutter et de l’utiliser au maximum. Le réalisme réformiste fait avant tout une estimation de ce que l’on peut grignoter du patronat par des négociations et des compromis.

Il y a autre chose. Si l’on affaiblit soi-même continuellement les revendications afin de s’adapter à la volonté patronale, on est soi-même responsable d’une baisse de la volonté de lutte des masses. De l’enquête de la FGTB, il apparaîtrait que la réduction du temps de travail suscite moins d’enthousiasme qu’avant. Mais la revendication de la semaine des 36 heures, telle qu’elle fut avancée par Debunne en 1976, s’est au fil des années tellement affaiblie, saucissonnée, liée à des pertes salariales (opération 5-3-3) qu’elle est tout à fait passée à côté de son but (la création d’emplois par le partage du travail). Et on voudrait que les ouvriers en demandent plus ?

Dans le passé on a déjà souvent avancé des revendications qui étaient annoncées comme étant « anticapitalistes », mais qui ont été vidées de leur substance pour qu’elles puissent être présentées au patronat comme « raisonnables ». Tel fut le cas, entre autres, de la nationalisation exigée par Henri De Man dans les années 30 et de celles exigées par Renard en 1954-1956. Aussi bien De Man que Renard partaient de la nécessité de rendre le capitalisme plus efficace et tel était aussi le contenu réel de leur plan. Les grandes mobilisations de masse qui les ont accompagnées ont causé une grande déception lorsqu’il apparut clairement que le système arrivait à intégrer parfaitement ces « plans anticapitalistes » et s’en servait à cœur joie pour se renforcer encore. Une mobilisation pour une vraie expropriation, durant une plus longue période s’il le fallait, n’aurait-elle pas été beaucoup plus féconde pour la conscience et pour la lutte anticapitalistes que ces mobilisations trompeuses ? Le résultat en est la désillusion, l’aversion pour des revendications structurelles, la démobilisation. Tout cela plaide en faveur de mots d’ordre radicaux, soutenus par une action planifiée et systématique et contre tout « réalisme » qui ne profite qu’au capital.

3o Le « réalisme » réduit les exigences aux objectifs immédiats. Plus on s’aventure dans l’avenir, plus dense devient le brouillard de la confusion. Comment peut-on réaliser des revendications structurelles anticapitalistes si l’on ne prévoit pas une plus longue période de sensibilisation et de mobilisation ? Un programme élaboré doit équilibrer des revendications directes pour améliorer le sort des travailleurs et des mots d’ordre à plus longue échéance. Même si ces derniers ne sont pas réalisables dans l’immédiat, ils sont indispensables pour orienter la perspective anticapitaliste.

Pendant les deux plus grandes grèves de ce siècle, la grève générale de 1950 et celle de 60‑61, le fédéralisme fut avancé par certains dirigeants syndicaux en tant que mot d’ordre structurel. C’est un exemple de la façon dont des exigences structurelles peuvent s’ancrer par une longue mobilisation, surtout pendant des mouvements importants. Hélas, ce n’est pas du tout un exemple d’un mot d’ordre anticapitaliste. Les États-Unis et l’Allemagne sont des États fédéraux et depuis lors le grand-capital s’est parfaitement adapté aux nouvelles structures d’État belges. En Wallonie, le mouvement ouvrier découvre aujourd’hui qu’il a lutté pendant trente ans pour une structure capitaliste alternative, avec exactement les mêmes dirigeants et exactement les mêmes orientations financières, économiques et sociales (ne pensons qu’à la grève des enseignants de 1990 qui dura six semaines). Ceci plaide pour des exigences anticapitalistes fondamentales à plus long terme, qui minent le pouvoir du capital dans la perspective de son anéantissement final. L’expropriation de parties importantes ou de tout le grand-capital fait inévitablement partie de la lutte pour le socialisme, et il faut que la masse en prenne conscience dès à présent.

143.
La position concurrentielle est une question patronale et non syndicale

La logique de la position concurrentielle est terriblement néfaste pour la conscience de classe. Par l’acceptation du carcan de la compétitivité, le syndicalisme est sapé dans son essence. Tous les ouvriers ont les mêmes intérêts, alors que le patron veut en faire des concurrents. Les leaders syndicaux ne rejettent pas la position concurrentielle comme principe de base, mais livrent bataille sur le terrain du patronat en contestant les chiffres.

1o Il y a une différence radicale entre deux points de départ : soit la lutte concurrentielle capitaliste, soit les besoins et les intérêts de la classe ouvrière. Celui qui s’enferme dans la logique de la lutte concurrentielle est aspiré par la défense du taux de profit, de la productivité, de la baisse des coûts de revient. Il est pris dans le piège de l’intensification de l’exploitation ou du moins est acculé à la bienveillance à son égard. Les syndicalistes combatifs renvoient les normes de compétitivité vers les quartiers généraux du patronat d’où elles viennent et étudient les chiffres de l’inégalité et de l’injustice sociale. Les syndicats font leur travail quand ils partent de la réalité des salaires, des conditions de travail, de l’exploitation économique croissante et non de la chasse patronale au profit.

2o Tout acquis du passé a été combattu par un patronat jouant le chantage de la fermeture et de la faillite. Le patronat fera toujours appel à la position concurrentielle : des revendications telles que la journée des huit heures, la semaine des quarante heures ont toujours commencé par des percées dans le front patronal. Si le patronat veut des conditions de concurrence égales, il n’a qu’à généraliser le plus rapidement possible ces percées.

3o L’enjeu de la position concurrentielle est l’exploitation maximale. Il est possible que des alliances avec le patronat pour la position concurrentielle offrent temporairement certains avantages tels que le maintien ou l’augmentation de l’emploi. Mais ces avantages sont doublement payés. On est plus durement exploité et une concession en amène une autre. Car on perd sur le plan des rapports de force ; c’est une faiblesse que le patronat ne laissera pas inutilisée. Il est donc fort possible que la victoire soit de très courte durée. Le patronat ne connaît pas de gratitude, mais seulement sa position concurrentielle. Ce qui constitue une victoire aujourd’hui peut se transformer en défaite demain, quand le patron voit l’occasion de produire encore à moindre coût ailleurs. Se modérer et céder n’offrent aucune garantie d’emploi ou de quoi que ce soit. Au contraire, toute faiblesse est exploitée tôt ou tard.

4o S’identifier avec les intérêts patronaux est une déclaration de guerre aux autres ouvriers. Le délire atteint son sommet quand les ouvriers de filiales du même groupe sont montés les uns contre les autres. Par leur complaisance extrême envers le travail du samedi et de nuit, les leaders syndicaux de Ford-Genk ont réussi à dérober la production du modèle Sierra à Ford Dagenham en Grande-Bretagne à l’avantage de Genk (1989). Tous les ouvriers y perdent par cette attitude : à Dagenham 500 ouvriers perdent leur emploi, à Genk le travail de nuit est introduit pour atteindre les chiffres de production, le travail en trois équipes devient dorénavant aussi le critère pour les autres filiales en Europe et par la suite pour tous les producteurs d’automobiles.

5o Épouser la position concurrentielle conduit à un plus grand pillage et à une plus grande soumission du tiers monde. Comment réagira-t-on quand les jeunes industries du tiers monde commencent à exporter, à exiger le transfert des technologies ou à protéger leurs marchés contre « nos » monopoles ? Dans l’industrie textile, les patrons et les leaders syndicaux forment un seul front contre la suppression des accords multifibres, telle qu’elle est exigée par le tiers monde. D’après la Banque mondiale, ces accords coûtent 8 milliards de dollars par an au tiers monde41.

6o Plus de travail par une meilleure position concurrentielle ? Dès le début le capitalisme a utilisé la concurrence entre les ouvriers pour des emplois. D’abord à l’échelle locale, puis nationale et, à présent, internationale. Qui travaille le plus et le moins cher « reçoit » du travail. Ce ne sont donc pas de nouveaux emplois, ils sont toujours ravis à d’autres travailleurs. Les frais de production ainsi économisés peuvent être employés demain pour rationaliser et pour liquider des emplois.

Mais même si la modération ou l’aplatissement devant le patronat peut de temps à autre rapporter (temporairement) quelques emplois que l’on dérobe à d’autres ouvriers, neuf fois sur dix la « position concurrentielle » sert à liquider des emplois par des rationalisations.

7o C’est une spirale sans fin. Si tous les ouvriers se modèrent autant pour soutenir « leur » patron dans sa position concurrentielle, la modération n’a plus aucun effet, sauf une augmentation générale du taux d’exploitation. L’avantage concurrentiel ne joue que dans la mesure où l’on est plus rapide que le concurrent. Puis la norme du plus grand exploiteur devient la norme de tous les exploiteurs. Il n’y a jamais d’équilibre ni de fin. Cette spirale ne peut être cassée que si les travailleurs se soutiennent mutuellement dans la résistance.

144.
Le capitalisme dynamique est un capitalisme agressif

Une fois que l’on se place sur le terrain du capitalisme, le choix entre « bons » et « mauvais » capitalistes est une conséquence logique. Il n’est dès lors pas surprenant que le soutien au « capitalisme dynamique » soit aussi ancien que le réformisme. Des capitalistes tels que Solvay et Francqui (Société Générale) avaient le soutien de Vandervelde et de son parti, aussi pour les conquêtes coloniales. La Générale ne fut attaquée que lorsqu’elle perdait de son « dynamisme », c’est-à-dire qu’elle accusait un retard par rapport aux multinationales. Exiger plus de capitalisme ou choisir entre des formes de capitalisme ne peut jamais être le rôle du mouvement ouvrier. Quelle autre signification le « dynamisme » a-t-il à l’intérieur du capitalisme que de « se rapprocher le plus possible des mécanismes du marché » ? En d’autres termes, les capitalistes qui s’adaptent de la façon la plus agressive à l’évolution du capitalisme sont les plus dynamiques. Ceux qui procèdent aux assainissements les plus durs, licencient le plus rapidement et font trinquer le mieux ont le plus de chance de survie. Ceux qui tirent le mieux parti de la main-d’œuvre bon marché du tiers monde prennent une avance sur leurs concurrents. Ils font les plus grands bénéfices et peuvent investir le plus, ou acheter des entreprises pour étendre leur contrôle. Ce sont les « vainqueurs » qui plaisent aux partisans du capitalisme dynamique.

D’ailleurs, de plusieurs points de vue, la distinction supposée entre capital industriel et financier est une fiction.

Du point de vue de la propriété, il y a de plus en plus fusion entre capital industriel et capital bancaire, entre financiers et entrepreneurs. L’histoire entière de la Société Générale, comme banque et comme holding, en est une illustration. Mais aussi au niveau mondial, les groupes financiers, avec leurs activités imbriquées à la fois dans la finance et dans l’industrie, sont depuis le début de ce siècle les véritables centres du pouvoir. L’Allemagne, le Japon et les États-Unis sont régis par le capital financier, un enchevêtrement de capital bancaire et industriel.

Du point de vue de la stratégie, il y a une nette tendance à attribuer plus d’importance à l’activité financière à l’intérieur de la stratégie industrielle. Il y a plusieurs raisons à cela : les entreprises ont un excédent de réserves financières, on peut gagner gros en spéculant sur les marchés financiers internationaux ; puis la nouvelle technologie exige d’énormes capitaux. On voit ainsi de plus en plus d’entreprises ou de groupes qui développent leurs propres structures financières. « La survie de l’entreprise, son identité, sa pérennité dépendent au premier chef de sa stratégie financière42… », prétend « l’industriel » Jacques-Henri David, PDG du groupe français Saint-Gobain. Aujourd’hui la frontière entre l’activité industrielle et financière est devenue particulièrement floue. L’activité spéculatrice, parasitaire est inhérente à l’activité industrielle. Tout comme le parasitisme est inhérent au capitalisme tout court. Ceux qui prétendent séparer les deux poursuivent des chimères. Le capitalisme lui-même est un système parasitaire qui doit être combattu et vaincu dans son entièreté.

Chapitre 2.
Les nouveaux développements
technologiques

Le deuxième facteur nouveau est le progrès technologique, qui a fait un bond qualitatif au cours de la dernière période. Cela a des répercussions fondamentales, entre autres, sur les méthodes de production, les rapports de travail et la pratique syndicale. Il n’est pas aisé de déterminer une position correcte face à ces phénomènes nouveaux, qui touchent aussi bien le secteur des services que le processus de production. Nous sommes en fait confrontés à un vieux débat, qui, une fois de plus, revient sous les feux de l’actualité.

Lorsqu’au début du 19e siècle éclata la première révolution technologique et industrielle, elle eut une influence destructrice sur les conditions de vie et de travail du jeune prolétariat industriel. Des soulèvements spontanés prirent à diverses reprises les machines mêmes pour cible. Entre 1811 et 1816, un certain Ned Ludd devint particulièrement populaire parmi le prolétariat britannique. Les luddites, le mouvement qui s’inspira de son nom, prônaient la confrontation directe avec « les machines qui nuisent à la société ». Pendant la première révolte des ouvriers français en 1830 (à Lyon), les machines et équipements « modernes » subirent également beaucoup de dégâts. Et lorsqu’en 1886, la classe ouvrière belge se souleva pour la première fois, les nouveaux fours à verre furent la cible de la colère ouvrière à Charleroi. Les nouvelles installations, tout comme les châteaux de leurs propriétaires, furent livrées aux flammes.

Lorsqu’apparaissent le taylorisme et le travail à la chaîne, la discussion rebondit à nouveau. Faut-il combattre ou applaudir l’organisation scientifique du travail (OST) ? Amène-t-elle le chômage et des conditions de travail abrutissantes ou, au contraire, entraîne-t-elle l’apparition d’un mode de production plus rationnel qui constitue un pas en avant dans la voie du socialisme ? Le syndicat américain AFL estime, en 1913, que jamais l’esprit humain n’a imaginé de procédé plus diabolique que le taylorisme pour dégrader des êtres humains à l’état de machines. Mais très vite, les dirigeants syndicaux changent d’avis et se réconcilient, en 1925, avec la Taylor Society, qui regroupe les partisans enthousiastes de cette doctrine (parmi lesquels Henri De Man1…).

Les nouvelles méthodes de production soulèvent aujourd’hui les mêmes questions. Quelle attitude le mouvement syndical doit-il adopter à l’égard de la nouvelle technologie et surtout de ses conséquences ? Le rejet, la négociation pour le contrôle de son application ou une collaboration positive ?

21.
Le développement des forces productives

La conception marxiste du progrès technologique est double. D’une part, il faut reconnaître les opportunités réelles de la nouvelle technologie : le progrès technologique offre à l’homme de nouvelles possibilités de maîtriser la nature et de l’utiliser pour le progrès général, pour la satisfaction des besoins matériels et spirituels. D’autre part, l’utilisation de la technologie et la direction dans laquelle elle se développe sont déterminées par le caractère du système social. C’est l’aspect principal de la contradiction. La technologie n’est pas « neutre », n’est pas au-dessus des classes. Elle est appliquée par la classe dirigeante pour servir ses intérêts propres et pour maintenir l’exploitation.

Il est essentiel de comprendre ce dernier point si l’on veut dévoiler les nombreuses illusions, la « nouvelle mythologie », créées autour de la nouvelle technologie. Ce carrousel d’illusions se dessine à différents niveaux.

1o Les nouveaux secteurs technologiques offriraient une solution aux problèmes de crise auxquels est confronté le capitalisme depuis le début des années 70. La nouvelle technologie offrirait une issue macro-économique, méritant de ce fait la collaboration de tous les « partenaires sociaux ».

2o Les nouvelles méthodes de production technologiques permettraient la mise en place de l’atelier idéal, où l’élan créateur de l’ouvrier et de l’employé pourrait s’épanouir pleinement. Cette perspective micro-économique mettrait fin aux conditions de travail abrutissantes du taylorisme et rencontrerait finalement les revendications syndicales en vue d’une valorisation du travailleur dans son lieu de travail.

3o Les nouveaux gadgets technologiques créeraient une société qui dépasserait les contradictions de classes. Après la révolution agraire et la révolution industrielle, une société postindustrielle verrait le jour, dans laquelle la liberté individuelle serait élevée au statut de principe géoéconomique.

Cette nouvelle mythologie s’étend à tous les terrains de la science, elle a ses prophètes en vogue, qui affirment tous la même chose : les « anciens schémas et dogmes » doivent être rejetés2. Une raison supplémentaire d’apprendre à connaître ces « anciens schémas », avec un intérêt renouvelé.

211.
Le concept du matérialisme historique

Le matérialisme historique est la conception marxiste de l’histoire, qui part de « l’être » matériel. C’est l’application du matérialisme et de la dialectique, les deux piliers de la philosophie marxiste, à la connaissance de l’histoire. (Voir l’encadré 211 bis.)

Ce qui la caractérise, c’est qu’elle considère le travail comme la base de l’analyse sociale. Il y a à cela une double raison : d’une part, le travail est une nécessité pour pourvoir aux besoins vitaux, d’autre part, c’est par le travail que l’homme s’érige en être social. Au travers du processus de travail se développe un rapport déterminé avec la nature (naît une synthèse être humain-nature) et se développent des rapports entre les individus. Ces derniers sont appelés les rapports de production.

Ces rapports de production sont la caractéristique principale permettant de caractériser un système social. Les rapports de production capitalistes sont caractérisés par la propriété privée des moyens de production, par l’appropriation privée des biens produits. C’est la base d’un rapport d’exploitation, de la contradiction bourgeoisie-classe ouvrière, de l’inégalité sociale.

211 bis. Le matérialisme et la dialectique

Matérialisme

« Pour un matérialiste, ce n’est pas la conscience qui détermine la vie, c’est la vie qui détermine la conscience. » Marx et Engels considèrent que la réalité ne peut être comprise qu’en partant du réel.

Le matérialisme s’oppose à l’idéalisme, qui regroupe toutes les philosophies qui affirment la primauté des idées, des forces surnaturelles et des religions sur la matière. Ces concepts philosophiques n’ont donc rien à voir avec l’utilisation du terme « matérialisme » et « idéalisme » dans le langage courant, où « matérialiste » est synonyme d’égoïste, possessif et ne pensant qu’à soi-même tandis qu’un « idéaliste » est considéré comme quelqu’un qui a un idéal dans la vie.

Dialectique

C’est la théorie philosophique relative aux lois du mouvement, du développement, de l’évolution. Cette théorie s’applique à la nature, la société, la pensée. Elle dit essentiellement que le monde est en perpétuel mouvement, parce que dans toute chose, tout être vivant, toute société, il y a des contradictions. La dialectique est la théorie des contradictions, de la lutte des contraires. Elle affirme que dans chaque contradiction il y a un aspect principal. Qu’une évolution quantitative peut se transformer en évolution qualitative et qu’une chose peut se transformer en son contraire. Qu’il y a à la fois unité et lutte entre les termes de la contradiction. Tout ceci est compris dans un « rapport dialectique ».

212.
La contradiction forces productives-rapports de production

Le matérialisme historique démontre comment la société humaine est régie par des lois objectives, en première instance par la contradiction dialectique entre forces productives et rapports de production dans la production matérielle. L’ensemble des forces productives et des rapports de production constitue le mode de production ; pour chaque société et chaque période, ce mode de production englobe un développement caractéristique des deux composantes et un rapport dialectique entre elles. (Pour une description approfondie des forces, des rapports et du mode de production, voir l’encadré 212 bis.)

212 bis. Forces productives — rapports de production — mode de production

Les forces productives

Font partie des forces productives la force de travail humaine, les moyens de travail et les matières premières :

1o L’Homme, avec sa capacité de travail, ses capacités physiques et intellectuelles, qui sont également déterminées par sa condition physique, sa formation, son niveau culturel, son agilité et son expérience.

2o Parmi les moyens de travail, on classe la Nature même ainsi que les instruments utilisés dans la production. Le développement de la technologie, la connaissance des lois de la nature jouent donc ici un rôle important. De la structure des moyens de travail dépendent en grande partie le degré de développement et la structure de la coopération dans le travail. Et donc aussi le caractère social de la production.

3o Les matières premières subissent aussi un développement constant.

Les moyens de travail et les matières premières (2o + 3o) constituent ensemble les « moyens de production ».

Les rapports de production

Les rapports de production sont l’ensemble des rapports matériels existant entre les hommes au cours de la production et de la répartition des biens matériels. L’ensemble de ces rapports de production détermine la structure économique de la société et existe indépendamment de la conscience humaine.

Le facteur essentiel des rapports de production est la propriété des moyens de production ou les rapports de propriété. Ils déterminent de manière décisive les autres rapports, la place dans la production, la répartition de la richesse et les rapports économiques entre les classes qui en découlent.

Dans un sens plus large, font partie des rapports de production :

— la propriété des moyens de production

— l’appropriation des résultats du processus de production

— les rapports, au sein du processus de production, entre les différentes couches et classes qui prennent part à l’administration, à la gestion et à l’exécution de la production

— la distribution et les rapports de répartition (répartition de la richesse sociale)

— les rapports de consommation.

Le mode de production

Le niveau des forces productives et les rapports de production déterminent ensemble le mode de production.

Schématiquement, on peut le résumer de la manière suivante :

Mode de production Forces productives Homme Physique Intellectuel Moyens de production Moyens de travail Nature Instruments de production Machines Outils Matières premières Rapports de production

Que signifie le « rapport dialectique » ?

En premier lieu, que l’évolution des rapports de production dépend du niveau de développement des forces productives, que nous pourrions décrire en bref comme l’ensemble des moyens mis en œuvre pour produire.

En second lieu, le développement des forces productives est le moteur du progrès. En d’autres termes, les forces productives sont l’élément moteur du processus historique. Le développement des forces productives est à la base de nouveaux rapports de production, par exemple du passage de la féodalité au capitalisme. Elles ont été la force de propulsion entraînant l’émergence d’une nouvelle classe, la bourgeoisie, qui allait mettre en œuvre d’une autre manière les moyens de production, en vue de l’exploitation. Le capitalisme n’a pu apparaître qu’à un stade déterminé du développement des forces productives. Le travail doit être suffisamment productif pour permettre l’accumulation du capital, les moyens de production doivent être suffisamment évolués pour favoriser la coopération des forces de travail.

En troisième lieu, les rapports de production exercent, inversement, une influence sur le développement du travail et des forces productives. Dans une société basée sur la propriété privée et l’intérêt privé, seules sont développées les forces productives qui dégagent un profit maximum. Ainsi par exemple, la relation Homme-Nature se transforme en épuisement et destruction de la nature et du milieu.

En quatrième lieu, il existe une contradiction permanente entre les deux pôles, forces productives et rapports de production. Ceux-ci ne sont pas nécessairement en concordance. Au début, une nouvelle formation sociale pousse les forces productives à se développer, jusqu’à ce qu’elles se heurtent aux limites des rapports de production. D’où la loi de la concordance entre le niveau de développement des forces productives et des rapports de production. Le développement du machinisme et la production industrielle à grande échelle ont signé l’arrêt de mort des rapports de production féodaux. Tôt ou tard, les rapports de production s’adaptent au niveau des forces productives. Cela se produit au cours de révolutions sociales.

La conception marxiste du rôle des rapports de production dans leur interaction avec les forces productives est en forte contradiction avec la conception bourgeoise dominante de la société :

— Les rapports de production sont masqués autant que possible et soustraits à l’attention. Ils sont présentés comme des « lois naturelles ».

— Le rôle des forces productives est présenté comme absolu et celles-ci sont réduites quasi exclusivement à la science et la technique (la force de travail est passée sous silence). Leur bonne utilisation par la classe dominante pourrait résoudre tous les problèmes et créer un ordre social harmonieux sans toucher aux rapports de production.

— Le développement technologique est considéré comme un facteur « autonome », « neutre », « inévitable », synonyme de « progrès », détaché des options sociales, de l’application qui en est faite et de ses conséquences sociales.

Ces remarques faites, la technologie, en tant que composante de la « force de production », continue à occuper une place centrale dans la conception matérialiste de l’histoire. Le savoir technologique fournit à l’homme des possibilités croissantes de maîtriser les forces de la nature et fait « mûrir » le capitalisme. Dans le courant de l’histoire capitaliste, on peut distinguer trois « révolutions technologiques et scientifiques ». (Voir l’encadré 212 ter.)

212 ter. Les trois révolutions technologiques du capitalisme

Depuis ses origines, le capitalisme a été propulsé par trois « révolutions technologiques ou industrielles ». Ce sont des périodes au cours desquelles le développement des forces productives fait des bonds en avant, au cours desquelles de nouvelles méthodes de production et de nouveaux produits sont développés à grande échelle.

La première révolution industrielle a pour origine l’invention de la machine à vapeur (James Watt, 1765) et conduit, surtout au 19e siècle, à des applications dans le domaine industriel (charbon, acier, textile) et dans les transports (train, bateau).

La deuxième révolution industrielle se base sur l’utilisation du moteur à explosion (1860) et du moteur électrique (1888) comme sources d’énergie. Ils provoquent, dans le courant du 20e siècle, de grandes révolutions dans les méthodes de production (électromécanique, travail à la chaîne), les communications (télégraphe, téléphone), les transports (voiture, avion) et les produits (métaux, chimie).

Dès le début des années 70, le développement des technologies prend un nouvel envol.

En 1971, le microprocesseur est mis au point. La miniaturisation des composants électroniques ouvre la porte à l’essor mouvementé de l’industrie informatique. Ses applications conduisent à l’informatisation et à l’automatisation de la production. Elles prennent aussi d’assaut le domaine des services (bureautique) et les télécommunications (télématique). Les tout derniers développements sont testés dans l’industrie de l’armement (navigation spatiale, Star Wars).

Dès 1972, on entreprend des recherches dans le domaine de la manipulation génétique (modification des caractéristiques de la matière vivante par intervention sur les molécules d’ADN), ce qui donne le jour à une nouvelle industrie : la biotechnologie. Elle trouve des applications dans le domaine de l’agroalimentaire, du secteur pharmaceutique, énergétique et militaire (guerre bactériologique).

Dans les années 70, de nouveaux matériaux sont aussi découverts. De nouveaux plastiques et des matériaux composites (alliages de différents métaux, plastiques) viennent concurrencer l’acier comme produit de base. Ces nouveaux matériaux sont « taillés sur mesure » : on détermine au préalable de nouvelles combinaisons de caractéristiques telles que leur poids, leur dureté, leur conductivité… Fibre de verre, fibre optique, composites de carbone, nouvelles céramiques… ouvrent de nouveaux horizons aux produits et à la production.

Enfin, le secteur des matières premières sera, au cours des prochaines années, bouleversé par le développement de nouvelles sources d’énergie (énergie solaire), par la récupération de matériaux et de déchets.

Les quatre grands secteurs de la « nouvelle technologie » — microélectronique, biotechnologie, nouveaux métaux, nouvelles sources d’énergie — sont-ils le prélude d’une troisième révolution industrielle ? Sur le plan des méthodes de production (automatisation, systèmes de production flexibles) et de la communication, on assiste en tous cas à un bond qualitatif dans le développement. Sur le plan des produits, seuls — provisoirement — l’informatique et les services qui lui sont attachés font une percée décisive

213.
Les lois économiques

Ce n’est pas sans raison que le capitalisme tente de dissimuler les rapports de production : ils déterminent en effet les lois économiques du système. Les lois économiques sont des données objectives, nécessaires et générales dans la production et la reproduction des moyens de subsistance des êtres humains, dans les rapports de production et leur interaction avec les forces productives.

Ainsi, la loi de la plus-value est la loi fondamentale du système d’exploitation capitaliste. Elle avance que le motif unique du capitalisme en tant que système économique est l’acquisition d’une plus-value maximale. Le critère qui permet de la mesurer est le taux de profit, c.-à-d. le rapport entre la plus-value produite et l’ensemble du capital engagé sous la forme de moyens de production (force de travail, machines, matières premières). Il y a une interaction entre le développement des forces productives (parmi lesquelles la technologie) et la loi de la plus-value. Inévitablement, la technologie est utilisée pour accroître la plus-value et le taux de profit et jamais pour les réduire.

214.
L’actuelle révolution scientifique et technologique (RST)

La RST influence les deux aspects de la contradiction forces productives-rapports de production.

1o Au niveau des forces productives.

Comme nous l’avons dit précédemment, le capitalisme présente la technique, la science comme absolues. Pour tout capitaliste, c’est le moyen par excellence pour devancer les concurrents et récolter de la sorte un supplément de plus-value. Dans la RST, l’introduction de robots commandés électroniquement et surtout l’automatisation complexe provoquent une révolution qualitative des moyens de travail. La RST est aussi étroitement liée à la création de nouveaux matériaux et à la modification continue des matières premières.

Sous le capitalisme, la tendance fondamentale est à un développement impétueux des instruments de production, aux dépens de l’Homme et de la Nature, qui sont mis à sec et vidés par le capital.

Mais le capitalisme se heurte ici à ses propres limites.

— Du côté de l’emploi de la force de travail de l’homme, la RST pose ses exigences : les besoins en formation générale, en mobilité de la force de travail, en qualification suffisamment large et flexible, en sens de la responsabilité et de l’initiative s’accroissent comme jamais auparavant. Un développement maximal des instruments de production suppose que la force de travail qui doit les mettre en œuvre soit traitée autrement. La mise en pratique des technologies de production les plus récentes exige de nouvelles méthodes et une nouvelle organisation de production, qui elles-mêmes exigent un effort intellectuel plus grand de la part de la force de travail. Le capitalisme tente d’y faire face avec de nouvelles méthodes de « participation ».

— Du côté de la relation Homme-Nature, le développement impétueux des forces productives a conduit à une nouvelle constellation. Il existe un déséquilibre, un conflit, qui met la nature elle-même en danger, avec des conséquences écologiques incomparablement plus préoccupantes que par le passé. Le capitalisme tente de résoudre ce problème en faisant de la protection de l’environnement elle-même une zone de profit pour les monopoles et un secteur de pointe pour le capital.

2o Au niveau des rapports de production.

Les nouvelles méthodes de production entraînent des petits glissements dans les rapports de production, mais ils ne changent en rien leur essence : la propriété privée des moyens de production. Les rapports internes au sein des entreprises peuvent subir des modifications sur le plan des techniques de gestion, mais elles restent inchangées sur le plan des rapports sociaux de classe. Pour atteindre le rendement maximal des nouvelles techniques de production, il faut créer l’illusion de la communauté de travail unique, sans différences de classes.

Les nouvelles méthodes de production ont aussi apporté des transformations dans les relations avec d’autres entreprises. Le développement des forces productives a, dans le passé, conduit, d’une part, à un processus avancé de division du travail (travail à la chaîne) et, d’autre part, à la coopération au sein d’entreprises géantes. Cette dépendance réciproque (division du travail et coopération) dépasse maintenant les entreprises et les frontières nationales. Mais cette « socialisation du travail » reste totalement contenue dans les limites des rapports de propriété privée.

22.
La mise en œuvre des nouvelles technologies par le patronat

221.
Crise et nouvelles technologies

Il existe des liens entre la crise et le développement de nouvelles technologies. Ces liens sont l’enjeu d’un débat théorique : la crise a-t-elle provoqué l’apparition de la nouvelle technologie ou l’automatisation est-elle à l’origine de la surproduction ; la nouvelle technologie est-elle le point de départ d’une nouvelle période de croissance ou entraînera-t-elle une aggravation de la surproduction ? Pour certains, les cycles longs s’expliquent par les grands bonds technologiques : les nouveaux produits connaissent une phase de mûrissement, une phase d’épanouissement et une phase d’usure. Pour eux, la solution de la crise est très simple : collaborer tous ensemble pour acquérir la nouvelle technologie et la faire percer ; ensuite, suivra automatiquement une nouvelle longue phase de croissance. Cette théorie de la succession spontanée de périodes de vaches grasses et de vaches maigres a une influence particulièrement néfaste sur l’idéologie syndicale.

Le rapport interne entre crise et technologie ne peut être conçu de manière plus simpliste. La crise est beaucoup plus qu’un simple problème technologique, elle est, en première instance, un cancer du système social qui fait éclater toutes les contradictions politiques et économiques.

D’autre part, il y a bien sûr une relation entre crise et nouvelle technologie. Avant le déclenchement de la crise, les nouveaux secteurs technologiques étaient déjà en train de se développer, mais il est incontestable que la crise a intensifié la course aux nouvelles technologies. Il y a à cela deux raisons, qui découlent entièrement de la logique du système.

1o La création de nouveaux marchés est, pour le patronat, un moyen d’échapper à la crise. Le patronat cherche de nouveaux marchés dans les secteurs de la nouvelle technologie, où la croissance de la demande et les taux de profit sont très élevés. La concurrence généralisée que se livrent les entreprises afin de s’implanter dans les secteurs des nouvelles technologies n’a rien à voir avec le souci de l’emploi, mais bien avec la perspective de marges bénéficiaires élevées. Le patronat veut que des monopoles d’État tels que les compagnies de poste et de téléphone soient de toute urgence « dérégulés » et privatisés parce qu’elles renferment, à cause des nouvelles technologies, de gigantesques marchés lucratifs. Une dizaine de monopoles s’y affrontent dans une lutte dont l’enjeu est le marché des télécommunications, estimé à 2 000 milliards de francs belges par an. Au besoin, la demande de nouveaux produits est créée artificiellement, comme c’est le cas, par exemple, pour la super TV (TV haute définition), en cours de développement. Le consortium Siemens-Philips-Thompson mène un combat de géant avec les monopoles japonais pour la maîtrise d’un futur marché de luxe estimé à 10 000 milliards de francs belges, sur une période qui s’étend jusqu’en 2010. Les mêmes monopoles industriels qui ont détruit l’environnement voguent maintenant toutes voiles dehors pour développer la technologie d’épuration de l’environnement. Ils espèrent ainsi décrocher une partie du « marché de l’environnement », un marché particulièrement prometteur qui, rien que pour l’Europe, est estimé à 3 000 milliards de francs belges (par an) en l’an 2000.

2o La chasse à la plus-value extra est sans conteste un autre moteur du développement technologique. La crise a aiguisé la concurrence autour des marchés existants. Qui rationalise le premier, produit plus avec une productivité plus grande, réduit ses coûts de production, celui-là dispose d’un avantage sur le marché, qu’il convertit en supplément de plus-value, une plus-value filoutée aux capitalistes restés sur le carreau. Une grande partie de la recherche technologique est consacrée à la mise au point de systèmes de production et de machines plus productifs. Depuis 1975, des robots sont de plus en plus souvent utilisés dans la production automobile et l’on travaille à des systèmes complexes assistés par ordinateur. La rationalisation de la production est une des composantes principales du combat pour la suprématie mondiale, que mènent les États-Unis, l’Europe et le Japon.

222.
Nouvelles méthodes de production

La nouvelle technologie est surtout mise à profit par le patronat pour développer de nouvelles méthodes de production plus rentables.

La nouvelle technologie, et en particulier l’utilisation de l’ordinateur dans la production, entraîne de nouvelles formes de gestion de la production et d’organisation du travail. L’informatisation et l’automatisation permettent des méthodes de production beaucoup plus flexibles et qui, du point de vue de l’efficacité, surpassent le taylorisme.

Le taylorisme (aussi appelé l’organisation scientifique du travail) est, depuis le début du siècle, la méthode de production dominante. Il contient trois grands principes.

1o Le système de Taylor décompose le processus complexe de production en manipulations simples, répétitives et contrôlables. Ainsi, le travail des ouvriers artisans, hautement qualifiés, est découpé en opérations et confié à du personnel non qualifié. De grandes masses de travailleurs non qualifiés peuvent être introduites dans la production3.

2o La conception et l’exécution des tâches sont tout à fait séparées. Il existe une délimitation stricte entre le travail intellectuel (conception, planification et gestion de la production) et les tâches d’exécution manuelles.

3o Les différentes composantes du processus de production sont soumises au chronométrage.

Cette division du travail atteint son sommet avec le fordisme : la production est organisée à la chaîne. Avec le taylorisme et le fordisme, l’intensité du travail et la productivité s’accroissent formidablement et l’accumulation du capital s’accélère. Le travail hautement qualifié est remplacé par un travail abrutissant à la chaîne. Les monopoles découvrent et conquièrent les marchés de la consommation de masse (la fameuse Ford modèle T). Le capitalisme est mûr pour une période d’accumulation intensive, de production de masse. Il faut souligner qu’il ne s’agit pas là d’une « faveur » du capitalisme, comme est souvent présenté le fordisme, avec ses salaires plus élevés. Ford a été contraint de payer des salaires plus élevés pour mettre fin à la rotation massive de la force de travail. Au cours de la première année (1913), le travail à la chaîne, très exigeant, avait en effet provoqué un taux de rotation du personnel de 390 % dans les usines Ford, ce qui signifie que l’entièreté du personnel avait été remplacée près de quatre fois au cours de l’année4.

Mais le fordisme est plus que le travail à la chaîne. L’accroissement de la productivité entraîne l’instauration d’un nouvel « équilibre » dans les pays capitalistes et le pouvoir d’achat réel (le nombre de produits et de services qu’on peut acquérir) s’en trouve accru sans que pour autant le taux d’exploitation diminue (le taux de plus-value, voir l’encadré 22 bis).

Le taylorisme-fordisme, en tant que système de production, présente aussi, pour les capitalistes, un certain nombre d’inconvénients qui ne pouvaient pas être résolus avec les moyens technologiques de l’époque.

Il s’agit d’un système particulièrement rigide, conçu pour la production de masse, et dont la rentabilité réside surtout dans les avantages d’échelle. De grandes masses de capitaux « morts » sont gelées dans des phases de stockage. Les produits à transformer et les produits finis doivent en effet être stockés en grande quantité et parfois pendant de longues périodes. Le passage à de nouveaux produits ou variantes de produits nécessite une transformation compliquée des chaînes de production. En d’autres termes, il y a une grande perte de rendement sur le capital constant et en circulation.

De plus, le taylorisme-fordisme est source de démotivation parmi les ouvriers, il entraîne un taux d’absentéisme important et de nombreux conflits. C’est précisément sur ces deux terrains que les nouvelles méthodes de production tentent d’apporter une réponse, sans toucher aux rapports de production. La caractéristique principale du système de production devient sa flexibilité.

222 bis. Plus-value, masse de plus-value, taux de plus-value, plus-value absolue et relative

La plus-value

Les propriétaires de capitaux achètent la force de travail des ouvriers en échange d’une certaine somme dont la valeur est inférieure à la valeur produite par la force de travail. Cette différence est la plus-value, qu’empoche le capitaliste (en tant que classe). Celui-ci peut l’utiliser pour sa consommation, le placer ou le réinvestir. Dans ce dernier cas, il y a accumulation de capital.

Ce qui intéresse les capitalistes, c’est aussi bien la masse de plus-value que le taux de plus-value. C’est surtout la masse de plus-value qui intéresse les capitalistes dans leur ensemble, tandis que le capitaliste, à titre individuel, s’intéresse davantage au taux de plus-value.

La masse de plus-value

La masse de plus-value représente la globalité de plus-value produite.

La masse de plus-value peut être accrue de deux manières :

1o Par une extension ou une accumulation extensive. Cela peut se réaliser par l’expansion de l’échelle de la production, par l’accroissement du nombre de salariés. Schématiquement, on peut dire que, dans la plupart des pays capitalistes, entre la première révolution industrielle et la Première Guerre mondiale, le capitalisme s’est principalement développé grâce à l’accumulation extensive. Au début du 20e siècle, on comptait 80 à 90 millions de travailleurs salariés, alors qu’il y en a aujourd’hui 500 millions dans les pays capitalistes (avant l’effondrement des régimes du bloc de l’Est).

2o Par une utilisation intensive de la technique ou accumulation intensive. C’est-à-dire par l’accroissement de la productivité, par une intensité accrue de capital dans le champ d’exploitation existant. Pour qu’une masse de plus-value plus importante puisse en résulter, il faut que le taux de plus-value augmente.

Le taux de plus-value

Le taux de plus-value est le rapport entre la plus-value produite et les salaires payés.

Il s’agit donc du rapport entre la partie de la journée pendant laquelle le travailleur travaille gratuitement pour le capitaliste et la partie pendant laquelle il travaille pour son propre salaire. En d’autres termes, le taux de plus-value détermine le taux d’exploitation.

Le taux de plus-value peut être accru de deux façons :

1o En augmentant la part de plus-value, c’est-à-dire par l’accroissement de la plus-value absolue. Cela peut se faire par l’allongement de la journée de travail pour un salaire égal. Ce n’est, pour l’instant, qu’une possibilité théorique. Mais le même effet peut être atteint en intensifiant le travail ou en le rendant plus complexe sans adaptation proportionnelle du salaire. C’est ce qui se passe à grande échelle avec les nouvelles méthodes de production. Un travail plus complexe produit une plus-value plus grande.

2o En faisant diminuer la part relative du salaire, c’est-à-dire en augmentant la plus-value relative, ce qui peut se faire en accroissant la productivité. L’introduction de méthodes de travail plus productives dans le secteur des biens de consommation fait baisser la valeur de la force de travail (le temps de travail nécessaire pour produire l’équivalent des biens et services de première nécessité) et augmenter la plus-value relative. Le temps de travail peut ainsi être réduit tandis que la plus-value relative reste inchangée ou s’accroît (la partie de la journée pendant laquelle le travailleur travaille gratuitement pour le capitaliste).

Pour le capital monopoliste, la révolution scientifique et technologique signifie une exploitation plus intensive de la force de travail. Les rythmes de travail plus élevés et l’accroissement de la part de travail complexe créent une plus grande masse de valeur et donc de plus-value. La masse de plus-value et le taux de plus-value augmentent, car la part de capital variable ne s’accroît pas dans la même mesure que la possibilité de créer une valeur plus grande, par la complexification du travail.

223.
Nouvelle technologie et nouvelles formes d’organisation

Cette flexibilité est le résultat d’une réorganisation de la production et d’une pleine utilisation des possibilités qu’offre l’informatique.

1o Les composantes technologiques.

L’automatisation du processus de production, dans le cadre de la conception tayloriste classique, inclut, depuis de nombreuses années, l’utilisation de machines à commande numérique (ou assistées par ordinateur) et l’introduction de robots.

Les machines à commande numérique permettent de contrôler et de manœuvrer les presses, les fraiseuses… par un langage informatique numérique. Les précurseurs des actuelles machines numériques datent des années 60. Les premières d’entre elles fonctionnaient avec des programmes produits à distance par ordinateur et stockés sur des bandes perforées. Dans le courant des années 60, on a établi une liaison directe entre l’ordinateur et la machine, ce qui permettait à l’ordinateur de corriger, de donner de nouvelles instructions en cours de processus. Au milieu des années 70, les machines ont été équipées de microprocesseurs, ce qui permettait un contrôle direct, sophistiqué, pendant le processus de production, tandis que la nouvelle programmation se faisait simultanément. Ce mode de commande numérique s’est, depuis lors, rapidement généralisé.

Les robots ont fait leur apparition entre la fin des années 60 et le milieu des années 70. Mais, surtout depuis le début de la crise, les constructeurs automobiles ont favorisé l’essor du robot, en qui ils voyaient un collaborateur plus productif, plus fiable que l’ouvrier des chaînes de production. En 1976, General Motors lança le modèle « Puma », imitation d’un bras humain comportant six charnières (« articulations »). Le bras se meut autour de six axes : sur son axe de base, autour de l’articulation de l’épaule, autour du coude et de trois articulations du poignet. Le travail humain peut ainsi être copié par imitation des mouvements. Le robot est programmable en fonction des tâches à accomplir.

Dès ce moment, de nombreux futurologues prédisent le remplacement progressif du travail humain par le robot. Mais la robotisation se produit beaucoup plus lentement que l’annonçaient les prévisions les plus pessimistes. Les raisons en sont le coût élevé du robot, son manque de souplesse et de « feeling », les nombreuses pannes de ces machines et le fait que, en fin de compte, le robot n’est qu’une composante d’une organisation complexe.

Après la machine à commande numérique et le robot, la recherche technologique s’oriente vers l’intégration de tous les processus et machines de production au sein d’un seul et même système commandé par ordinateur. Pour y parvenir, il faut, en première instance, résoudre le problème de la communication mutuelle entre les différents instruments, machines, ordinateurs et systèmes d’information. Chaque ordinateur, chaque machine à commande numérique a son propre « langage », ses propres codes, ses propres relations avec le monde extérieur. Intégrer les protocoles, les normes et les différents codes en un seul système compatible (concordance de langage), en synchronisation (concordance sur le temps) et avec des commandes univoques (concordance sur la hiérarchie) représente une tâche complexe. Jusqu’ici, les systèmes faisaient le plus souvent appel aux postprocesseurs « interfaces » afin de « traduire » les codes utilisés dans le langage du monde extérieur.

À la fin des années 70, General Motors constate que seulement 15 % de ses équipements — composés de 2 000 robots et de quelque 20 000 automates (à commande numérique) sont capables de communiquer en dehors du processus qu’ils contrôlent directement. GM se lance donc, en 1981, à la recherche d’un système de communication uniforme, le MAP (Manufacturing Automation Protocole). L’objectif est de briser l’incompatibilité entre les systèmes IBM, Data Control, Digital, Honeywell… GM menace de ne plus leur acheter aucun équipement si ces constructeurs ne collaborent pas en vue d’accorder leurs systèmes. Les experts des différentes firmes sont quasi littéralement enfermés, jusqu’à ce qu’ils proposent un nouveau système. La recherche dure cinq ans et occupe 120 ingénieurs. Le résultat, c’est le MAP, un protocole de communication en passe de devenir un « standard » en la matière. 1 500 sociétés, parmi les plus grandes des États-Unis, se regroupent sous la bannière du MAP. À la fin 1988, une trentaine d’installations MAP fonctionnent.

Cette évolution ouvre la voie au « Computer Integrated Manufacturing » (CIM), des systèmes grâce auxquels des entreprises entières ou des unités sont commandées par ordinateur dans un réseau intégré. Les systèmes CAO-FAO (conception et fabrication assistée par ordinateur) en sont des composantes. Le réseau peut aussi s’étendre aux entreprises de sous-traitance et même avoir des antennes auprès des distributeurs et revendeurs qui peuvent, de cette manière, commander directement la chaîne de production « sur mesure ».

2o L’organisation à la japonaise.

Dès 1948, Toyota, entre autres, tente d’échapper à la rigidité du taylorisme en instaurant une organisation plus flexible du travail. Ainsi apparaîtront de nouveaux concepts, tels que le just-in-time, le « management by stress » et le « team work ». Tous trois sont reliés entre eux, mais ils mettent chacun l’accent sur un aspect spécifique.

Le principe du just-in-time (JIT) porte sur la méthode de gestion des stocks : son objectif est la production sans stock. Dans le JIT, la chaîne de production est mise sous tension par la demande, par les commandes. C’est aussi valable au sein du processus de production : chaque unité est cliente de celle qui la précède et fournisseur de celle qui la suit. Les entreprises japonaises ont mis au point un ingénieux système de cartes (kanban) qui éclusent les commandes exactes à travers la chaîne de production. De cette manière, rien n’est produit qui n’est pas demandé, les produits sont livrés « sur mesure » et les stocks de produits et stocks intermédiaires sont réduits au minimum. Combiné au principe du management by stress, le JIT permet à tous les problèmes de faire surface immédiatement et exige leur résolution immédiate.

Le management by stress (MBS) concerne la manière dont les rythmes de production sont accrus. Dans les chaînes classiques, des tampons de toutes sortes sont prévus pour absorber les pannes locales ou interruptions grâce à des stocks de réserve, des suppléants, etc. Le MBS élimine tous ces « tampons ». L’objectif est de faire apparaître aussi bien les points faibles que les points trop forts. Les points faibles flanchent en cas d’accroissement du stress, les points trop forts ne flanchent jamais. Les problèmes sont localisés par un système de feux lumineux (vert, orange, rouge). Les interruptions de travail (rouge) ont une fonction positive, car elles permettent d’apporter les adaptations nécessaires : renfort dans le premier cas, compression dans le second cas. L’ensemble est « mis sous tension » par l’accroissement systématique des rythmes de travail, la réduction du nombre d’ouvriers ou de machines, l’attribution de tâches supplémentaires. La ligne fonctionne idéalement lorsque tous les postes de travail oscillent en permanence entre le vert et l’orange, quand chaque poste de travail est sous stress suffisant.

Le team work (TW) est nécessaire pour faire fonctionner ce système autorégulateur. À tous les stades de la production, la chaîne est sous tension, sans réserves ; chacun doit pouvoir intervenir en cas de panne. La production just-in-time signifie aussi que l’on produit de petites quantités qui doivent circuler rapidement. Tout cela suppose des modules flexibles dans lesquels chacun maîtrise les différentes tâches et où les trous sont automatiquement comblés. La ligne est divisée en petites unités de production flexibles ; la chaîne continue est remplacée par une ligne d’assemblage qui assemble les « blocs » préparés par des unités de production « autonomes » contiguës.

Dernier élément, l’outsourcing ou sous-traitance. Une grande partie de la production des pièces est confiée en sous-traitance, ce qui permet de se décharger du problème des stocks sur de petites entreprises de sous-traitance qui, elles, doivent pouvoir, à tout moment, satisfaire à la demande de l’entreprise centrale. Ces entreprises y font face en comprimant les salaires, en imposant des conditions de travail plus flexibles et en se spécialisant dans des domaines spécifiques.

224.
Nouveau système de production et management participatif

Le « management participatif (MP) est le terme qui recouvre le mieux l’ensemble des initiatives de même nature prises par le patronat pour accroître l’implication des ouvriers et des employés dans le processus de production ou de services5. Il s’agit d’une forme de gestion de l’entreprise qui tente par approche participative à tous les niveaux d’associer les travailleurs aux intérêts de l’entreprise. Il s’agit donc, en première instance, d’une atteinte à l’esprit des travailleurs, d’une offensive visant à organiser la collaboration de classe, à entraver ou à briser la lutte syndicale.

Naturellement, il y a toujours eu de telles tentatives dans le passé, mais ce qui est neuf, c’est que le management participatif est étroitement intégré dans les nouvelles méthodes de production et en est une composante indispensable. Il y a deux raisons à cela.

En premier lieu, d’un point de vue technologique, la production flexible exige un engagement personnel plus grand. La production sans stock est beaucoup plus sensible aux interruptions, le travail en team est plus aisément perturbé. Avec le MP, l’objectif du patronat est que chaque travailleur, individuellement, se sente responsable du bon déroulement du processus de production et intervienne de sa propre initiative si nécessaire.

En second lieu, le système est particulièrement vulnérable aux grèves, étant donné l’absence de stocks. Une interruption à un endroit du processus a vite des conséquences pour l’entreprise tout entière, comme on s’en est rendu compte lors de la grève des demi-jours, chez Ford-Genk en 1990. Une grève survenant dans un pays se fait rapidement sentir dans d’autres pays, comme cela est apparu lors de la grève de 1989, chez Ford en Grande-Bretagne. On comprend donc que le patronat redouble d’efforts pour atteindre l’harmonie de classes, qu’il accorde une grande importance à la mise au point de nouveaux systèmes de salaire qui associent la rémunération aux bénéfices et aux profits de l’entreprise ; qu’il considère comme une absolue nécessité de « neutraliser » la délégation syndicale pour restreindre le droit de grève.

C’est tout cela que vise le patronat, avec le management participatif. Son point de départ, c’est la qualité. Contrôle de qualité, gestion intégrale de la qualité et cercles de qualité occupent une position centrale dans les nouvelles méthodes d’organisation et reposent sur la collaboration active des travailleurs. Pour introduire les nouveaux systèmes, le patronat compte sur la fierté professionnelle spontanée de l’ouvrier : un ouvrier veut livrer un travail de qualité. C’est pourquoi certains considèrent les nouvelles méthodes comme une concession aux ouvriers et même comme un résultat de la lutte, obtenu contre la volonté du patronat. Naïveté ou capitulation déguisée ? Il est évident que la motivation réelle du patron est uniquement l’accroissement du profit. Le contrôle de qualité et la qualité intégrale sont haut classés au hit-parade du patronat parce que la concurrence impitoyable pousse dans cette direction et parce qu’ils renferment un grand potentiel d’économies sur les coûts de production.

Pourquoi la « qualité » occupe-t-elle une position centrale dans la nouvelle conception que le patronat a de la production ? Le capitalisme a-t-il, comme certains l’affirment, atteint un stade où « le consommateur est roi », où le patronat se préoccupe de la « valeur d’usage » des produits qu’il met sur le marché ? Ceci contredirait l’affirmation de Marx, selon laquelle le capitaliste ne se soucie guère de la « valeur d’usage » en tant que telle, mais la considère uniquement comme une condition pour vendre son produit et donc pour rentabiliser le capital investi (en réalisant une plus-value). Les patrons ne prennent pas pour point de départ « que coûte la qualité ? », mais bien « quel est le coût de la non-qualité ? », quoique toutes les publicités tentent de nous faire croire le contraire.

1o Depuis la crise structurelle du début des années 70, les patrons s’affrontent avec des installations de plus en plus productives sur un marché à peine croissant. La concurrence pour le contrôle du marché d’autrui passe par la lutte pour le client. La qualité est un facteur important pour le client parce que c’est souvent la seule chose qui distingue encore (un peu) les produits l’un de l’autre. La qualité du produit devient donc un argument de vente plus important. Si le patronat posait vraiment en principe la valeur d’usage, il chercherait en premier lieu à proposer les produits qui contribuent à satisfaire les besoins les plus criants de la population mondiale. Mais, aux yeux du patronat, la « qualité » ne sert qu’à atteindre un public au pouvoir d’achat élevé, et les caprices et envies les plus aberrants ont la priorité sur les produits de première nécessité.

2o La qualité totale permet de comprimer, d’une manière importante, les coûts de production et donc d’accroître la productivité globale du capital investi. Fournir la qualité, cela ne signifie pas livrer le meilleur produit, mais bien un produit qui satisfasse aux normes en vigueur. Et on peut réaliser de belles économies si toutes les pièces répondent à 100 % aux normes : pas de mauvaises pièces, donc pas de gaspillage du temps de production ni de perte de matériaux ni de réparations ; moins de rebuts, moins de stockage de mauvais matériel, pas de retours et pas de réparations sous garantie.

Pour la France, par exemple, on a calculé que le coût de la non-qualité s’élève, dans l’industrie, à 1 000 francs français par mois et par travailleur, ce qui représente 300 milliards de francs français par an ou 6 % du produit intérieur brut.

3o Dans les nouvelles méthodes de production, la qualité revêt, de plus, une signification beaucoup plus large que seulement la durabilité et la fiabilité du produit. Elle englobe aussi la vitesse de livraison, la qualité du service. En conséquence, elle s’applique au déroulement même de tout le processus de production, du sommet jusqu’à la chaîne de production et dans toutes les phases de la mise au point du produit. La production tayloriste classique était protégée par des stocks, des tampons ; la nouvelle production doit fournir une qualité élevée dans toutes les phases de la production, afin de pouvoir travailler selon le principe du JIT. C’est en ce sens que la « qualité intégrale » se distingue du « contrôle de qualité », qui se produit a posteriori. Cette stratégie de gestion de la qualité contient la notion de prévention et son caractère « intégral » englobe tous les aspects du fonctionnement de l’entreprise. La qualité intégrale doit assurer l’huilage parfait de la machine, afin de réduire les coûts de production à leur minimum ; la machine doit livrer des produits de qualité, sans aucun gâchis de matériel et dans un temps de production réduit au minimum. La qualité intégrale est la vérification du JIT et des méthodes MBS. Pour le patronat, tout ceci forme un tout indivisible. (Voir l’encadré 224 bis.)

Dans le taylorisme classique, le contrôle de la qualité est confié à une unité distincte. Le management participatif part du principe que nul n’est mieux placé que le travailleur lui-même pour comprimer les coûts, éviter les gaspillages et corriger le cours de la production. C’est de la confrontation directe avec la réalité que naît la connaissance : un principe matérialiste qui, bon gré mal gré, est reconnu par les capitalistes, en dépit de leur mépris pour les capacités de la classe ouvrière.

Des trainings et des formations sont organisés pour apprendre au personnel les méthodes de diagnostic et d’analyse.

— le diagramme d’Ishikawa (l’analyse en arête de poisson) apprend à faire l’inventaire de toutes les causes possibles d’erreurs.

— le diagramme de Pareto apprend à dépister la source principale de problème et à formuler des priorités dans l’approche du problème principal.

— le cercle de Deming enseigne comment, grâce à une interaction permanente pratique-théorie-pratique, on parvient à une spirale croissante de prestations.

Toutes sont des applications de l’approche matérialiste et dialectique, utilisées pour servir les intérêts de la propriété privée capitaliste.

Il y a d’autres formations, à un autre niveau : les méthodes de commandement, les méthodes visant à résoudre les problèmes. On organise des trainings de brainstorming : comment faire pour que toutes les idées s’expriment ; en communication : comment présenter ses idées ; en solution de conflits : comment parvenir à l’unanimité ; en emploi du temps : comment partager une grande masse de travail.

224 bis. Histoire de la qualité totale

Le modèle japonais

Chacun sait que les « cercles de qualité » proviennent du Japon. C’est en effet au Japon que ce système a été mené à la perfection, mais sa base technique a, en fait, été développée aux États-Unis.

Le taylorisme, ce n’est pas seulement la division des tâches avec, en aboutissement, la chaîne. C’est aussi et surtout une méthode permettant de concevoir les tâches en données mesurables et de les traiter statistiquement. Cela concerne aussi la qualité de la production. Aux États-Unis, le contrôle de la qualité s’est développé dans le secteur de l’industrie de guerre. Il est clair qu’il y a une grande différence entre une bombe qui explose à temps et une bombe qui n’explose pas ou explose trop tôt ou trop tard… Voilà pourquoi les moyens pour mesurer la qualité ont été perfectionnés. Après la guerre, surtout les patrons japonais s’intéressèrent aux expériences des pionniers américains tels que le professeur Deming. Ils développèrent ses conceptions pour aboutir à de nouvelles méthodes de production dans lesquelles la « qualité », au sens large du terme, est une composante vitale. Sakichi et Kiichiro Toyota, du groupe automobile du même nom, furent des précurseurs en la matière, tout comme le professeur Taiichi Ohno*.

La forme cogestionnaire est caractéristique de l’application japonaise. Le contrôle de qualité a cessé d’être l’affaire des techniciens, a posteriori, mais est intégré au système de production : chaque ouvrier est responsable de la qualité de son travail. Ce « soin de qualité », qui suppose une intervention préventive, devient très vite une discipline à part entière. En 1960, 8 000 cadres et ingénieurs suivent une formation et, en 1962, on entame la formation des niveaux plus bas, les chefs d’équipe et les contremaîtres. Ensuite, on instaure les cercles de qualité, qui impliquent tous les travailleurs dans le soin de qualité. En 1970, il y a 35 000 cercles de qualité au Japon. La nouvelle doctrine de la production est détaillée, en 1970, par le professeur Ishikawa, dans une véritable « bible » de la qualité totale.

Celle-ci fait appel à une forte culture d’entreprise, et le Japon est, sous cet angle, un véritable bouillon de culture. Malgré l’industrialisation rapide, l’idéologie féodale est restée profondément ancrée dans la société tout entière avec les Toyota, Toshiba et Matsushita, dans le rôle de nouveaux empereurs. Mais on oublie trop souvent que cette collaboration de classe n’a pu voir le jour que moyennant une lutte à mort contre les syndicats communistes et combatifs après la Seconde Guerre mondiale. Les « syndicats maison » d’aujourd’hui n’ont pas été imposés sans coup férir aux ouvriers japonais.

Les cercles de qualité en Europe et aux États-Unis

Quand, au milieu des années 70, éclate la crise structurelle, le grand succès économique du Japon fait rêver les patrons américains et européens. Des missions d’étude sont mises sur pied pour pénétrer les secrets du miracle japonais et les « cercles de qualité » semblent très faciles à adopter.

En Belgique, la première vague de cercles de qualité déferle en 1980-1983 : la FN, Glaverbel, General Motors avec son « Quality of Worklife », Ford avec son « Employee Involvement », Caterpillar avec ses « Marguerites » et bien d’autres encore avec, tout simplement, leurs « cercles de qualité ». Partout, la conception de ces cercles de qualité est la même : ce sont de petits groupes d’ouvriers qui, sur une base volontaire, se rassemblent et discutent de choses telles que la qualité et la sécurité. Pour le reste, rien ne change. On tente donc d’appliquer le système japonais à l’intérieur de l’organisation classique du travail (la chaîne).

Mais un grand nombre de ces cercles de qualité ne fonctionnent pas et ils disparaissent aussi vite qu’ils ont été créés. De nombreux syndicalistes et ouvriers pensent alors que le danger est écarté et que le système japonais — en raison de la « différence de mentalité » — ne réussira jamais à s’implanter par ici. Les patrons analysent aussi les causes de cet échec. Il apparaît surtout qu’ils ont seulement tenté d’imiter les caractéristiques superficielles du modèle japonais. Les cercles de qualité sont conçus tout à fait indépendamment de l’organisation globale de la production.

Les patrons européens et américains n’étudient maintenant plus seulement l’aspect formel du modèle japonais, mais tentent de s’approprier l’ensemble des méthodes de production, dont le soin de la qualité intégrale est une composante. Dans cette seconde offensive, le soin de qualité est une composante centrale de la stratégie de l’entreprise et non plus un « accessoire ». Il va de pair avec des révolutions techniques, organisationnelles et sociales.

*
Taiichi. Ohno, « L’esprit Toyota », Masson, 1989

225.
Le travailleur flexible

Les nouvelles méthodes de production sont présentées à grand renfort de publicité comme une revalorisation du travail. Contrairement au taylorisme et au travail à la chaîne, le travailleur, dans l’entreprise moderne, ne serait plus un accessoire de la machine. Des affirmations que viennent contredire les faits. Les nouvelles machines et la nouvelle organisation du travail dictent d’une manière dictatoriale les conditions de travail. Pour obtenir un rendement maximal, tous les acquis sociaux doivent reculer, toute la vie sociale doit être déréglée. Car la production flexible exige des forces de travail flexibles !

1o Le just-in-time et la production flexible doivent pouvoir évoluer au rythme de la demande. La production doit pouvoir être accrue rapidement et tout aussi rapidement comprimée, pour répondre aux fluctuations des commandes. Les entreprises japonaises résolvent ce problème en travaillant toujours avec un certain pourcentage de contrats résiliables à tout instant, à côté d’un noyau de travailleurs fixes. C’est déjà le cas aussi aux États-Unis : le nouveau modèle d’entreprise Saturne de General Motors fonctionne avec 80 % de contrats fixes (« membres Saturne ») et 20 % de contrats provisoires (« collaborateurs Saturne »). Chez nous, on obtient le même résultat avec l’engagement de forces de travail temporaires, de stagiaires et avec la sous-traitance dans l’entreprise. Les horaires flexibles absorbent les variations à court terme. Le travail intermittent du samedi ou du week-end en est une des formes (très utilisée chez Ford-Genk, par exemple). Dans le secteur de la distribution, on travaille de plus en plus avec des contrats d’appel, qui exigent du collaborateur d’être disponible à tout moment de la journée. Les horaires de travail varient sans cesse, au rythme des heures et des jours de pointe.

2o L’utilisation optimale des machines peut être une source d’énormes économies. Des installations coûteuses doivent être amorties le plus rapidement possible et être productives le plus longtemps possible. C’est la prolongation du temps d’utilisation de la machine — la durée totale de la production quotidienne — qui réalise le mieux cet objectif. Le patronat du secteur de l’automobile a engagé le combat pour porter la durée de la journée de travail à 9 heures (Renault-Vilvorde), à 10 heures (GM-Anvers), pour le travail de nuit (Ford-Genk, VolkswagenForest), pour les équipes de week-end et les équipes tournantes (Caterpillar-Gosselies). En quelques années, le patronat a réalisé une percée dans la législation : cela a commencé avec les « expériences » Hansenne, qui ont par la suite été généralisées par la CCT 42 (avec la collaboration de la direction syndicale !). Suivant l’exemple belge, l’Organisation Internationale du Travail a aussi rayé de ses normes l’interdiction du travail de nuit pour les femmes (été 1990). Pour rendre attirante la prolongation du temps de production, l’OCDE suggère de l’assortir d’une réduction du temps de travail individuel total par an. Le patronat peut se le permettre : la « faveur » est doublement compensée par le fonctionnement plus long des machines, la rotation accélérée du capital, et les heures supplémentaires moins chères.

3o Le travail en module (team) et la polyvalence exigée de tous conduisent à une révision de l’échelle de classification et des droits d’ancienneté. L’ancienne classification est basée sur la nature du travail ; le patronat veut entièrement revoir ces classifications ainsi que les échelles de salaire qui lui sont associées afin de parvenir à l’interchangeabilité des postes de travail. La polyvalence doit permettre d’exclure toute interruption dans le travail, mais les anciennes échelles feraient grimper beaucoup trop haut le prix (le salaire) à payer pour cette polyvalence.

4o La nouvelle méthode de production est assortie de solides stimulants individuels et d’un large éventail de primes et de salaires selon les prestations. Le patronat essaie de cette manière d’encourager l’implication et le dévouement au travail. Dans le plan Saturne précédemment cité, 80 % du salaire est fixe et environ 20 % sont payés selon les prestations collectives ou individuelles. Cette partie du salaire contient un partage du bénéfice, une prime de mérite individuel et une prime à la productivité par équipe. La réintroduction des systèmes de cotation individuelle est l’expression la plus scandaleuse de ces grilles salariales.

5o La généralisation de la sous-traitance permet de confier à l’extérieur la partie la plus variable de la production, mais fait aussi émerger des forces de travail de « deuxième catégorie » qui travaillent souvent dans des conditions déplorables du point de vue du salaire et des conditions de travail.

226.
Accroissement du taux de profit grâce à la production flexible

La production flexible englobe un ensemble de mesures : technologiques (systèmes informatiques, robots…), organisationnelles (JIT, MBS, travail en module, sous-traitance…) et de techniques de gestion (management participatif). Sur le plan social, on assiste au prolongement du temps de production des machines et à la révision des systèmes de salaires et de qualification. Dans toutes les industries, les innovations — aussi bien sur le plan technologique qu’organisationnel et social — sont menées à un rythme soutenu. Selon le secteur et l’endroit, la priorité est donnée à l’un ou l’autre de ces aspects. Il est parfois difficile de saisir l’enchevêtrement de ces changements dans leurs relations mutuelles, mais l’objectif stratégique reste le même. Le résultat ? Des systèmes de production flexible (flexible manufacturing systems — FMS), qui tendent vers les cinq zéros : zéro délai, zéro stock, zéro défaut, zéro panne, zéro papier.

Lorsqu’on considère l’effet global de toutes ces mesures sur le taux de profit, on comprend pourquoi la production flexible est, pour le patronat, la principale stratégie à l’heure actuelle.

Des économies sont réalisées sur les stocks, sur les temps de circulation, sur les moments morts, sur les durées de transports, sur les temps de transit (le temps passe), sur l’espace. En d’autres termes, ces mesures permettent un énorme gain de productivité sur le « capital non vivant ». La quantité de capital gelé sous forme de stocks est moindre, le capital circule plus rapidement et produit donc plus de bénéfice dans un même temps, on économise sur les coûts de non-qualité. (224 bis)

Le tableau suivant donne une idée de l’ampleur de ces économies sur les frais de production réalisées grâce à l’application du just-in-time et à la qualité intégrale aux États-Unis6.

Réduction en %.
Accessoires
automobiles
Imprimerie Confection Outillage Composants
électriques
Temps de transit
en production
89 86 92 83 85
Stocks de
matière
brute
35 70 70 73 50
en cours 89 82 85 70 85
produits
finis
61 71 70 100
Temps de
changement
d’outillage
89 86 92 83 85
Coûts de qualité 89 86 92 83 85

Outre les gains sur le capital « mort », des économies sont aussi réalisées sur la force de travail. Par l’usage répété de la sous-traitance, le prix de revient de la force de travail est comprimé. On économise sur les salaires grâce aux systèmes de salaires flexibles, grâce au paiement selon les prestations, grâce aux nouvelles classifications, grâce à la « banalisation » des heures supplémentaires et du travail de week-end. Les machines flexibles sont aussi, généralement, plus productives, si bien que la production peut finalement être réalisée avec moins d’ouvriers. On effectue aussi des coupes sombres dans les services non productifs, sur les postes de travail indirects (gestion du stock, transport…). Le résultat se traduit donc le plus souvent en termes de réduction du nombre d’emplois et d’accroissement du bénéfice. La multinationale Caterpillar a élaboré un plan 1989-1993 qui prévoit, au niveau international, l’investissement de 2 milliards de dollars dans des entreprises désignées comme PWAF (Plant With A Future, usine avec un avenir). Selon ce plan, ces entreprises travailleront, en 1993, avec 30 % de personnel en moins7.

Grâce au travail à la chaîne, le temps de montage des Ford modèle T est ramené, en 1913, à un dixième de ce qu’il était auparavant. D’une part, le travail est déqualifié, d’autre part, il devient plus intensif. Pour pouvoir tenir les forces de travail et sous la pression du syndicalisme montant, Ford est alors contraint de payer des salaires plus élevés (la journée de 5 dollars). De là provient le mythe d’Henry Ford, « l’ami des ouvriers ». Beaucoup de dirigeants syndicaux y ont découvert l’illusion du « compromis historique », un échange productivité contre salaires plus élevés. La « Déclaration commune sur la productivité » de 1954 se base aussi sur ce marché : les dirigeants syndicaux collaborent pour accroître la productivité et le bénéfice de celle-ci est partagé « équitablement ». Ford lui-même considérait les faits d’un regard moins idyllique : « Lorsqu’on engage du personnel, comme pour toute autre matière première, on doit être sûr qu’on en a pour ses sous8. »

Aujourd’hui, avec la nouvelle organisation du travail, c’est un nouveau bond en avant qui est fait dans la productivité globale du capital investi. Et, à nouveau, un mythe entoure ces pratiques : le mythe de là « revalorisation de la force de travail ». Pour le capital, il s’agit d’une méthode pour accroître le taux de profit, pour ravir aux concurrents une plus-value extra, et rien de plus. (Voir l’encadré 226 bis.)

226 bis. Nouvelle technologie et taux de profit

Ce qui intéresse les capitalistes, à titre individuel, c’est surtout le taux de profit : le rapport entre le profit réalisé et l’ensemble du capital mis en jeu. S’il réalise un rendement de 5 % dans la production et 8 % à la banque, il n’élargira pas de sitôt son appareil de production.

Envisageons d’abord l’effet de la nouvelle technologie sur le taux de profit, au plan général, pour tous les capitalistes. Le taux de profit moyen P′ est dans ce cas égal à la totalité de la plus-value produite S, divisé par l’ensemble du capital engagé sous la forme de machines, de matières premières et de force de travail C + V.

P = S C + V

Toujours d’un point de vue capitaliste global, l’application de la nouvelle technologie peut faire augmenter le taux de profit comme suit :

1o Par l’accroissement du taux de plus-value S = S V . (Voir l’encadré 12 bis.)

Toutes les méthodes qui visent à accroître le taux d’exploitation font monter le taux de profit. La polyvalence et l’intensité accrue du travail augmentent le taux d’exploitation (la force de travail est payée en dessous de sa valeur) ; la généralisation de la sous-traitance (à plus bas salaire), l’utilisation de forces de travail plus exploitées (sous-statuts) augmente aussi le taux de profit.

2o En augmentant la vitesse de rotation du capital.

Plus vite que le capital parcourt la production et le cycle de circulation, plus souvent il peut être réinvesti dans une même unité de temps. Si le même capital fait deux rotations par an au lieu d’une, le taux de profit annuel double. La production sans stock et l’accélération du temps de transit ont un effet accélérateur sur le cycle du capital. De même pour l’allongement de la journée de production. Si le nombre de rotations est n, le taux de profit devient :

P = n S C + V

3o Par des économies sur l’utilisation du capital constant C.

Les innovations technologiques font réaliser des économies sur C grâce à :

— Une mise en œuvre plus rationnelle des moyens de travail (nature, machines, outils) et des matières premières.

— Une occupation quotidienne plus longue du capital fixe (machines, bâtiments), donc par l’allongement de la journée de production jusqu’à 24 heures par jour (travail en équipes, travail de nuit). Le capital constant s’amortit plus vite.

Conclusion : la production sans stocks, la qualité totale (moins de rebuts), l’utilisation intégrale du temps pour produire (l’élimination du temps de non-production) provoquent d’importantes économies sur le capital constant (la partie fixe et circulante) et une production plus grande de plus-value. Le taux de profit moyen s’accroît donc par une application plus intensive de la nouvelle technologie et surtout des nouvelles méthodes d’organisation.

Ceci semble en contradiction avec le fait que seule la force de travail produit une nouvelle valeur. La nouvelle technologie accroît en règle générale le pourcentage de capital qui est investi en capital « mort » (ou la part du capital constant par opposition au capital variable ou la composition organique du capital). Puisque seul le « capital vivant » produit une nouvelle valeur, Marx formule la loi de la tendance à la baisse du taux de profit. (Voir l’encadré 111 bis.) Les nouvelles méthodes d’organisation permettent d’économiser plus en coûts que ce qu’elles demandent en investissements supplémentaires ; elles sont pour l’instant la principale manière de rehausser ce taux de profit. Mais cette hausse globale ne se réalise qu’une fois, après quoi la tendance à la baisse du taux de profit reprend le dessus.

Les choses se compliquent lorsque nous ne considérons plus l’effet de la nouvelle technologie sous un angle social général (taux de profit moyen), mais sous l’angle des secteurs et entreprises pris séparément. Dans la formule ci-dessus, nous partons du principe que la plus-value produite est égale au profit réalisé. Il en va ainsi sur le plan social général. S’il en était de même sur le plan des capitaux individuels, les capitaux à composition organique la plus élevée réaliseraient les plus petits bénéfices. La reproduction du capital et des différents secteurs exige en réalité que tous les capitaux investis dans les conditions de libre concurrence produisent un taux de profit égal, indépendamment de leur composition organique (un taux de profit inégal a pour conséquence un déplacement du capital jusqu’à ce que le taux de profit soit égal). Cela signifie qu’il y a une différence entre la plus-value produite (puisque les capitaux sont de compositions organiques différentes) et la plus-value réalisée sous forme de profit. Cela se produit parce que les marchandises ne sont pas vendues à leur valeur réelle, mais au prix de production. Jusqu’ici, nous nous sommes basés sur la loi de la valeur, sous-jacente et invisible, et de la plus-value correspondante. Le prix de production est, contrairement à la valeur, une donnée visible et est déterminé par les coûts de production augmentés du taux de profit moyen.

PP = C + V + P

Sous le capitalisme, la loi de la valeur se réalise sous une autre forme, celle de la loi du prix de production et la loi du taux de profit moyen.

Entre secteurs de composition organique inégale a lieu un transfert de plus-value. Les entreprises qui peuvent compresser leurs coûts de production par unité de produit en dessous des coûts de production moyens s’approprient un supplément de plus-value (plus-value extra). Il y a ainsi un transfert de plus-value produite, des entreprises les moins productives vers les plus productives.

Le coût de production par unité dépend de la productivité globale du capital investi, du rendement global qui peut être atteint en consacrant une même dépense de capital (capital constant et variable). Les économies sur le capital constant et variable ont un double effet :

1o Elles accroissent la productivité globale de tous les moyens de production engagés socialement (ce qui fait baisser la valeur moyenne des biens produits).

2o Elles provoquent un transfert de plus-value temporaire des capitalistes les moins productifs vers les plus productifs, des secteurs les moins productifs vers les plus productifs.

Les nouvelles méthodes de production provoquent donc un rétablissement ou un accroissement temporaire du taux de profit (collectif et individuel), mais ne peuvent écarter la tendance historique à la baisse du taux de profit.

227.
La tactique patronale : avec les syndicats

De l’échec de la première vague de « cercles de qualité », les patrons ont tiré la leçon que l’implication des dirigeants et des délégués syndicaux est une condition absolue pour assurer le fonctionnement de ces nouveaux organes. Ils ont découvert que le système ne peut fonctionner si les représentants syndicaux mettent des bâtons dans les roues. Car un problème crucial est de vaincre la méfiance à l’égard des initiatives patronales. Il ne suffit pas de nommer les cadres et chefs d’équipe comme responsables des teams et des « cercles » pour atteindre l’objectif visé, qui est la collaboration des ouvriers.

Cette « association syndicale » est devenue, dans d’autres pays aussi, la tactique dominante. L’objectif final du management participatif est de liquider le réflexe de classe, la lutte syndicale et donc le démantèlement effectif de la puissance syndicale. Mais le plus avantageux est le démantèlement volontaire, qui est obtenu lorsque les dirigeants syndicaux deviennent eux-mêmes d’ardents défenseurs du management participatif. Au Japon, le problème se pose à peine, puisque les patrons disposent de syndicats maison. En Californie, bon nombre d’entreprises hautement technologiques adoptent la tactique de la confrontation antisyndicale. Mais la plupart des patrons américains ont compris que cette tactique ne réussit que temporairement. Le projet GM-Saturne est le nouveau modèle patronal. Dès le départ, les dirigeants syndicaux y sont impliqués dans le concept d’entreprise, ils sont représentés jusqu’au niveau le plus élevé, collaborent loyalement pour rendre l’entreprise compétitive face aux concurrents japonais. Ils ont démantelé leurs anciennes structures syndicales, ne concluent que des accords d’entreprise spécifiques, ils ont placé leurs représentants de la base comme dirigeants de la production et ils fonctionnent eux-mêmes comme bureau de recrutement, dans lesquels un des critères appliqués est le dévouement à la la philosophie Saturne (battre la concurrence par la collaboration). Le même modèle de cogestion fonctionne, sous une forme adaptée, dans l’usine General Motors à Anvers. Le plan a été manigancé en secret par un « groupe d’orientation » composé de cinq managers de haut niveau et de cinq secrétaires syndicaux régionaux. Dans ce qu’on y appelle la « Nouvelle Approche », des représentants syndicaux participent à chaque échelon du management : les secrétaires provinciaux au niveau supérieur, les délégués principaux et les secrétaires au conseil de gestion, une sélection de délégués syndicaux au niveau du cadre moyen, les délégués de base aux côtés de chefs de section, comme responsables des teams. (Voir l’encadré 227 bis.)

Le management participatif suit une stratégie. Patiemment, on s’oriente dans la voie d’un syndicat maison, on vise une collaboration de plus en plus intensive avec les responsables syndicaux locaux, pour le « bien-être » de l’entreprise et « l’emploi local ». Et l’on se garde bien de toucher aux organes « légaux » (conseil d’entreprise et comité de sécurité) afin de ne pas provoquer la direction syndicale. On les laisse simplement se rabougrir dans leur propre impuissance, tandis que les organes de cogestion acquièrent de plus en plus de poids.

Simultanément, une offensive est menée en direction des travailleurs, pour les enfermer dans une « culture d’entreprise ». De plus en plus, lors de l’embauche, l’accent est mis sur la nécessité d’avoir une bonne mentalité. Lors de l’ouverture de la firme Nissan, en Grande-Bretagne, seuls 1 500 candidats ont été sélectionnés, parmi les 25 000 candidats convoqués. Il est bien plus important d’avoir des candidats qui s’adaptent à la culture de l’entreprise que des candidats compétents : la formation, l’entreprise s’en charge bien elle-même.

227 bis. La cogestion chez General Motors — Anvers

Le protocole signé, à la mi-1989, par la direction de GM et les dirigeants syndicaux s’inscrit, de l’avis des parties concernées, dans le cadre de la lutte pour la part du marché européen, une part du gâteau qu’il faudra, au cours des prochaines années, disputer avec la concurrence japonaise. « Les syndicats qui représentent les travailleurs à General Motors Continental se sont engagés à soutenir l’entreprise dans cette lutte concurrentielle, par une collaboration plus intensive avec le patronat », affirme le protocole.

À cet effet, la structure de cogestion suivante a été mise en place :

GMC — CMB — CCMB — ACLVB — LBC — BBTK
Collaboration intensive management-syndicats
Composition Responsabilité
Comité de direction Top management + cinq secrétaires syndicaux (provinciaux) Planning à long terme et politique générale

Conseil de gestion Management + cinq délégués principaux de la délégation syndicale + secrétaires syndicaux Planning et politique à moyen et à court terme

Responsables unité d’entreprise opérationnelle — carrosserie, peinture, assemblage Manager unité d’entreprise + deux responsables unité d’entreprise de la délégation syndicale + un délégué relations de travail Coordination au jour le jour opération unité d’entreprise autonome — trois équipes

Responsables d’équipes — Équipes A, B, C Superintendants — chefs de section + délégué ONR-CVGV de la délégation syndicale Opération au jour le jour — une équipe

Sous la tutelle de cette structure de cogestion, une nouvelle étape qualitative a été franchie, au début de 1991, dans la collaboration de classes organisée. Toujours selon le modèle japonais, une nouvelle méthode a été testée afin de développer l’esprit d’entreprise. Il s’agit du « processus de l’amélioration permanente » (appelé KAI-ZEN, en japonais). Si l’influence idéologique et l’endoctrinement ne suffisent pas, les stimulants matériels peuvent encore être utilisés. Le système débute par trois heures de formation en « amélioration permanente », assurées par un spécialiste ou « champion ». À la fin de la formation, les participants décident de mettre en place un processus d’amélioration permanente en concluant un contrat signé par ceux qui y collaborent. Tentez donc d’y résister, en tant qu’individu ! « Quand le processus d’amélioration permanente débouche sur des économies mesurables, les collaborateurs peuvent introduire un projet d’amélioration par un système de reconnaissance. » Après une analyse des coûts et profits, l’amélioration peut être « reconnue » et les collaborateurs signataires du contrat ont alors droit à 10 % de l’économie ainsi réalisée (le patron empoche les 90 % restants !). Si par exemple une économie de 4 500 000 francs belges est réalisée, l’équipe a droit à 450 000 francs belges, répartis comme suit :

Le processus d’amélioration permanente
Reconnaissance de résultats obtenus
Répartition de la prime Participants Parts Prime totale nette (francs belges) Prime individuelle nette (francs belges)
Collaborateurs concernés 18 36 330 624 18 368
Collaborateurs à déplacer 3 9 82 656 27 552
Chefs de section 3 3 27 552 9 184
Collaborateurs de soutien 1 1 9 184 9 184
Total 25 49 450 016

Il s’agit ici surtout de liquider des postes de travail : cela fait partie du système. Une procédure est prévue pour le choix du « collaborateur à déplacer » : les volontaires ont la priorité et, si nécessaire, ceux qui ont le moins d’ancienneté sont liquidés. Le travailleur ainsi déplacé bénéficie d’une protection salariale inconditionnelle, illimitée dans le temps ». L’entreprise se charge d’imaginer d’autres possibilités de se débarrasser des forces de travail superflues, par exemple en ne remplaçant pas les départs naturels. De cette manière, chacun est encouragé — et en obtient un avantage financier — à réduire le volume du personnel, à supprimer des emplois.

23.
Syndicat et nouvelle technologie

231.
« On n’arrête pas le progrès »

Voilà la première objection à laquelle se trouve confronté plus d’un militant syndical combatif. Du reste, est-il possible d’aller à rencontre de l’évolution technologique ? Les défenseurs acharnés de la collaboration de classe iront ne manqueront pas de faire valoir que « Marx était lui-même partisan du développement des forces productives »…

Marx n’a jamais manqué de souligner que les rapports de production sont déterminants pour l’application de la technologie. En d’autres termes, la technologie n’est pas un fétiche, pas une donnée « neutre » dépourvue de contenu de classe. Marx ne s’exprimait pas au figuré mais au sens propre lorsqu’il parlait du rabaissement des êtres humains au statut d’accessoires des machines et d’esclaves des capitalistes. En apparence, le patronat ne fait rien d’autre qu’appliquer des principes plus « rationnels », travailler de manière plus matérialiste (en s’appuyant sur de meilleures mesures, sur la connaissance, sur l’analyse des fautes). Le mythe est créé, selon lequel il s’agit de la loi inévitable du progrès… masquant ainsi le fait que le profit maximal reste le seul et unique motif de la production.

Lors du dernier congrès de la CMB, les rapporteurs ont fait une appréciation correcte des « nouveaux rapports de production » qui s’installent avec la nouvelle technologie. « En nous plaçant dans le cadre du matérialisme historique, nous pourrions l’analyser comme une modification des rapports de production imposée par l’évolution, inéluctable et non maîtrisée par le système capitaliste, des moyens de production. […] L’histoire ne nous a-t-elle pas appris que le développement des moyens de production ne peut se réaliser sans que simultanément, les rapports de production soient également modifiés ? […] À partir du moment où les rapports de production deviennent une entrave au développement des moyens de production, il y a nécessité, pour la survie du système, de les modifier. Face à cette nécessité d’adaptation, le management participatif est donc une approche minimaliste dans la recherche de solutions ne remettant pas radicalement en cause le système économique dominant9. » Il s’agit effectivement d’une adaptation contrainte et forcée afin de sauvegarder l’existence du système. Il n’y a donc aucune raison pour que le mouvement ouvrier se soumette sans résistance à un « progrès » uniquement dicté par les besoins patronaux et dont ce sont les ouvriers qui font les frais. Toute lutte des classes retient, dans une plus ou moins grande mesure, le « progrès » patronal et freine donc le développement des forces productives. La classe ouvrière ne lutte pas contre le progrès, mais s’oppose à la rançon de ce progrès, qui, au sein des rapports de production capitalistes, est toujours payée par les travailleurs. Et le problème est que la plupart des dirigeants syndicaux qui soulignent « le caractère inévitable du progrès » se laissent emporter par la logique patronale et par les lois capitalistes de la concurrence, au point qu’ils sacrifient les intérêts des ouvriers sur l’autel du profit.

232.
Une issue à la crise ?

De nombreux responsables syndicaux sont profondément convaincus que la nouvelle technologie est la seule issue pour sortir de la crise et du chômage. Une analyse des textes et des points de vue syndicaux fournit deux arguments à cette opinion, tous deux empruntés aux faiseurs d’opinions patronaux.

1o Il y a d’abord la version vulgaire, celle qui adopte, sans autre forme de procès, l’argument principal du discours patronal, la position concurrentielle. Ce syndicalisme managérial ne voit pas au-delà de ce cadre concurrentiel patronal et attend le salut de la victoire sur les concurrents. « Notre » patronat ne doit pas rater le coche. Ces « managers » syndicaux veulent dépasser les patrons sur leur propre terrain, contrôler si l’on rationalise suffisamment et à temps.

2o Certains tentent de fonder davantage leur position et renvoient aux théories de Schumpeter. Selon cet économiste bourgeois, les crises structurelles du capitalisme ne sont causées que par « l’essoufflement » de l’évolution technologique. La nouvelle révolution technologique constituerait donc la base d’une nouvelle et longue période de haute conjoncture. Pour certains dirigeants syndicaux, la perspective est donc très simple : accélérer, avec le patronat (« dynamique »), la nouvelle technologie. Contribuer à assainir, démanteler les industries vieillies et drainer tous les moyens financiers de l’État en direction de la technologie de pointe. En 1983, au plus fort de la crise et après des années d’hécatombe en sidérurgie, on pouvait lire le raisonnement suivant, lors du congrès CMB de Charleroi10 :

« Constater que le capitalisme entraîne la crise ne nous mène pas loin. Nous devons balayer les a priori et les préjugés sclérosés et examiner l’avenir d’un regard nouveau. La crise provient d’un effondrement des gains de la productivité. C’est la conséquence de l’épuisement de la technologie. Schumpeter a démontré que les grandes vagues du capitalisme vont de pair avec des vagues d’innovation (nouvelles technologies). Étant donné que les investissements sont très élevés dans ces secteurs, la vague actuelle risque de nous passer sous le nez si la Région wallonne ne met pas tout en œuvre pour lancer les nouvelles technologies. Pour cela, Charleroi doit devenir un pôle d’attraction des investissements. Autrefois les grèves étaient nécessaires parce que les ouvriers travaillaient 12 heures par jour. Cesser le travail était la seule façon de pouvoir militer pour discuter les problèmes. Aujourd’hui, avec des journées de 6 heures parfois, cet argument ne tient plus. De plus, la grève joue souvent le jeu du patronat confronté à la surproduction. De plus, les grèves sont souvent décrites dans la presse comme le fait d’anarchistes, de gauchistes avec de grands couteaux. C’est pourquoi le mouvement syndical doit être prudent quand il utilise l’arme de la grève. »

Cette très savante théorie ne laisse planer aucun doute sur l’enjeu du débat : il faut mettre la lutte de classes au placard. Tout doit céder le pas à la nouvelle technologie.

Aussi bien à Liège qu’à Charleroi, des dirigeants de la CSC et de la FGTB siègent dans les organes locaux de collaboration de classes, réunis autour des conceptions décrites ci-dessus. À Liège, l’organe s’appelait d’abord le Groupe Japon, puis le groupe Liège 2000 ; à Charleroi, il s’appelle le CAAEC. Au début de 1988, une « concertation stratégique » a été mise en route dans huit secteurs économiques, en Wallonie. Ces groupes de travail recherchent, en commun entre patrons et syndicats, de nouvelles pistes pour les entreprises. L’objectif est d’entraîner le mouvement syndical et l’ensemble de ses délégués sur le champ économique et lui faire jouer, sur ce champ, un rôle d’analyste et d’acteur11. »

En Flandre et à Bruxelles également, la nouvelle technologie est le ciment de la « nouvelle collaboration de classes ». Les Conseils socio-économiques, la Stichting Technologie Vlaanderen et les Sociétés de reconversion, gérées conjointement par les patrons et les dirigeants syndicaux, y remplissent un rôle similaire. Veut-on faire croire que ça s’appelle « cogestion » en Flandre, et « autogestion » en Wallonie ?

Certains dirigeants syndicaux se démènent, comme s’ils étaient les chargés d’affaires ou les délégués commerciaux du patronat. Ce syndicalisme managérial mine jusqu’à la raison d’être du syndicat. Outre le fait que le patronat dispose ainsi d’un certain nombre de forces de travail non payées, cela ne résout pas les problèmes auxquels l’on prétend remédier.

L’emploi ? Ou bien on contribue ainsi à mettre sur pied de nouvelles entreprises actives dans le domaine de la technologie de pointe, et alors il s’agit là d’entreprises à haute densité de capital mort, occupant très peu de travailleurs. Ou bien on contribue à équiper les entreprises existantes de méthodes de production hautement technologiques et cela se paie en termes de rationalisations, d’exploitation accrue et le plus souvent avec des pertes d’emplois. (L’exemple de Caterpillar le montre bien ; voir le paragraphe 226.) De plus, la collaboration de classe a un prix ; c’est l’anéantissement de l’autonomie syndicale.

Résoudre la crise ? Il est extrêmement naïf de croire que l’on contribue à résoudre les problèmes de crise aigus en se soumettant à la volonté du patron. Résoudre la crise recouvre du reste une autre signification, selon qu’on se place du point de vue du patronat ou des ouvriers. Pour le patron, la crise est résolue quand il a rétabli son profit et écrasé ses concurrents. Si contribution il y a, c’est une contribution à la guerre concurrentielle et à la division des travailleurs. Il s’en suit un appareil de production beaucoup plus productif qui heurtera plus violemment encore les limites du pouvoir d’achat des travailleurs. Avec une crise de surproduction nouvelle, encore plus aiguë. Bref, cette collaboration de classes hautement technologique n’apporte rien et est extrêmement ravageuse pour le syndicat.

233.
La fin du taylorisme ?

Les nouvelles méthodes de production sont beaucoup plus humaines que le taylorisme : tel est l’un des arguments qui incitent à la complaisance. Cette affirmation part du principe que le travail à la chaîne, monotone par nature, fera place à un travail plus sensé.

Certains responsables syndicaux n’hésitent donc pas à présenter les nouvelles méthodes de production comme un moyen de se libérer du taylorisme haï. « L’une des conséquences non négligeables de l’introduction du management participatif est certainement la disparition d’un mode de gestion et de production syndicalement tant décrié : le taylorisme12. » En présentant les choses de cette façon, on parvient à des conclusions entièrement erronées, comme celle-ci : « La disparition du taylorisme va donc nous contraindre, au cours des années à venir, à réviser certains de nos schémas d’action13. »

Il est déjà étonnant d’apprendre que la direction syndicale a pris pour cible le taylorisme (la « déclaration sur la productivité » n’était-elle pas justement le contraire ?), mais que nous réservent ces « nouveaux schémas d’action » ? Une analyse approfondie de la production flexible montre qu’il s’agit plutôt d’une forme plus poussée et plus raffinée du taylorisme et du fordisme.

1o Tout comme le taylorisme décompose le travail complexe en une succession de mouvements simples, l’informatisation décompose la gestion intellectuelle de la production en fonctions de contrôle simples, ce qui la rend beaucoup plus productive et permet de la faire exécuter par un personnel beaucoup moins qualifié. Ceci a des conséquences importantes dans le secteur des services ainsi que dans le secteur commercial et financier. L’informatique enlève aux activités du travailleur intellectuel leur caractère individuel et « créatif », mène un large groupe de personnes à la déqualification et débouche, en fin de compte, sur des pertes d’emploi. Le travail intellectuel est réduit à des opérations de routine, assumées par l’ordinateur.

2o On abandonne, en partie, la division entre le travail intellectuel et le travail manuel, et c’est probablement la rupture la plus importante avec le taylorisme. Plus le processus de production devenait complexe, plus la tête bureaucratique de l’entreprise devenait lourde. La gestion de cette complexité à partir du sommet ne pouvait être résolue de manière satisfaisante, pas même par les plus grands miracles de la technologie. « Ces pratiques technocratiques ont eu pour conséquence de priver les entreprises de l’immense gisement de créativité que recèlent les hommes qui sont quotidiennement au contact des réalités de la production14. » C’est pourquoi chaque programme de management participatif mise sur quatre points : l’ingéniosité de l’ouvrier, sa créativité, ses connaissances professionnelles et son expérience. À leurs propres dépens, les capitalistes ont appris que personne ne connaît mieux que les ouvriers le processus de production. Et le taylorisme classique ne met pas cette connaissance à profit. C’est pourquoi, en lieu et place de la solution technocratique, on fait appel à l’implication complète, on mène une offensive idéologique pour gagner les esprits des travailleurs.

Mais comme cela ressort de la description de la méthode du management by stress (voir le paragraphe 233), cette rupture avec le taylorisme doit, en même temps, être relativisée. Affirmer que le travail en team et la production just-in-time permettent à l’ouvrier de déployer sa créativité relève de la pure fantaisie. L’objectif est et reste celui du taylorisme : produire le plus rapidement possible, aux moindres frais. Pour y parvenir, le patronat a surtout besoin de l’intervention créative des ouvriers, qui doivent dépister et résoudre les problèmes, afin de maintenir eux-mêmes la chaîne sous tension. Les économies de temps ne sont plus imposées par une bureaucratie éloignée, mais ce sont les travailleurs qui la mettent au point, qui découvrent les idées, les suggestions qui réalisent des économies de temps et d’argent, de manière à développer une sorte de supertaylorisme. Toute amélioration, si minime soit-elle, est intégrée aux rouages de la chaîne, qui atteint ainsi sa vitesse maximale. Chaque élimination de temps mort est coulée en schémas détaillés et uniformes, si bien qu’avec une dépense maximale d’énergie, le temps de transit est pratiquement égal au temps de travail. Quand la firme IBM mène une campagne publicitaire mettant en scène un Charlie Chaplin enchanté, pour faire croire que le travail à la chaîne abrutissant des Temps modernes est définitivement refoulé par l’informatique, il s’agit d’une manipulation magistrale.

3o « Big Brother is watching you » (le grand frère te surveille). Dans son roman 1984, Orwell imaginait des ateliers perfectionnés, où toutes les opérations seraient observées par un œil auquel rien n’échappe. La prédiction d’Orwell s’est réalisée. L’informatisation permet un contrôle extrêmement précis du travail exécuté (contrôle de la qualité et de la vitesse) et des prestations individuelles. Le contrôle permet d’apprécier, à tout moment, le rendement des ouvriers et de les mettre sous pression. Le contrôle effectué par les chefs d’atelier et les chefs de bureau, les chefs d’équipe et les contremaîtres est remplacé par un contrôle électronique. Ce qui permet ultérieurement de passer à l’introduction des salaires à la prestation personnelle, des primes sur les bénéfices individualisées, des systèmes de points avec primes au mérite, etc. L’informatisation, au lieu de créer un travail plus sensé, moins abrutissant, fait du travailleur l’esclave des programmes informatiques. Les ingénieux systèmes « d’autocontrôle » et de contrôle mutuel doivent donner l’impression que tout se passe sur une base volontaire.

4o L’un des créateurs du système Toyota, Taiichi Ohno, décrit dans son livre comment il a développé les idées d’Henry Ford pour imaginer le toyotisme15. Non content de surpasser Ford sur le plan de la productivité, il le devance également dans le domaine de la surcharge de travail. Le stress physique et intellectuel permanent est la caractéristique principale des nouveaux systèmes de travail. Des enquêtes réalisées au Japon ne laissent planer aucune illusion sur le caractère « humain » des conditions de travail. Un problème embarrassant auquel est confronté le gouvernement japonais est le karachi, la mort par stress et surcharge au travail. Ce qui différencie ces nouveaux systèmes du travail à la chaîne, c’est qu’ils exigent un effort intellectuel permanent : chacun est personnellement responsable des erreurs, des interruptions et des réparations. « L’agent de fabrication, sur la chaîne, avec la panne il soufflait, il était soulagé. Le même gars maintenant court après la chaîne pour que ça redémarre. Le soulagement a été converti en surcharge. La contrainte est dans la tête, chacun doit être un superman et pourtant on ne peut pas avoir le nez partout16… »

234.
La percée de l’autogestion ?

Certains ont assimilé le fordisme à un pacte « productivité — hauts salaires ». Et, forcément, les nouvelles méthodes de production conduisent à des spéculations de tous genres à propos d’un « nouveau pacte social ». L’enjeu serait cette fois-ci, ni plus ni moins, « la démocratisation de l’entreprise ». Le vieux rêve centenaire du réformisme : le partage du pouvoir dans l’entreprise, la réalisation de la « démocratie économique ». Pour ces rêveurs, le management participatif est, ni plus ni moins, une concession du patronat à la revendication de démocratisation. Une lutte sévère, il est vrai, déchirerait encore le patronat, opposant les partisans et les adversaires de cette concession historique, mais la victoire serait en vue. Tel est le raisonnement qu’adopte la sociale-démocratie17. Pour ces gens, le management participatif est une conquête sur le patronat ! C’est aussi dans cet esprit que le dernier congrès de la CSC a traité du management participatif. « Ces initiatives [le management participatif] correspondent en grandes lignes aux propositions de concertation au travail, que la CSC fit en 1971 : de petits groupes, travaillant en autonomie partielle, qui organisent eux-mêmes le travail, en contrôlent eux-mêmes les résultats et prévoient une rotation des tâches. Pareille concertation au travail serait bénéfique à l’enrichissement des tâches et à des rapports d’autorité plus humains, et servirait d’école d’apprentissage à la démocratisation de l’entreprise18. »

La référence à 1971 renvoie au modèle « d’autogestion », adopté à l’époque par la CSC. On marcherait vers la « démocratisation » à l’aide de trois instruments : la concertation au travail, le conseil des travailleurs (syndicat seul) et le conseil de contrôle (syndicats et patrons). Le concept semble assez proche de ce qui est mis en route, par exemple, à GM Anvers. Il apparaît donc, une fois de plus, que le modèle de la cogestion reste la référence réelle. La direction de la CSC n’a jamais perdu l’espoir de parvenir à une conciliation entre capital et travail, par le biais de la collaboration et du « partage du pouvoir » dans l’économie. Dans les années 30, ce rêve avait pour nom le corporatisme ; après la guerre, il s’appela la cogestion ; dans les années 70, on le désigna du nom d’autogestion de tous les producteurs et maintenant, il se nomme le management participatif. C’est ainsi que le patronat se retrouve aux avant-postes de la lutte pour la démocratie économique… avec comme pionniers Toyota et General Motors !

À la FGTB, le management participatif semble soulever davantage de critiques de fond. Ainsi, on peut lire dans le rapport de la CMB, datant de mars 1990, une mise en garde claire contre le piège tendu par le patronat. L’illusion de la « démocratie » est démontée en quatre points :

1o Le management participatif ne modifie pas la nature du système économique : « L’entreprise reste toujours ce même lieu d’exploitation où les travailleurs continuent à être exclus des véritables choix économiques et stratégiques (p. 38). »

2o Le management participatif est une attaque contre le syndicat : « La crainte de voir le management participatif utilisé comme arme antisyndicale est profondément ressentie au sein de notre organisation (p. 33). »

3o L’objectif du management participatif est de créer un esprit d’entreprise : « Ne s’agit-il pas là du pire danger pour l’organisation efficace des travailleurs ? N’est-ce pas la fin de toute action sectorielle ou interprofessionnelle (p. 33) ? »

4o Le management participatif est une tromperie : « Nous ne voulons ni les miettes du pouvoir, ni porter le poids des responsabilités auxquelles nous n’aurions été associés que de très loin (p. 33) ! »

Nous reviendrons tout de suite sur l’attitude pratique qui découle de ces analyses, mais toutes les analyses ne sont pas aussi radicales, loin de là. Le document du Congrès extraordinaire de la FGTB, du 23-24 novembre 1990 est déjà beaucoup plus vague et plus prudent. Il n’offensera certainement plus les responsables syndicaux qui, entre-temps, se sont jetés précipitamment dans la voie du management participatif. Et il y en a. Le thème du Congrès de la FGTB flamande d’avril 1990 n’était-il pas « Voorsprong nemen » (prendre de l’avance), littéralement, « devancer » le patronat ? Cette longueur d’avance, les secrétaires régionaux de la métallurgie et des employés d’Anvers l’ont déjà prise, en scellant, en octobre 1989 déjà, lors d’un festin offert par la direction de la General Motors, leur accord de cogestion intégrale. Comme c’est très souvent le cas dans les syndicats, le programme s’adapte rapidement à la pratique, alors que c’est l’inverse qui devrait se produire.

235.
Les organes légaux de concertation et la délégation syndicale en danger

Le patronat fait appel aux délégués syndicaux pour donner de l’autorité aux « nouveaux organes de concertation », mais ceux-là menacent en même temps la liberté d’action de la délégation syndicale. Les délégués sont encapsulés dans des organes qui ont, de nature, une orientation corporatiste — tous ensemble pour l’intérêt général — et qui, par la même occasion, vident de tout contenu le fonctionnement des organes légaux de concertation (conseil d’entreprise, comité de sécurité). Tous les récents congrès syndicaux perçoivent le danger et soulignent que le cadre légal et conventionnel existant doit être respecté et même renforcé. La CSC exige, comme condition à la collaboration, que soit pleinement garantie la place du syndicat dans l’entreprise. La FGTB parle d’un renforcement du contrôle ouvrier qui devrait faire « contrepoids aux idées répandues par le management participatif ». Mais est-ce suffisant ? Comme nous l’avons montré, le patronat se garde bien de lancer une attaque de front contre les organes légaux. Dans la plupart des entreprises, le patronat tente de faire coexister les deux formes de concertation. En mettant en place un appareil antisyndical à côté du conseil d’entreprise et du comité de sécurité, leur rôle peut s’en trouver sans cesse plus marginalisé. Avec la conséquence qu’on devine : au Japon, seuls 7 % des ouvriers viennent encore exposer leurs problèmes à leurs délégués19. En France, les plus de 40 000 cercles de qualité existants sont largement utilisés pour contrecarrer la CGT, combative, et affaiblir encore le taux de syndicalisation. Chez General Motors à Anvers, une entreprise de 12 000 travailleurs, le conseil d’entreprise dure tout au plus un quart d’heure. Le patronat tolère volontiers un peu de « contrôle ouvrier » au sein des organes légaux si, simultanément, la « cogestion » est appliquée dans les organes non légaux. Que reste-t-il d’ailleurs du « contrôle ouvrier », si la délégation syndicale doit abandonner sa position d’indépendance pour collaborer à l’organisation de la production ?

Le congrès national de la FGTB de novembre 1990 affirme à juste titre que les « cultures d’entreprise » totalitaires sèment les germes d’une société totalitaire (p. 75) et que, face à la « culture d’entreprise », la « culture syndicale » doit être préconisée. Le renforcement de la délégation syndicale et de l’autorité syndicale au niveau de l’entreprise se réalise précisément dans la lutte contre les structures patronales. La délégation syndicale est le seul représentant des travailleurs face au patronat. Elle dispose du conseil d’entreprise et du comité de sécurité, où elle doit être informée par le patronat, où elle peut discuter de problèmes relatifs à l’organisation du travail, aux horaires de travail, aux plans sociaux et à la sécurité. Elle peut y invoquer la législation relative à l’introduction des nouvelles technologies, une législation qui est très insuffisante, mais beaucoup trop peu utilisée pour obtenir des informations. (Voir l’encadré 235 bis.) Elle peut accroître son autorité en adoptant une position combative pour la défense du travail, du salaire et de bonnes conditions de travail. Et puis, la réponse aux initiatives patronales consiste effectivement à développer une communication plus ouverte avec les travailleurs en raccourcissant les canaux de communication syndicat-affiliés et en renforçant le rôle des affiliés et des militants dans la définition des objectifs syndicaux. Mobiliser plus la créativité des militants et des affiliés20.

235 bis. Législation et contrôle relatifs à l’introduction de la nouvelle technologie*

CCT 9 (1972)

Politique en matière d’emploi et de gestion du personnel.

Cette CCT générale détermine quelle information annuelle, trimestrielle, occasionnelle doit être communiquée au conseil d’entreprise en matière d’emploi, de structure de l’emploi et de modifications prévues.

Cette CCT a pour objectif d’impliquer de plus près les travailleurs dans la vie de l’entreprise et dans sa gestion en matière d’emploi, en vue du futur et dans le but de créer un meilleur climat entre employeurs et travailleurs ».

AR du 27-11-1973

L’obligation de présenter aux travailleurs les informations économiques et financières et d’en rendre compte au conseil d’entreprise. Cette obligation d’informer s’applique aussi aux nouvelles technologies.

Arrêté de prévention (ARAB, 1974)

Obligation d’adapter les machines, les outillages et appareils aux travailleurs, afin de prévenir les accidents, maladies et plaintes.

CCT 39 (1983)

Accord sur la technologie. L’accord s’applique à toutes les entreprises de plus de 50 travailleurs (à l’exception des services publics). Il prévoit « » un droit à l’information et à la concertation lors de l’introduction de nouvelles technologies, lorsque celles-ci entraînent d’importantes conséquences collectives », ce qui signifie qu’au moins 50 % et dix travailleurs, appartenant à une même catégorie professionnelle, doivent subir les conséquences de cette introduction. Les conséquences sociales sont les mutations, les licenciements et la modification des conditions de travail.

La CCT 39 prévoit que, dans ce cas, l’employeur doit fournir une information par écrit, au moins trois mois avant l’introduction de la nouvelle technologie. Cette information doit porter sur les facteurs financiers et techniques qui justifient cette innovation, sur la nature des conséquences sociales et sur le calendrier d’introduction de la nouvelle technologie. Les conséquences pour l’organisation du travail, les conditions de travail, les compétences professionnelles et les mesures de recyclage sont incluses dans cette obligation d’informer.

D’une étude relative à l’application de la CCT 39, il ressort que, pour la période 1983-1988, dans 22,5 % des 315 entreprises soumises à cette CCT, aucune information n’avait été dispensée, en dépit de l’obligation légale*. Les patrons sont manifestement moins accommodants envers la délégation syndicale et le conseil d’entreprise qu’ils ne le sont envers les cercles de qualité.

*
M. Albertijn, B. Hancké, D. Wijgaerts, « Het Belgisch technologieakkoord CAO 39 », Tijdschrift voor Arbeidsvraagstukken, 4e année 1988/3 ; M. Albertijn, L. Baisier, D. Wijgaerts, « Niet-institutioneel overleg in Vlaanderen », STV, dossier d’information, février 1990.

236.
La flexibilité positive et la qualité positive

Dès qu’il était clair que l’organisation flexible du travail et des horaires de travail était devenue une stratégie patronale prioritaire, certains se sont surtout attachés à « mener à bien les revendications patronales ». Le raisonnement est séduisant : puisque le patronat veut la flexibilité, hé bien ! parlons flexibilité, mais alors de la bonne flexibilité, une flexibilité à l’avantage des travailleurs. Cette approche fut défendue entre autres par le groupe de réflexion Polekar21 et vite reprise dans les textes de la CSC. « Imposons la flexibilité des employeurs », affirmait le dernier congrès de la CSC (avril 1990). « Permettre des régimes de travail qui rencontrent mieux les préférences individuelles des travailleurs : temps de travail variables, travail à temps partiel volontaire, libre choix des jours de congé et de repos compensatoire, interruption de carrière, emplois de fin de carrière, semaine de travail de quatre jours, durée de travail flexible “à la carte”, pension flexible… » (P. 25.) Le congrès de la CMB (mars 1990) est plus prudent et pose des conditions pour une telle offensive de flexibilité d’inspiration syndicale : d’abord que le chômage soit ramené à des proportions acceptables, puis que l’application des formules flexibles soit totalement exempte de tout arbitraire patronal (contre la « liberté » forcée) et que les intérêts collectifs des travailleurs ne soient en aucune manière remis en question. (P. 43.) Les trois dangers principaux d’une telle tactique sont ainsi correctement cernés, mais, selon nous, pas résolument conjurés. Il n’est pas interdit de rêver, si on réalise à temps qu’on vit dans une société de classes. Le patron est le chef et il sait où il veut en venir. Il joue sur la force d’attraction du « choix individuel » et cherche, de cette manière, à ouvrir des brèches dans le front du refus. Quoi qu’il en soit, le choix individuel se limitera à ce que le patron proposera. Le droit aux « vacances libres » se transforme en suppression du congé collectif et en obligation de prendre ses congés à n’importe quel moment. La liberté individuelle se retourne inévitablement contre les droits collectifs. Le travail à temps partiel, par exemple, est le moyen patronal par excellence pour contrer la réduction de la durée du travail avec maintien de salaire. Le droit à des contrats de travail à temps partiel devient le droit du patronat à ne plus proposer que cette sorte de contrats (dans les grandes surfaces, par exemple).

Impossible de contrôler toute cette matière dans le cadre d’une CCT, comme le propose la CSC (par analogie avec la CCT 42). Le syndicat en est réduit à l’impuissance parce que tout est taillé en pièces dans des négociations par entreprise, dans des choix individuels. On laisse ainsi proliférer librement l’individualisme et la mentalité du « chacun-pour-soi », ce qui met en cause jusqu’à la raison d’être du syndicat. « L’offensive syndicale » tourne entièrement à l’avantage du patronat. Une expérience similaire a déjà été entreprise au début des années 80 avec les « sacrifices offensifs », une idée qui avait germé dans les mêmes milieux. Le raisonnement était identique : si le patronat exige des sacrifices, lions-les au moins à des exigences dans le domaine de l’emploi. L’idée d’une réduction du temps de travail avec perte salariale en résulta. L’idée fit son chemin, elle déboucha sur un plan gouvernemental (l’opération 5-3-3), qui devint un « accord général et contraignant ». Les travailleurs sacrifièrent effectivement 3 % du salaire, mais on ne vit jamais trace des 3 % d’emplois supplémentaires. Chaque patron annonça que ces sacrifices avaient permis de… réduire les pertes d’emploi.

La première — et la meilleure — réponse à toute offensive patronale est et reste le refus, clair et décidé. Contre la flexibilité patronale, il faut prôner la rigidité du règlement du travail et des droits syndicaux. Par ailleurs, la seule alternative au fractionnement par préférences individuelles, c’est d’avancer des revendications collectives qui offrent des avantages à chacun et à l’ensemble de la classe ouvrière, qui puissent unir le secteur privé et public, les travailleurs et les chômeurs, les ouvriers et les employés dans une réelle contre-offensive : par exemple, la semaine de 32 heures avec maintien de salaire et embauches compensatoires. (Voir l’encadré 236 bis.)

236 bis. Sondage d’opinion sur la flexibilité

Les travailleurs sont-ils demandeurs en matière de flexibilité ? Les représentants patronaux — et parfois certains représentants syndicaux — partagent facilement cet avis. Mais qu’en est-il, en réalité ? De mars à mai 1990, l’hebdomadaire Solidaire a sondé l’opinion de 2 535 travailleurs (ouvriers et employés, hommes et femmes) de différents secteurs et des trois régions du pays (Solidaire, 13 juin 1990). Les résultats complets peuvent être obtenus à l’adresse de la rédaction : bd Maurice Lemonnier 171, 1000 Bruxelles.

Préférence personnelle

Dans une première série de questions, les personnes interrogées ont dû se prononcer sur leur préférence personnelle. Supposez que vous ayez le libre choix, que choisiriez-vous personnellement ? Les résultats sont révélateurs.

89 % des personnes interrogées choisissent de travailler du lundi au vendredi, 8 % de travailler en alternance semaine et week-end et seulement 2 % de travailler en équipes fixes de week-end. Remarquons que 81 % de ceux qui font déjà l’expérience du travail de week-end donnent la préférence au travail en semaine, du lundi au vendredi.

En outre, 74 % des personnes interrogées préfèrent travailler dans une équipe fixe du matin ou du jour. Seuls 9 % choisissent résolument pour l’une ou l’autre forme de travail de nuit (2 % pour une équipe fixe de nuit et 7 % pour un système de trois équipes). Parmi les personnes interrogées qui sont déjà confrontées au travail de nuit, il n’y en a que 23 % qui feraient librement ce choix.

Dans le secteur de l’automobile — un secteur où le patronat fait pression pour étendre les temps de production par l’introduction du travail de week-end et de nuit —, 95 % des travailleurs optent pour le travail en semaine et seulement 3 % choisiraient le travail de nuit, s’ils étaient libres de choisir.

90 % des personnes interrogées optent pour le travail à horaires fixes ; il est encore de 80 % parmi ceux qui sont actuellement confrontés à des horaires variables.

En ce qui concerne les contrats flexibles, 95 % des interrogés donnent la préférence à des contrats à durée indéterminée. 84 % optent pour des contrats à temps plein, 9 % optent pour un trois quarts temps et 5 % pour un mi-temps.

Que doivent revendiquer les syndicats ?

La seconde partie de l’enquête s’intéresse aux revendications syndicales. Qu’en ressort-il ?

72 % des personnes interrogées estiment que les syndicats doivent exiger une limitation de la durée du temps de travail à 8 heures par jour et 40 heures semaines maximum. Seuls 17 % soutiennent l’option syndicale actuelle : maximum 11 heures de travail par jour et 50 heures par semaine.

Comme le montre le tableau ci-dessous, 52 % des personnes interrogées estiment que les syndicats doivent exiger une interdiction du travail du samedi dans les secteurs où le travail en continu n’est pas justifié par des raisons sociales ou techniques ; 42 % exigent « plus de compensations ». En ce qui concerne le travail du dimanche, les chiffres sont respectivement de 62 % et de 34 %. 43 % exigent l’interdiction du travail de nuit pour les hommes et les femmes, 18 % pour les femmes seulement, tandis que 33 % exigent plus de compensations pour le travail de nuit. 68 % des personnes interrogées exigent une interdiction des horaires variables.

58 % souhaitent une interdiction des contrats temporaires. Et, pour 66 %, l’introduction de la semaine de 32 heures avec maintien de salaire constitue une alternative au travail à temps partiel.

Rapport de force

Une grande majorité se prononce donc pour le refus, par les syndicats, des temps de travail flexibles. Il y a en plus un groupe de 30 à 40 % qui, personnellement, n’opteraient pas pour le travail de week-end ou le travail de nuit, mais qui donnent la préférence à des compensations, plutôt que d’exiger une interdiction de principe. (Voir tableau.) C’est ce groupe qui est utilisé par le patronat pour imposer la flexibilité à tous les travailleurs. Il faut remarquer que ce groupe est plus important dans les secteurs où le travail en continu existe déjà (comme dans le secteur de la sidérurgie) que dans les secteurs (comme celui de l’automobile) où il n’existe pas et où le patronat voudrait l’introduire. Ce pourcentage est aussi moins élevé parmi les syndiqués et parmi les gens qui adoptent des positions anticapitalistes. (Voir tableau.)

% qui trouvent que les syndicats doivent exiger : Toutes les réponses veulent travailler le week-end syndiqués estiment que les patrons doivent payer
non oui oui non oui non
— l’interdiction du travail le samedi 52 55 20 54 42 64 44
— plus de compensations pour le travail du samedi 42 39 67 41 48 32 48
— l’interdiction du travail le dimanche 62 66 21 64 53 72 56
— plus de compensations pour le travail du dimanche 34 30 71 32 40 26 38
— interdiction du travail de nuit pour les femmes 18 19 12 18 18 16 20
— interdiction du travail de nuit pour tous 43 46 21 44 37 56 35
— plus de compensations pour le travail de nuit 33 30 61 32 37 25 38

Il est clair que la décision finale de ces personnes n’est pas seulement dictée par leurs préférences personnelles, mais que les rapports de force entrent aussi en jeu. « Si on ne peut rien faire pour l’empêcher, au moins, faisons payer les patrons » : c’est un raisonnement de ce genre qui a cours et qui, du reste, est fortement soutenu par les instances syndicales nationales. Il est certain que ces gens auraient un autre point de vue si la direction syndicale adoptait une position claire contre la flexibilité et mobilisait les travailleurs pour la lutte. Il revient aux syndicalistes de combat d’agir en ce sens au sein des syndicats. Ils peuvent s’appuyer sur les chiffres de ce sondage d’opinion.

237.
La conception et la tactique syndicale à l’égard du management participatif

En quelques mois, pratiquement toutes les instances syndicales nationales ont décidé de coopérer au management participatif. Les unes avec enthousiasme : « Nous prêterons une collaboration positive à des initiatives de concertation au travail » (congrès de la CSC), « nous les utiliserons d’une manière intelligente » (congrès VLIG). Les autres avec beaucoup de réserves : « Par une participation conflictuelle, nous réaffirmerons notre fidélité à une vision socialiste de la société et nous préserverons notre approche conflictuelle des rapports sociaux ». (Congrès CMB.)

Pourquoi même ceux qui se préoccupent des conséquences du management participatif, se sont-ils laissés entraîner, sans coup férir, dans la voie de la collaboration ? Partout, on peut lire et entendre les mêmes arguments :

1o Nous sommes contraints de collaborer, faute de quoi nous sommes mis hors jeu. « Face au management participatif, il nous faudra naviguer entre deux écueils : la marginalisation et l’exclusion d’une part, le risque, toujours bien réel, de nous intégrer à une culture d’entreprise, d’autre part. » (Congrès CMB.)

Ce raisonnement défensif s’appuie sur une évaluation erronée des rapports de force. Pour les patrons, la coopération des dirigeants syndicaux et des délégués est absolument indispensable pour développer leur corporatisme d’entreprise. (Voir le paragraphe 227.) Un refus de leur part fait sauter le système.

2°Les ouvriers le veulent. » Avec un parallélisme frappant, on découvre soudain, lors du congrès de la CSC comme à celui de la FGTB, le « nouvel ouvrier », celui qui vise la liberté et l’épanouissement individuel et qui, pour cette raison, aspire à la flexibilité et au management participatif. « Une tendance très nette à un plus grand individualisme se dégage comme un élément non négligeable de cette problématique. » — « Si nous ne voulons pas être désavoués par une partie de nos affiliés, il nous faudra jouer serré… » (Congrès de la CMB, p. 34.) Ceci revient à faire porter par le « nouvel ouvrier » la responsabilité de la capitulation. Sur quels « ouvriers » se base-t-on ? Le syndicat n’a-t-il donc plus de mission d’éducation et de protection collective à assumer ? La véritable rupture avec les ouvriers menace de se produire d’un autre côté : la rupture avec les intérêts ouvriers par une intégration croissante des responsables syndicaux dans les schémas patronaux.

3o L’idée d’une contre-offensive sur le plan de la « qualité » a été lancée par la CMB de Liège. Puisque le patronat veut la qualité, posons aussi nos revendications de qualité. La qualité du travail, ce sont des rythmes plus bas, une sécurité accrue, une meilleure information, des salaires plus élevés, une meilleure gestion, etc.22 À cela, le patronat répondra, bien entendu : discutons ça dans le cadre de nos cercles de qualité et de la qualité totale. Ainsi le système devient discutable, les patrons en retirent bien ce qui les intéresse. Une contre-offensive sur le plan de la qualité doit commencer par le refus des initiatives patronales en la matière.

En résumé, on peut dire que les premières adaptations doctrinaires ont été revêtues de beaucoup de précautions verbales. (Sans doute pour rassurer les adversaires.) Dans la pratique, de nombreux dirigeants syndicaux capitulent face à l’offensive patronale de « participation ». Certains avec enthousiasme.

24.
Nouvelle technologie : la nécessité du socialisme

241.
La technologie : au service de quoi ?

Tant que règne la propriété privée des moyens de production, la technologie est utilisée pour accroître le profit, pour contrôler le monde. Les puissants monopoles se battent pour décrocher les secteurs et les marchés les plus rentables. Le coût de la mise au point de nouveaux produits est extrêmement élevé. Mais le premier producteur d’une nouvelle génération de composants (par exemple, le mégachip), le premier qui réussit à développer une nouvelle application (par exemple la télévision numérique), le premier qui réussit à améliorer les prestations ou la longévité d’un produit est assuré de mégaprofits. Il peut se débarrasser de ses concurrents, élargir son marché, prendre une nouvelle avance. La concurrence est le moteur du progrès technologique. La technologie n’est pas neutre parce que sa mise en œuvre est toujours déterminée par les rapports de production. Dans le système capitaliste, la propriété privée des moyens de production et la course aux profits déterminent quelles technologies seront développées, qui les contrôlera, quel usage en sera fait.

1o Jamais on n’a produit autant de richesses, et jamais la misère dans le monde n’a été aussi grande. C’est bien la preuve la plus évidente de ce que le progrès technologique n’est pas utilisé de manière optimale. La technologie devrait conduire à une meilleure maîtrise de la nature. Les problèmes du tiers monde, la faim, la misère, la sécheresse, le développement inégal devraient pouvoir être combattus efficacement grâce aux nouveaux moyens technologiques. Parce que la propriété privée impose sa loi, le fossé entre pays riches et pays pauvres s’élargit de plus en plus, en dépit de tout progrès technologique.

2o 85 % des nouveaux brevets technologiques sont accordés aux cinq pays industrialisés les plus riches. Pendant l’Uruguay Round du GATT (dont la dernière séance échoua en décembre 1990 à Bruxelles), la protection de la « propriété intellectuelle », des patentes et des brevets a été mise à l’ordre du jour par les pays riches. Les institutions internationales volent au secours des multinationales qui veulent protéger leurs produits de la contrefaçon, mettant encore les pays du tiers monde en plus mauvaise posture. Les pays riches d’Occident protègent leur monopole de la connaissance et rendent ainsi impossible tout développement autonome.

3o Sous le capitalisme, la recherche technologique se confond intimement à la militarisation. Les monopoles européens, américains et japonais sont engagés dans une guerre économique en bonne et due forme, dans laquelle leurs appareils d’État respectifs font fonction — au propre comme au figuré — de dépôts d’armes. L’État américain consacre chaque année 300 milliards de dollars à l’armement, dont 4 à 5 milliards pour le projet Star Wars, hautement technologique. L’Europe, quant à elle, y oppose le projet EUREKA, dans lequel recherche civile et militaire se confondent.

4o La nouvelle technologie pourrait servir à améliorer les conditions de travail, à accroître l’initiative des travailleurs, à augmenter le temps de loisir. Dans les mains du grand capital, la nouvelle technologie sert seulement à accroître le profit, à réduire le coût du travail. Cela se traduit par la mise à l’écart de forces de travail, par un contrôle plus strict du travail preste et par l’introduction d’horaires de travail intolérables.

5o Plutôt que de devenir un instrument au service de la liberté individuelle et de la démocratie, la nouvelle technologie est employée pour manipuler idéologiquement la population, pour épier les forces progressistes et les mettre sous pression.

242.
Le capitalisme freine le développement des forces productives

En apparence, aucun système ne peut égaler la vitesse du développement technologique atteinte par le capitalisme actuel. Les idéologues libéraux attribuent cette évolution rapide à l’initiative privée. Ils la considèrent comme un coup fatal porté à la théorie marxiste, selon laquelle les rapports de production capitalistes sont historiquement dépassés parce qu’ils contrarient le développement des forces productives. À cela, nous répondons :

1o Le capitalisme cultive une admiration et une vénération sans limite pour les gadgets technologiques. Les prouesses supersophistiquées de la technique suscitent l’impression qu’aucun problème ne résiste au génie et à l’inventivité d’IBM, Honda, Eriksson… Il ne faudrait cependant pas réduire les forces productives à la technique ; l’homme et la nature font aussi partie des forces productives. Et sur ce plan, le dicton reste tout à fait d’application : « Le socialisme ou la barbarie ». Le capitalisme conduit à une immense destruction des forces productives.

Quarante mille enfants meurent chaque jour des suites du sous-développement qui frappe la plus grande partie de la planète. L’impérialisme condamne sans appel la majorité de l’humanité à la stagnation et au recul économiques, à la misère noire et à l’esclavage moderne.

La révolution technologique ne crée pas de nouveaux emplois, mais entraîne plutôt un chômage structurel pour des dizaines de millions de travailleurs dans le « monde riche ». La qualification croissante des uns mène à la déqualification et à la marginalisation d’une grande masse de chômeurs, à ce mal endémique qu’est l’inutilité sociale.

La soif capitaliste du profit conduit à une destruction irréversible de la nature.

Tous ces problèmes sont mis à l’écart par une vénération aveugle, à courte vue, de la technologie.

2o Au stade de la mécanisation, le capitalisme a partiellement remplacé le travail manuel par la machine. Au stade actuel de l’informatique, une part du travail intellectuel est confié à l’ordinateur. Dans les deux cas, une plus grande productivité est atteinte grâce à l’élimination d’une certaine masse de travail humain. Dans les deux cas, le capitaliste tente d’accroître de quelques crans le taux d’exploitation des forces de travail restantes. En d’autres termes, le progrès technologique ne met pas à l’écart la loi de la plus-value — la loi fondamentale de la production capitaliste — mais y obéit totalement. L’épanouissement complet des capacités humaines ne peut jamais être réalisé dans un système centré sur l’exploitation, dans lequel une minorité de propriétaires de capitaux s’enrichit sur le dos de la grosse majorité. Ce n’est que quand les ouvriers et les employés peuvent réellement participer aux décisions relatives à la production qu’un épanouissement complet de toutes les capacités physiques et intellectuelles est possible et qu’on atteint une collaboration harmonieuse du travail manuel et du travail intellectuel. En d’autres termes, quand les rapports de production concordent avec le développement des forces productives, quand les moyens de production sont propriété collective.

Un système dans lequel l’homme — et non pas le profit — occupe la place centrale ferait un autre usage des possibilités technologiques et viserait à appliquer les principes suivants dans l’organisation du processus de production :

— Droit au travail pour chacun. Les accroissements de la productivité doivent être compensés par l’extension de la production dans la même branche ou dans d’autres branches, par la création de nouveaux emplois, par la réduction de la durée du temps de travail et par le développement du secteur non productif. (Les équipements collectifs.)

— Adaptation des emplois au travailleur. Ceci suppose un large éventail de choix en matière d’emplois. La possibilité de changer d’emploi sur demande, de travailler dans un système de rotation d’emploi. Autant que possible, une combinaison de travail manuel et intellectuel. La possibilité de faire soi-même des expériences dans le domaine de l’organisation du travail et de rechercher les solutions les plus adaptées.

— Adaptation flexible de l’organisation du travail aux besoins et aux problèmes du travailleur. Possibilité souple de s’absenter en cas de problème familial ou personnel grave. Instauration de tampons dans le processus de production, de manière à éponger les interruptions et les décalages de rythme et de manière à ce que le travailleur puisse varier son rythme. Possibilité d’aide mutuelle en cas de nécessité.

— Abolition de tout travail de nuit et de week-end si ce n’est pas techniquement ou socialement indispensable.

Nous ne disons pas que ces principes sont déjà appliqués de manière conséquente dans les pays socialistes. Nous disons qu’ils ne peuvent être appliqués que dans un système de propriété collective des moyens de production. C’est pourquoi les rapports de production actuels constituent un frein au développement des forces productives.

3o Les capitalistes consacrent essentiellement leur attention à développer de nouvelles installations et méthodes de production plus productives. Une quantité identique — ou plus grande — de biens sont produits avec moins de forces de travail, ce qui comprime la masse salariale. L’accroissement de la productivité causé par les nouveaux systèmes de production entrera inévitablement en conflit avec la stagnation ou la baisse du pouvoir d’achat global. La crise de surproduction des années 30 était consécutive à la forte augmentation de la capacité de production due au taylorisme. Un phénomène semblable, provoqué par le saut de productivité actuel, ne devrait surprendre personne. Un développement équilibré des forces productives et du pouvoir d’achat n’est possible que dans le cadre d’une économie planifiée qui n’est pas sujette à l’anarchie de l’investissement privé.

Ce déséquilibre cyclique entre la production et le pouvoir d’achat est un autre frein au développement des forces productives, caractéristique du capitalisme.

243.
Le socialisme a-t-il échoué ?

L’effondrement des régimes d’Europe de l’Est n’a-t-il pas finalement prouvé la supériorité de l’économie de marché sur l’économie planifiée ? Même après les événements des dernières années, on peut difficilement maintenir cette affirmation.

1o Tous les pays socialistes sont partis avec un grand retard historique, le plus souvent même d’une situation de sous-développement. Il ne faut donc pas utiliser, comme base de comparaison, les pays capitalistes les plus avancés, mais des pays qui, partant d’une situation similaire, ont suivi un cours non socialiste. On constate alors que tous les pays socialistes ont connu un développement extrêmement rapide. Jusque dans les années 70, l’Union soviétique connaissait un taux de croissance supérieur à celui du monde capitaliste. La Chine présente, de manière quasi ininterrompue, les taux de croissance les plus élevés au monde, en ne comptant que sur sa propre force, sans exploiter d’autres pays. La Chine, avec son milliard d’habitants, a banni la misère et l’inégalité criante. Une splendide prestation si on la compare aux famines catastrophiques que connaissent d’autres pays du tiers monde.

2o Les réalisations économiques des pays capitalistes sont indissociablement liées à l’exploitation impérialiste de la plus grande partie du monde. Où en serait le capitalisme sans les matières premières et la main-d’œuvre bon marché, sous-payées, du tiers monde ? Vingt, trente, cinquante ans en arrière ? L’impérialisme doit être considéré comme un ordre mondial. On ne peut isoler la partie la plus riche de cet « ordre » de son pôle opposé, indissociable. La richesse des uns fait la pauvreté des autres ; c’est une course cynique, avec toujours les mêmes gagnants, toujours les mêmes perdants. La supériorité du socialisme réside, entre autres, dans le fait qu’elle exclut le développement inégal, l’exploitation d’un pays par un autre. Les nouveaux pays capitalistes d’Europe de l’Est retrouveront bien vite leur place dans cet ordre mondial impérialiste, comme pays colonisé ou comme pays colonisateur.

3o Les régimes socialistes ont, en général, développé les droits économiques, sociaux et politiques des travailleurs à un plus haut niveau que les pays capitalistes. La productivité plus faible de l’industrie est-européenne n’était pas seulement une question de mauvaise organisation et de retard technologique, mais aussi d’absence d’esprit de compétition, caractéristique du capitalisme. Après une visite en Pologne, Maxim Stroobant, professeur à la VUE et sénateur coopté du SP, écrivait : « Dans les entreprises socialisées, les travailleurs disposent d’une protection sociale impressionnante et d’une remarquable liberté dans l’organisation de leurs activités. Une démocratie économique qui va mille fois plus loin que ce dont pourrait rêver un ouvrier occidental23. » Comment d’ailleurs pourrait-on être libre quand on vit dans la misère noire, comme des millions de gens au cœur des villes capitalistes les plus prospères ?

4o Sur le plan technologique, les pays socialistes avaient et ont encore un grand retard sur les pays riches impérialistes. Leur niveau de développement économique, leurs priorités sociales ne leur permettaient pas de mener simultanément des recherches tous azimuts, onéreuses et souvent inutiles, comme le font les multinationales, aux frais du tiers monde. Mais sur des terrains sélectionnés, les ex-pays socialistes rivalisent avec les meilleurs : la RDA disposait d’une excellente industrie optique (Zeiss) et d’une bonne base microélectronique (Robotron) ; Cuba est très avancé dans le domaine de la biotechnologie ; la Chine a un programme de navigation spatiale et est à la pointe de la recherche dans le domaine de la super-conductivité. (Ce qui, entre autres applications, devrait permettre le stockage d’énergie.) Une grande partie du potentiel financier et technologique soviétique est allée se perdre dans l’armement. Une société socialiste n’a pas à faire les mêmes choix technologiques qu’une société capitaliste, mais elle doit, en première instance, développer la technologie au service de l’homme et de l’environnement.

5o La dégénérescence révisionniste des partis communistes au pouvoir est le principal facteur qui a conduit à l’effondrement intérieur des régimes socialistes. Cette dégénérescence a entraîné des phénomènes tels que la bureaucratie, la corruption et la sclérose. Bien que, sous de nombreux aspects, ces régimes socialistes malades fussent encore supérieurs au capitalisme, les erreurs politiques et économiques ont empêché cette supériorité de se développer entièrement. Le retour au capitalisme est un pas en arrière et ne représente en aucun cas une solution aux problèmes posés par la construction socialiste. Seuls un renouveau interne, un retour à l’esprit révolutionnaire et un lien renouvelé avec les masses pouvaient et peuvent encore libérer les forces capables de relever les défis politiques, économiques, scientifiques et technologiques d’une construction socialiste.

6o L’effondrement des régimes socialistes corrodés ne peut en aucun cas servir d’argument pour subir complaisamment l’exploitation capitaliste et abandonner la lutte contre les nouvelles formes d’exploitation qu’entraîné la technologie de pointe. La lutte de classes ne s’est pas dénouée avec la chute du régime est-allemand ou hongrois et son objectif reste inchangé : une société sans exploitation, sans profiteurs super-riches et avec une réelle démocratie pour les classes laborieuses.

244.
Combattre les conséquences négatives pour la classe ouvrière

Les nouveaux systèmes de production et le management participatif sont vendus dans un bel emballage : qui n’a pas envie d’apprendre de nouvelles choses, qui ne souhaite que son travail soit valorisé, qui ne veut avoir son mot à dire sur ses conditions de travail ?

Mais quelles sont les conséquences directes de l’introduction du travail en team, du JIT et du management participatif ?

1o Un plus grand stress au travail. Ces méthodes de production exigent une identification et un engagement total : je suis responsable de « ma production ». La « maladie du manager » (stress) s’étend aux ouvriers. Au Japon, elle est presque reconnue comme maladie professionnelle.

2o Une intensité plus grande. Le temps « perdu » est réduit au minimum, il faut travailler sans interruption et être continuellement concentré. Ce n’est pas une plus grande « qualité du travail » qui s’installe, au contraire : les capacités physiques et intellectuelles sont davantage sollicitées.

3o Un plus grand contrôle et autocontrôle. Le contrôle est effectué à la fois par les machines et par les compagnons de travail. Le gaspillage, la qualité, mais aussi l’absentéisme et l’esprit au travail sont soumis à la surveillance individuelle et à la critique. La surveillance exercée par les chefs d’équipe est remplacée par un contrôle tous azimuts exercé par le team ou le cercle et l’ordinateur enregistre un rapport d’activité complet de chaque travailleur.

4o Une concurrence accrue entre les travailleurs. Chacun est entraîné dans une spirale sans fin : la concurrence entre les usines (les filiales entre elles), la concurrence entre les teams ou les équipes au sein d’une même usine et entre les travailleurs dans un même team.

5o La polyvalence. On doit être capable d’effectuer différentes tâches. Cela pourrait être enrichissant, mais l’inconvénient, c’est que le rythme de travail s’en trouve accru, l’ancienneté — en tant que composante de l’aptitude professionnelle — est rabotée, le salaire n’est pas en rapport avec la polyvalence exigée.

6o Les rationalisations qui mènent à des pertes d’emploi. Les économies réalisées sur le travail indirect ou non productif (entretien, contrôle, stockage, administration…) conduisent, dans la plupart des cas, à la suppression de postes de travail.

7o Le démantèlement du syndicat. L’organisation syndicale et l’acharnement syndical se trouvent minés par la pression qu’exercent les cadres et les propagandistes de la « culture d’entreprise » sur les ouvriers. Et la situation s’aggrave encore davantage quand les responsables syndicaux marchent dans la combine.

La base syndicale n’a qu’une chose à faire : se battre pour sauvegarder son autonomie, pour défendre les positions de classe et renforcer ses liens avec les masses. Une « charte de la nouvelle technologie » devrait, au minimum, reprendre les points suivants :

1o Pas de pertes d’emplois. Le gain de productivité doit être consacré à une réduction radicale de la durée du temps de travail avec maintien de salaire et nouveaux engagements.

2o Amélioration des conditions de travail. Refus de l’introduction de longues journées de production, de systèmes d’équipes, du travail de nuit, du travail du week-end ou autres systèmes nuisibles. Aucune flexibilité qui nuit aux intérêts collectifs et individuels des travailleurs.

3o La nouvelle technologie ne peut en aucune manière être utilisée pour accroître l’intensité du travail.

4o La nouvelle technologie ne peut être utilisée pour appliquer le contrôle individuel sur le travail. La liberté politique et syndicale ne peut être menacée.

5o Les délégués syndicaux auront le droit de contrôle complet et intégral sur l’application de ces principes. Ceci signifie aussi qu’aucun changement ne sera introduit sans consultation préalable des délégués, dans les organes légaux prévus à cet effet. Ceci implique le maintien de l’entière autonomie des délégués syndicaux.

245.
Combattre le management participatif de l’intérieur et de l’extérieur

Le patronat n’exige pas seulement de l’ouvrier sa force de travail, il veut aussi son engagement intellectuel et sa solidarité. Les bras, ils les ont déjà, maintenant ils veulent aussi la tête. C’est un assaut à l’esprit de classe et à la lutte de classes. C’est pourquoi il faut rejeter par principe le management participatif. Ce qui signifie qu’il faut le combattre de l’intérieur et de l’extérieur. S’il existe déjà, il vaut mieux le faire disparaître au plus vite.

1o En tout cas, il ne faut accepter aucune forme de cogestion généralisée. Les accords déjà conclus du style GM-Anvers doivent être annulés.

2o D’autres formes d’application, plus restreintes celles-ci, circulent sur le marché : les différents types de « cercles de qualité ». Dans l’optique patronale, ceux-ci sont liés de manière quasi organique aux nouvelles méthodes de production. Peut-on dès lors prévenir leur introduction ? Ce qui, du côté des travailleurs, est négociable peut parfaitement l’être au sein des structures légales existantes et avec la délégation syndicale. Comme les patrons ont besoin des délégués pour installer leurs organes parallèles (voir le paragraphe 227), ceci confère au syndicat une position de force dont il faut profiter au maximum. L’expérience a montré que la mise en place de ces organes peut être boycottée aussi longtemps que les rapports de force au sein des délégations sont favorables. À Caterpillar-Gosselies, leur installation a été provisoirement suspendue. (Malgré une forte pression.) La même chose s’est aussi produite, par exemple, chez Michelin, à Clermont-Ferrand et, temporairement, chez Peugeot à Mulhouse.

Il y a tout avantage à empêcher le plus longtemps possible l’introduction de ce genre de management participatif. Même s’il finit quand même par être appliqué, cette mobilisation des masses est d’une importance exceptionnelle pour faire, a posteriori, le bilan de l’expérience et pour combattre les nouvelles méthodes de l’intérieur. En procédant de la sorte, chacun est prévenu des dangers et tous les syndicalistes sont armés pour lutter contre le virus patronal de la collaboration. Ce qui n’est pas du tout le cas si l’on cède au premier chant de sirène patronal.

3o Si les organes de participation à l’organisation du travail doivent bon gré mal gré être acceptés sous la pression patronale, les délégués doivent y être présents pour y assurer une mission d’éducation et pour y adopter une position de classe conséquente. Cette tactique a, entre autres, été appliquée par la CGT chez Renault, à Douai.

L’objectif est alors de faire sauter cette forme de collaboration de classe en dévoilant en permanence les contradictions du système et en exploitant chaque contradiction. Des mots tels que la « satisfaction », la « joie au travail » n’ont aucun contenu de classe. Ils ont été et sont toujours un des thèmes favoris des fascistes, et des fascistes en herbe (« Arbeit macht frei »). Ce sont des mots qui masquent souvent la réalité de l’exploitation. Nous devons considérer d’un point de vue de classe le contenu précis de chaque slogan de propagande pour le management participatif.

Le MP, c’est décider soi-même ?

À condition qu’on ne touche pas au vrai pouvoir patronal. La préface de chaque brochure de formation au management participatif précise que « la direction conserve ses responsabilités ». Très souvent, les aspirations patronales sont déguisées de manière à apparaître comme « volonté des travailleurs ». La rage frénétique de l’ordre et de la propreté dans les usines en est une bonne illustration. Les patrons modernes veulent des lieux de travail clairs, spacieux, bien aérés, impeccablement entretenus et sans poussière, pour « accroître le plaisir au travail ». Ce n’est pas à porter au compte du management participatif ; ce sont des exigences imposées par le matériel électronique délicat, par les robots et les machines automatisées. Le MP est très souvent « librement choisi » sous le chantage. Si le MP est accepté, nous ne parlerons plus de la menace imminente de fermeture. Si les cercles de qualité sont installés, nous suspendons tout licenciement… Si vous ne l’acceptez pas, nous déplacerons la production à l’étranger. La seule échappatoire est la collaboration de classes.

En règle générale, la participation aux décisions ne dure qu’un temps, le temps de mettre au point le « stress » optimal, les routines optimales, lors du démarrage d’un nouveau système ou processus de production. Lorsque l’organisation du travail est optimalisée, l’heure n’est plus à la discussion, mais au travail : chaque poste de travail est mesuré jusque dans ses moindres détails et standardisé. Les standards les plus rentables sont alors imposés « démocratiquement » dans toutes les entreprises du groupe.

Le MP, c’est produire la qualité ?

Une amélioration de la qualité devrait se traduire par une attention accrue, ce qui suppose plus de temps. Tout autre chose que faire le même travail avec moins de personnel. Mais pour le patronat, la qualité est conçue « beaucoup plus largement » : c’est surtout la qualité du coût de production et de la productivité. « La qualité n’est pas en contradiction avec la vitesse », entendons-nous dire.

Le MP, c’est la qualité de la vie ?

Le seul vrai critère, c’est la qualité du profit. En faisant porter l’entière responsabilité par le travailleur, le patronat veut accroître l’intensité du travail. Que devient la qualité de la vie si on fait la chasse à la moindre interruption, au moindre « temps mort » ? Souvent, cela signifie la disparition de « bons » postes de travail, des postes qui revenaient souvent à des gens ayant beaucoup d’expérience et d’ancienneté, des travailleurs plus âgés pour lesquels le rythme des chaînes peut poser problème.

Le MP accroît le plaisir au travail ?

Que devient le plaisir en cas de restructuration et de licenciement ? Et si le stress augmente ? Et si les heures et les journées de travail deviennent flexibles ? Au sein d’une équipe, les jobs sont répartis équitablement, c’est-à-dire qu’ils sont répartis de manière à ce que chacun travaille à 100 %. Si quelqu’un découvre le moyen d’économiser quelques secondes, il ne les accumulera pas, mais se verra attribuer une tâche supplémentaire.

La polyvalence est synonyme de qualifications accrues ?

Chacun doit pouvoir assumer différentes tâches. Mais la formation n’est plus une formation professionnelle de valeur, car celle-ci se paie plus cher. Chacun reçoit, sur place, la même formation limitée, pour les multiples tâches qu’il doit être capable d’assumer. Chacun est donc remplaçable et, en cas de perte d’emploi ou de changement d’emploi, on se retrouve en fait sans qualification.

Le MP pour former une équipe ?

Les travailleurs, les cadres et la direction forment-ils une seule et même équipe, comme une équipe de football, avec ses joueurs, son entraîneur et son administration ? Seul point de comparaison, c’est l’esprit de compétition que l’on fait mousser, pour stimuler les prestations. Les départements, les équipes, les usines sont dressés les uns contre les autres pour atteindre les meilleurs chiffres. Un esprit de dénonciation est créé en permanence, pour détecter les fautes individuelles. C’est le groupe qui est puni pour les erreurs, les absences, les manquements individuels ce qui augmente la pression sociale pour que chacun se conduise en contremaître.

Le MP, c’est, enfin, la démocratie à l’usine ?

Envers ceux qui marchent dans le système, on fait preuve de la plus grande complaisance. Mais gare aux fortes têtes ! L’attitude, le comportement individuel, la conduite syndicale, tout cela est contrôlé minutieusement et il apparaît vite que le patronat n’a pas enterré la dictature.

Ces contradictions sont inhérentes au système. Il revient à toutes les forces combatives de les mettre à profit.

246.
Aussi longtemps que l’exploitation existe, le patronat ne pourra éviter la lutte des classes

Les patrons veulent remplacer l’esprit de classe qui règne parmi les travailleurs par « l’esprit d’entreprise ». Et pour y parvenir, ils font souvent preuve de beaucoup de patience. Si une tentative échoue, on repart à l’attaque, sous un angle différent. Mais la « stratégie de la patience » est régulièrement mise en échec par une grève imprévue. Quand éclate une grève ou une lutte, le cercle enchanté est rompu et le mythe de l’unité des classes est renvoyé aux oubliettes pour des années. Chez Ford Tractor, à Anvers, le département qui s’engagea le plus loin dans la voie de l’ « Employee Involvement » a été fermé. Les ouvriers ont alors constitué un « team » d’un autre type pour se mettre en grève à l’unanimité. Chez Caterpillar, qui s’empressait d’introduire la « Satisfaction du personnel », les déclarations d’amour ont soudain cédé la place à une violence brutale lorsqu’on novembre 1989, éclata une grève spontanée à la suite d’un licenciement. Le patron licencia au pied levé 110 grévistes qui décidèrent l’occupation de l’entreprise. C’est ainsi qu’on enterra la « Satisfaction du personnel ». En mars 1990, les ouvriers de Ford-Genk ont entamé une lutte contre les heures supplémentaires, le travail du samedi, les équipes de nuit et pour des augmentations salariales. Le système JIT s’est avéré être une arme redoutable entre les mains des travailleurs : il suffisait qu’un seul groupe cesse le travail pour que toute l’usine s’arrête dans l’heure. Pendant quatre semaines, chaque jour à la même heure, un groupe différent arrêta le travail. La guérilla du just-in-time mit fin à la paix des classes. Au Mexique, Ford dispose d’une entreprise modèle, près d’Hermosillo. Avec ses « nouvelles relations sociales », on disait l’usine immunisée contre les grèves. En 1990, le patron a envoyé une brigade de choc armée pour briser un piquet de grève. Résultat : un mort…

Chapitre 3.
L’internationalisation de l’économie

31.
Concentration et centralisation sur le plan international

311.
Formes d’accumulation

Le bénéfice est l’ultime motif du capitaliste. Afin de réaliser des bénéfices toujours plus élevés, il est conduit à accumuler toujours plus de capital. Cela signifie qu’il réinvestit le bénéfice réalisé, de manière à engager des capitaux plus importants dans le cycle de production. Cette accumulation est aussi désignée par Marx sous le terme de concentration : le capital ne crée pas seulement de la plus-value, mais de cette plus-value, le capitaliste retire aussi de nouveaux capitaux. La concurrence oblige le capitaliste à accumuler, sinon il disparaît. C’est la loi inflexible du capitalisme. (Des militants syndicaux qui s’accrochent uniquement à cette analyse spontanée reprochent parfois aux patrons de ne pas investir à temps ou d’investir insuffisamment.)

Dans la lutte concurrentielle se produit également une deuxième forme d’accumulation de capital : la centralisation, ou l’accumulation par la voie de reprises (élimination de concurrents), de fusions (intégration dans un ensemble plus important) et de participations dans le capital (comme moyen de contrôle et de coopération). Contrairement à la première, cette deuxième forme d’accumulation n’est pas une extension du capital productif, mais une centralisation de capitaux existants, entre les mains d’une minorité toujours plus restreinte.

Une caractéristique de la période actuelle est que le processus de concentration et de centralisation s’opère de plus en plus au niveau international. En soi, ce phénomène n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est l’envergure et la rapidité de sa progression. Le capital franchit toujours davantage les frontières nationales, à l’intérieur desquelles le capitalisme s’était initialement développé. Les investissements internationaux et les restructurations transfrontalières ont pour effet d’internationaliser de manière croissante le système économique. Cette évolution conduit à son tour au développement de nouvelles formes d’intervention dans l’économie, à la formation accélérée d’un appareil d’État supranational au niveau européen et à une influence croissante des institutions impérialistes internationales (la Banque mondiale, le FMI, l’OCDE, le Gatt…).

À chaque grande crise du capitalisme, l’internationalisation constitue une des possibilités dont dispose le capitalisme pour déplacer les limites de l’accumulation. La grande crise de 1974-1975 a donné une nouvelle impulsion à l’internationalisation : celle-ci influence dans une mesure croissante les mécanismes et les lois économiques du capitalisme. Une bonne compréhension de ces tendances du développement capitaliste est donc indispensable.

312.
Le cycle du capital

L’analyse marxiste de l’accumulation du capital prend comme point de départ le cycle du capital. Ce cycle est à la base de toute l’évolution du capitalisme. (Voir l’encadré 312 bis.)

Le cycle social du capital est un instrument utile pour se rendre compte du degré d’internationalisation1. Dès l’apparition du mode de production capitaliste, le cycle du capital a eu une certaine dimension internationale. Mais les différentes composantes du cycle du capital n’ont pas été impliquées d’emblée ni dans la même mesure dans cette internationalisation. De ce point de vue, nous pouvons distinguer trois étapes dans le développement du capitalisme, et trois phases dans la dernière étape.

312 bis. Le cycle du capital

Un capitaliste investit pour 10 millions (A) ; pour cette somme il achète des marchandises M, réparties en 6 millions de machines et de matières premières MP et 4 millions de force de travail FT. Par la production il obtient des marchandises M′, dont la valeur est de 12 millions. Cette valeur A′ est réalisée par la vente des produits.

Marx traduisait les différentes phases parcourues par le capital dans le schéma suivant :

A argent [investissement] MP moyens de production M marchandises FT force de travail [production] M′ marchandises [vente] A′ argent

La caractéristique essentielle de ce cycle, sa signification sociale, c’est que M′ est plus grand que M, et que A′ est plus grand que A. Cela s’explique par le fait que, dans cette phase de la production, une plus-value est produite, qui sera réalisée par la vente des marchandises. Si cette plus-value est réinvestie dans le cycle du capital, il y a accumulation de capital. Le nouveau capital de départ sera de 12 millions au lieu de 10.

Ce cycle du capital a donné naissance à des fractions distinctes du capital : le capital bancaire (A … A′) et le capital commercial (A … M′ … A′). Elles prennent chacune à leur compte une partie du cycle global du capital. Cette spécialisation permet d’augmenter la vitesse de rotation de l’ensemble du capital investi. Les différentes fractions du capital se partagent la plus-value réalisée pendant la production

Première étape : l’accumulation primitive

Les premiers fondements de la production capitaliste se développent au sein du système féodal. Le progrès technologique des 15e et 16e siècles donne naissance à un marché local de biens artisanaux et à une bourgeoisie citadine, ainsi qu’aux conquêtes expansionnistes qui préludent à l’avènement d’un marché mondial. Alors que vers 1500, différentes cultures ont atteint un niveau technique, économique et social pratiquement égal2, le développement capitaliste naissant en Europe occidentale et en Europe centrale annonce de nouveaux rapports mondiaux3. L’accumulation du capital s’opère d’une manière violente, par la conquête de richesses et de marchés coloniaux, par le commerce d’esclaves, par le pillage de l’or et de l’argent, par l’expulsion et l’extermination des populations locales, par l’exploitation du travail des esclaves dans les mines d’or et les plantations de coton. Fin 16e, début 17e siècle, les commerçants espagnols et portugais achètent du coton en Inde, l’échangent en Afrique pour des esclaves qu’ils engagent dans l’exploitation de l’or en Amérique du Sud et en Amérique centrale. En trois siècles, environ 115 millions d’esclaves sont déportés vers les deux Amériques4. La conquête de l’Amérique du Sud cause la mort d’environ 60 millions d’Indiens, massacrés ou morts à la suite de maladies occidentales.

Dans cette étape « d’accumulation primitive », le capital commercial joue le rôle de précurseur historique du capitalisme (A — M — A′). Outre le pillage direct et brutal, le capital commercial profite aussi des différences entre les conditions de production et de marché des différents pays.

Le « commerce international » n’est rien d’autre qu’une expansion outremer des intérêts européens. Successivement, le Portugal, l’Espagne, la France, la Hollande (17e siècle) et l’Angleterre (18e siècle) s’imposent comme nations commerciales dominantes. C’est l’Angleterre qui, la première, effectue la transition vers le capitalisme industriel, grâce, entre autre, aux richesses qu’elle extorque de ses possessions d’outre-mer, en tant que première superpuissance coloniale.

Deuxième étape : le capitalisme libéral (19e siècle)

Le mode de production capitaliste s’est substitué à la production féodale en Europe occidentale. La production proprement dite est pour l’essentiel structurée à l’échelle nationale et dominée par des groupes capitalistes nationaux. Les États capitalistes garantissent l’acquisition de zones d’influence étrangères (colonies), avec lesquelles se développe un commerce intensif.

La production artisanale dans ces colonies est exposée à la concurrence des produits des entreprises capitalistes beaucoup plus performantes. Le capital commercial devient dès lors une partie indépendante, mais subalterne dans l’ensemble du cycle du capital, où le capital industriel joue un rôle prépondérant. Le capital bancaire revendique, lui aussi, un rôle central et se transforme progressivement, de fournisseur de crédits au service de l’industrie, en centre de contrôle financier. C’est, par exemple l’évolution qu’a connue la « Société Générale » : une banque qui s’est transformée en holding5.

Troisième étape : l’impérialisme (20e siècle)

À la fin du 19e siècle, un saut qualitatif se produit dans l’évolution vers une économie capitaliste mondiale : le passage à l’ère impérialiste. La concentration et la centralisation dans les pays capitalistes les plus riches ont provoqué la formation de monopoles nationaux. Le capital bancaire et le capital industriel sont enchevêtrés au sein de groupes financiers, qui contrôlent de grandes parties de l’industrie nationale. (Lénine les désigne sous le terme de « capital financier ».) Le capitalisme national cherche des issues à la crise économique persistante (1873-1896). Les monopoles exportent leurs excédents de capital, investissent massivement à l’étranger. L’exportation de capital s’accompagne d’une chasse acharnée aux colonies.

Au cours des deux dernières décennies du 19e siècle, le partage du monde entre les pays capitalistes les plus riches se complète. « L’impérialisme est le capitalisme arrivé à un stade de développement où s’est affirmée la domination des monopoles et du capital financier, où l’exportation des capitaux a acquis une importance de premier plan, où le partage du monde a commencé entre les trusts internationaux et où s’est achevé le partage de tout le territoire du globe entre les plus grands pays capitalistes. » (Lénine6.) Le partage du monde sera l’enjeu de la Première Guerre mondiale.

Rien n’a fondamentalement changé depuis lors : l’économie mondiale est dominée par quelques centaines de monopoles gigantesques, qui ont leurs racines dans les pays impérialistes les plus riches. Selon l’estimation des Nations Unies, les 600 entreprises les plus importantes produisent de 20 à 25 % de la valeur ajoutée totale dans la production de biens des économies de marché7. Il y a néanmoins une évolution qui nous permet de distinguer plusieurs phases, en fonction du degré et des formes d’internationalisation.

Dans une première phase, l’exportation du capital est liée à la conquête par les pays capitalistes de « leurs propres colonies nationales » et a surtout pour but d’assurer l’afflux de matières premières et de produits de base (A … MP). Ces zones d’influence « nationales » délimitent également au niveau mondial les débouchés (M′ … A′) pour les marchandises produites. Ainsi, la période des années 20 et 30 se caractérise par un énorme essor de l’exploitation coloniale et par la formation entre les grands monopoles de trusts mondiaux qui se partagent les marchés. La crise des années 30 marque un arrêt provisoire à ce courant d’internationalisation. Le protectionnisme dresse de hautes barrières, le nationalisme économique occupe une place centrale aussi bien dans les doctrines fascistes que dans les nouvelles doctrines bourgeoises de Keynes. Le commerce mondial chute d’un tiers. Les investissements directs à l’étranger (exportation de capital), qui, au début du siècle, représentaient 4 à 5 % de la totalité des investissements mondiaux, régressent jusqu’à 1 % à la veille de la Deuxième Guerre mondiale8. C’est le prélude d’une nouvelle bataille en vue d’un repartage.

La fin de la Deuxième Guerre mondiale marque le début d’une deuxième phase. Les grands accords internationaux de libre commerce consacrent l’hégémonie de l’impérialisme américain. De nombreux freins, qui jusqu’alors, entravaient le commerce mondial et la mobilité du capital, sont éliminés sous ces nouveaux rapports mondiaux, parce que la libre circulation des capitaux et des marchandises est une condition essentielle à l’établissement de la suprématie américaine. En général, le libre commerce a toujours été le mot d’ordre des forces dominantes ou montantes, le protectionnisme, celui des forces affaiblies ou déclinantes.

Alors que les « anciennes » puissances impérialistes fonctionnaient encore en majeure partie selon le modèle d’importation des matières premières et d’exportation de produits finis, l’impérialisme américain développe le néocolonialisme sous divers formes. (Cela explique pourquoi le syndicat le plus anticommuniste du monde, l’AFL-CIO, menait une politique anticoloniale dans le tiers monde.) Dorénavant, les unités de production seront réparties à grande échelle dans différents pays et continents. Les première filiales étrangères datent déjà du 19e siècle.

Le phénomène de l’entreprise multinationale américaine domine cette évolution. Un flot d’investissements américains se développe en partie vers les pays en voie de développement, mais essentiellement vers l’Europe. Le but principal est la conquête des marchés locaux. En 1960, le capital investi à l’étranger par les multinationales américaines s’élevait à 32 milliards de dollars, en 1975 à 124 milliards, en 1980 à 220 milliards9.

Les stocks totaux de capitaux étrangers (la somme totale du capital investi) sont passés de 67 milliards de dollars en 1960 à 275 milliards en 1975. 44 % de ce capital est entre les mains des multinationales américaines. À la fin des années 70, 40 % de la production dans l’industrie de transformation belge est effectuée par des filiales d’entreprises multinationales. Par la suite, les groupes européens commencent à suivre le même chemin de l’expansion internationale pour protéger et reconquérir « leurs » marchés.

Bref, le centre de gravité de l’internationalisation se déplace de l’importation de matières premières et de l’exportation de produits finis (A — MP et A — M — A′) vers l’investissement direct et la production à l’étranger (P — M′).

Cela n’empêche que, durant toute cette période, le commerce mondial se développe plus rapidement que le volume de la production : l’accroissement des flux commerciaux est de 8 % par an, en moyenne, dans la période 1961-1975, tandis que la production ne s’accroît que de 6 %. En 1950, environ 9 % du PIB (produit intérieur brut) des pays capitalistes était exporté. En 1980, ce pourcentage est de 17 %.

L’internationalisation de la production et l’accroissement du commerce international vont de pair avec une internationalisation plus poussée du système financier (A … A′). Ce phénomène est gonflé par le flot de dollars qui quittent les États-Unis. (Le marché des « eurodollars ».)

En d’autres termes, le cycle du capital dans sa globalité et dans tous ces stades successifs est caractérisé par une internationalisation croissante (A … M … P … A′ … M′).

Probablement faut-il parler d’une nouvelle phase dans l’internationalisation de l’économie au cours des quinze dernières années. Une nouvelle phase, parce que l’évolution du contexte international a provoqué des changements profonds dans tous les compartiments du cycle du capital et de la production : les finances, la propriété des moyens de production, la production, les services et le commerce. Ces changements sont désignés actuellement sous le terme de « mondialisation » ou de « globalisation » de l’économie. Avant d’examiner ce concept de plus près, penchons-nous d’abord sur les causes de ces nouvelles évolutions.

313.
Pourquoi maintenant ?

Différents facteurs sont à la base de cette nouvelle poussée de l’internationalisation

1o D’abord, les rapports de force ont changé au niveau mondial. (Voir aussi le paragraphe 114.) La période de la suprématie incontestée des États-Unis est terminée. Sur le plan économique et financier, le Japon et l’Europe talonnent et dépassent régulièrement les États-Unis. Du plus grand exportateur de capitaux, les États-Unis sont devenus le plus grand importateur au niveau mondial, et du plus grand créancier, ils sont devenus le plus grand débiteur.

Face au déficit commercial des États-Unis (qui a déjà dépassé les 150 milliards de dollars par an), le Japon et l’Allemagne réalisent un excédent commercial. Au niveau technologique, les États-Unis ont dû céder l’important avantage qu’ils détenaient dans beaucoup de domaines. Et dans la foulée de leurs succès commerciaux, les Japonais ont également accru énormément leurs investissements aux États-Unis et en Europe. Partout dans le monde, les monopoles américains sont confrontés à des rivaux de force égale, ce qui intensifie la lutte mondiale sur les marchés de la « triade » Europe-Japon-États-Unis.

La lutte entre ces puissances est encore aiguisée par des développements objectifs qui ébranlent profondément le processus d’accumulation capitaliste : la crise et l’explosion des forces de production. Le rapport entre crise, nouvelle technologie et internationalisation peut être résumé comme suit.

2o La crise conduit au renforcement de la concurrence sur les marchés suite à la surproduction et à la forte surcapacité du parc des machines. Une expansion géographique des marchés était exclue jusqu’il y a peu. (Avant l’effondrement des régimes en Europe de l’Est.) Le monde entier était partagé en zones d’influence, et les pays du tiers monde n’offraient aucune perspective pour l’ouverture de « nouveaux » marchés. Malgré l’existence de zones locales de croissance, le pouvoir d’achat du tiers monde dans sa globalité a été fortement ébranlé par la crise, les mesures protectionnistes des pays riches, l’effondrement des prix des matières premières et l’hémorragie provoquée par la dette extérieure.

Dans cette situation, la concurrence entre les monopoles revêt une forme particulière : la conquête de nouveaux marchés n’est possible qu’au détriment de la concurrence. Dans la lutte des monopoles pour conquérir leurs marchés réciproques, le fait d’être présent sur le terrain, d’y disposer d’entreprises et de réseaux de distribution est une question vitale, tout comme la réduction du coût de production, par le choix des endroits de production les plus avantageux, par l’accroissement de l’échelle de production et par le développement des systèmes de sous-traitance. (Parfois à l’échelle mondiale.) Aujourd’hui, nous sommes en présence d’une « concurrence mondiale », d’un « marché mondial » et d’une « production globale ».

3o La nouvelle technologie favorise l’internationalisation de deux manières.

* D’abord la technologie crée de nouvelles possibilités, supprime des barrières matérielles qui freinaient l’internationalisation. L’évolution fulgurante de la télématique (la combinaison de la télécommunication et de l’information) en est le témoignage le plus clair. Des réseaux d’information s’établissent, couvrant le monde entier et facilitant la coordination stratégique. Cette informatisation des réseaux augmente énormément la mobilité du capital. Ces nouveaux systèmes permettent de coordonner, à l’échelle mondiale et sans écoulement de temps (« in real time ») des processus de production, des systèmes d’approvisionnement et des constructions financières complexes.

* Deuxièmement, l’internationalisation est une nécessité pour exploiter les nouvelles technologies d’une manière rentable. Les nouvelles technologies constituent les secteurs les plus prometteurs pour le capital, tant du point de vue de l’étendue du marché que du taux de profit.

Mais il y a trois grandes barrières, qui ne peuvent être franchies qu’en augmentant l’internationalisation :

1o Barrières de capital. Les secteurs de haute technologie dévorent d’énormes capitaux destinés à la recherche et au développement. L’extension de l’échelle internationale, les accords de coopération, le rachat de sociétés étrangères, la formation de blocs supranationaux sont de plus en plus perçus comme une nécessité pour supporter ces coûts.

2o Barrières technologiques. La lutte concurrentielle se développe surtout sur le plan technologique. La coopération au niveau international, les fusions ou les rachats de sociétés sont souvent une nécessité pour acquérir une position de monopole dans un secteur particulier du marché ou pour s’introduire dans un terrain spécialisé.

3o Barrières de marché. Pour récupérer les capitaux engagés, il faut que le marché soit suffisamment étendu. La durée de vie des produits est de plus en plus réduite. Ils sont vite démodés. Le modèle selon lequel « les entreprises doivent d’abord viser la conquête des marchés intérieurs, avant de s’orienter vers l’étranger », est dépassé. Les marchés intérieurs sont les arrières d’une bataille qui se mène directement sur le front des marchés étrangers. Ce qui incite également les groupes à investir à l’étranger, à nouer des alliances ou à effectuer des raids de rachat.

Ainsi donc, la révolution scientifique et technique pousse irrémédiablement à une internationalisation plus avancée, qui est une condition au développement de la technologie moderne et des forces de production.

314.
L’économie globale

Les principaux porteurs de l’internationalisation sont les entreprises et les banques transnationales.

Le terme « transnational » traduit, mieux que « multinational », la caractéristique de ces sociétés qui opèrent à partir d’un centre, situé, dans 95 % des cas, dans un pays riche, impérialiste.

Les activités stratégiques y sont concentrées, notamment la décision finale de toutes les grandes orientations, de la politique des investissements et de la recherche.

Le nombre des entreprises transnationales s’accroît rapidement depuis le début des années 60 et connaît une nouvelle montée sensible depuis le début de la crise. En 1969, il y avait 7 276 entreprises transnationales de par le monde. En 1976, elles étaient 11 000 (avec 82 600 filiales, dont 21 000 dans les pays du tiers monde), et en 1982, elles étaient 18 000 (avec plus de 100 000 filiales). Malgré la stagnation de l’économie mondiale, le rôle des entreprises transnationales n’a cessé de croître.

À part les mastodontes traditionnels, un nombre sans cesse croissant d’entreprises moyennes optent dès à présent pour l’expansion internationale ou s’insèrent dans des réseaux internationaux.

Dans le secteur financier, les banques transnationales dominent les marchés internationaux. En 1985, les 100 premières banques mondiales possédaient 4 660 filiales étrangères. Mais dans le secteur des banques et des institutions financières, l’internationalisation se traduit avant tout par la nature des opérations financières, plutôt que par le nombre des filiales à l’étranger. Seules les toutes grandes banques disposent de suffisamment de capitaux, d’un rayon d’action assez large et des infrastructures nécessaires pour maîtriser les flux de capitaux internationaux. Le prêt bancaire traditionnel cède la place aux grandes opérations financières, à l’engineering financier, à l’investment banking. Les activités transfrontalières, surtout l’achat et la vente de valeurs (actions, obligations, monnaies) dans les bourses internationales, prennent une énorme ampleur. Le volume des opérations internationales à la bourse londonienne des eurodollars est 25 fois supérieur au volume du commerce international de marchandises et de services. Le volume des opérations de change (commerce de monnaies nationales) a doublé entre 1979 et 1984, pour doubler une nouvelle fois entre 1984 et 1986. Les grandes banques essaient de s’établir en intermédiaire et en vendeur de nouveautés financières dans ces marchés de la spéculation.

Une nouvelle forme d’internationalisation se développe très vite : l’entrelacement des groupes au sein de la « Triade ». C’est dans cette triade que les marchés sont les plus développés, surtout ceux des produits de haute technologie. Le marché de l’électronique par exemple brasse à ce moment 20 000 milliards de francs belges par an, dont les pays du tiers monde ne représentent que 5 à 10 %.

Le coût élevé de la recherche et du développement des produits de haute technologie contraint les capitalistes à se grouper, à nouer des alliances. La rapidité du développement des produits nouveaux les oblige à récupérer très vite le capital investi dans le développement. Ceci n’est possible qu’en vendant simultanément sur tous les grands marchés mondiaux.

Tous ces facteurs renforcent la politique des alliances. Des réseaux impressionnants de participations croisées, des investissements communs, des accords technologiques, des partages de brevets et de marchés voient le jour. Des centaines de liens unissent entre eux les groupes américains, européens et japonais. Ils « se surveillent de près », ils coopèrent et se combattent pour la domination du marché mondial. Il n’est plus exceptionnel de voir les plus grands concurrents, tels que GM et Toyota ou Philips et Sony, prendre des initiatives en commun.

La majorité de ces groupes visent également à étendre leur présence dans les trois pôles de la Triade. Ainsi, la stratégie de Philips, tout comme celle de Siemens, vise-t-elle une présence équivalente dans les trois régions Europe, Amérique, Sud-Est asiatique.

Un réseau d’accords de coopération n’exclut nullement une concurrence impitoyable. La manière la plus sûre de conquérir des marchés est encore toujours d’éliminer les concurrents. Et la manière la plus rapide de s’assurer le contrôle des marchés, c’est de racheter celui des autres. C’est ce qui explique le rôle croissant des reprises, des fusions, des offres publiques d’achat (prenant ou non le caractère d’un raid hostile) dans la mondialisation de l’économie. Beaucoup d’alliances éclatent à cette occasion et se transforment en raids de rachat. Durant la période de juin 1988 à juin 1989, il y a eu, au niveau mondial, 2 675 reprises ou fusions, pour un total de 4 600 milliards de francs belges. En 1987-1988, le nombre de reprises ou des joint ventures (initiatives communes) effectués par les 1 000 principales entreprises européennes a augmenté de 45 % par rapport à l’année précédente. 450 des 1 025 opérations enregistrées (44 %) étaient transfrontalières10. (Voir aussi le paragraphe 123.)

Tout cela conduit à une formation sans précédent de conglomérats d’entreprises au niveau international et à un renforcement énorme du phénomène du capital financier international (caractérisé par la fusion du capital bancaire et industriel dans des structures supranationales). Le raid contre la Société Générale en 1988, qui a donné naissance au groupe franco-belge Suez-Générale est un excellent exemple illustrant ce phénomène et ne peut être compris que dans ce contexte.

32.
Exploitation patronale sans frontières

321.
Stratégie mondiale des monopoles et des banques

Les groupes transnationaux appliquent des stratégies mondiales, c’est-à-dire qu’ils répartissent des unités de montage et de production à travers le monde entier, cherchant à profiter des facteurs les plus avantageux : salaires réduits, absence de syndicalisme, niveau de formation des forces de travail. Ce nouveau partage du travail à travers le globe est désigné sous le terme de « globalisation de la production ».

La globalisation de la production adopte diverses formes.

1o La production pour un marché local n’est plus la règle. Les entreprises se spécialisent dans un ou plusieurs produits dont ils approvisionnent le marché mondial. Les organisations par pays sont remplacées par des organisations par produit. Le concept et la méthode de production du modèle GM de l’Opel Kadett, Vauxhall, Astra ont été élaborés en Allemagne. La production se situe en Corée du Sud (où GM partage le contrôle avec le groupe coréen Daewoo) et le véhicule est finalement importé aux États-Unis pour être vendu sous le nom Pontiac Le Mans.

2o La production des pièces détachées peut être répartie sur le globe entier. Les pièces des ordinateurs assemblés à Eindhoven proviennent du Sri Lanka, de Singapour ou de Malaisie.

Par ailleurs, les investissements directs dans les pays du tiers monde sont souvent remplacés par des contrats de sous-traitance à moindre risque. Les entreprises du tiers monde jouent le rôle de fournisseurs à bas prix pour les entreprises d’assemblage dans les pays riches.

L’enchevêtrement du travail de nombreux travailleurs à travers toute la planète, la dépendance vis-à-vis du travail des autres, sont devenus tels que le caractère collectif de la production a pris une dimension sans précédent. Les chaînes de montage d’un seul produit sont disséminées à travers toute la planète. Le fait qu’environ 30 % du commerce mondial s’effectue à l’intérieur même de firmes multinationales, entre les filiales d’un même groupe, le démontre bien11.

La mobilité du capital devient beaucoup plus grande. La production peut être réalisée dans des unités plus petites, peut être transférée plus facilement. Le capital ferme des entreprises, déplace des pions pour un seul motif : le bénéfice. Après l’exode de capitaux vers les pays à bas salaires, comme Taiwan, Singapour, la Malaisie ou le Sri Lanka, un retour vers les pays industrialisés semble se dessiner, où une production flexible et de haute technicité se développe plus facilement. Le « partage international du travail » est en plein mouvement : du point de vue technologique, des projets de production complexes peuvent englober toute la planète. L’impérialisme développe de nouveaux circuits fortement influencés par la technologie et les méthodes de production nouvelles12.

Les normes de la compétitivité sont fixées au niveau mondial par le patronat qui, à cet effet, se base sur les acquis sociaux les moins avantageux et la productivité la plus élevée. De ce fait, les stratégies patronales prennent très vite une dimension mondiale.

La flexibilité, les réformes fiscales, le démantèlement de la sécurité sociale sont mesurés selon des normes internationales, ce qui conduit à un démantèlement en spirale.

Dans les pays les plus riches se développe un secteur marginal, doté des conditions de travail et de rémunération caractéristiques des « pays à bas salaires », et constitué essentiellement d’immigrés et de femmes. L’essor de la sous-traitance et du travail à domicile sont le prolongement de cette politique13.

La politique des gouvernements nationaux se conforme de plus en plus aux lois contraignantes de la concurrence internationale. Des organismes internationaux, tels que le FMI, la Banque mondiale et l’OCDE, dictent les normes mondiales du capital.

322.
La division internationale du travail

Si l’on considère cette évolution du point de vue des pays du tiers monde, on peut distinguer parallèlement différentes phases historiques de l’impérialisme. Celles-ci sont déterminées par la place qu’occupent les pays du tiers monde dans la stratégie de domination des pays riches (le partage international du travail).

Il y a d’abord l’ « ancienne » division internationale du travail, héritée de la période coloniale, qui commence à la fin du 19e siècle et se poursuit jusque dans les années 50-60. L’impérialisme exporte des capitaux vers le tiers monde surtout pour y exploiter des matières premières, des minerais et des produits agricoles. Les pays capitalistes profitent des produits de base à bon marché et la finition du produit se fait dans le pays colonisateur. C’est ce que la Belgique et la Société Générale ont fait au Congo. Cet « ancien » partage du travail reste, aujourd’hui encore, pour beaucoup de pays du tiers monde la base du néocolonialisme. Pour 42 des 59 pays du tiers monde pour lesquels la Banque mondiale fournit des chiffres, les matières premières et les produits agricoles constituent plus de 70 % des exportations. Un grand nombre de pays du tiers monde sont entièrement dépendants de l’exportation d’un ou deux produits de base.

Mais parallèlement, une « nouvelle » division internationale du travail se développe. Après la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs vagues d’investissements se succèdent dans certains pays du tiers monde, dans le secteur de la transformation et dans le secteur des produits de consommation.

La première vague d’investissements (dans les années 50-60) correspond surtout à la politique de certains pays latino-américains, consistant à s’industrialiser par la voie de la « substitution à l’importation ». Il s’agit notamment de remplacer les produits importés par une production locale. Les sociétés transnationales en profitent pour créer, dans ces pays, des filiales de production et pour produire sur place pour les marchés locaux.

Une deuxième vague d’investissements se développe dès le milieu des années 70. La crise de l’économie mondiale entraîne une surproduction des monopoles et provoque une chasse aux marchés rentables et aux investissements. Les pays du tiers monde servent de refuge aux capitaux en quête de placement rentable. 25 % des investissements étrangers directs s’acheminent vers les pays en voie de développement. Ces investissements n’ont plus pour objectif principal le contrôle des marchés locaux (comme lors de la première vague), mais la production pour l’exportation. Les pays du tiers monde qui ont totalement échoué dans leur politique de « substitution à l’importation » essaient d’attirer des transnationales qui produisent pour le marché international. Dans ce but, on crée des « zones de libre-échange » et des « zones franches », où les transnationales jouissent d’une liberté totale, d’une exonération totale d’impôts. Le nombre de ces zones est passé de 52 en 1975 à 183 en 1985.

De cette manière une nouvelle division internationale du travail s’établit : certains pays du tiers monde (les nouveaux pays industrialisés, tels que le Brésil, le Mexique, et les quatre « dragons » du Sud-Est asiatique, la Corée du Sud, Taiwan, Hongkong et Singapour) sont submergés par les filiales transnationales, qui produisent pour l’exportation, pour les marchés mondiaux.

Les transnationales y profitent du bas prix de la force de travail : il ne représente qu’un dixième ou une vingtième des salaires « normaux ». Les grandes banques participent pleinement à cette exportation de capitaux. Les excédents des « pétrodollars », placés dans les banques des pays riches, sont prêtés en masse aux pays pauvres pour financer les infrastructures nécessaires à l’implantation des usines. Les grands producteurs de machines et d’équipements lourds trouvent dans ces pays du tiers monde un marché inattendu qui leur fait oublier la saturation et la surproduction. Des transnationales comme Caterpillar réalisent dans cette période jusqu’à 40 % de leur chiffre d’affaires (en 1981) dans les pays du tiers monde.

En 1981-1982, une sévère récession économique se produit, avec un nouvel effondrement des marchés mondiaux. Les pays riches ferment leurs frontières aux produits du tiers monde. Le Mexique, premier pays à succomber sous le poids écrasant de son énorme dette extérieure, arrête le remboursement. La menace d’une crise financière mondiale est réelle. Aux États-Unis, Reagan lance sa politique néo-libérale en vue de rétablir la « grandeur » et le « prestige » du pays : une politique basée sur un dollar fort, sur la militarisation, et sur le soutien aux monopoles américains. Jusqu’au krach boursier du 19 octobre 1987, les États-Unis joueront le rôle de locomotive de l’économie mondiale, avec comme conséquence un accroissement sans précédent de la dette extérieure américaine. (Voir le paragraphe 114.)

Tous ces développements influencent l’orientation des investissements et des flux financiers à travers le monde.

* Les transnationales continuent d’investir dans le tiers monde, mais de moins en moins sous la forme de capital direct. Par ailleurs, les investissements « non liquides » continuent d’augmenter. Prenons un exemple. Une multinationale participe pour 50 % à un investissement en Inde. Ces 50 % ne sont pas du capital frais, liquide : il s’agit de licences, de « know-how », de coopération dans la gestion, de brevets technologiques. Autres possibilités : les transnationales concluent des contrats de sous-traitance avec des firmes locales ou elles vendent des usines « clés sur porte ».

* Les banques transnationales se retirent des pays « à grand risque » et ne prêtent plus qu’avec des garanties solides émanant des institutions internationales comme le FMI. Elles destinent leurs fonds disponibles aux États-Unis (dette extérieure) et à la spéculation sur les marchés financiers (obligations, actions…). Ces marchés connaissent une expansion sans précédent : ils sont passés de 45 milliards de dollars en 1981 à 213 milliards en 1985.

323.
Conséquences catastrophiques pour les pays du tiers monde

L’envahissement des économies du tiers monde par les entreprises transnationales désintègre complètement ces économies, et en cas de retrait, il ne reste que des ruines. Prenons un exemple « moyen », les Philippines. Ce pays a attiré des investissements étrangers en créant des zones franches, comme la grande Bataan Export Processing Zone. À son propos, les communistes philippins disent :

« Ces investissements renforcent l’emprise de l’impérialisme sur notre pays. Ils renforcent également la classe de la bourgeoisie locale qui collabore avec le capital étranger.

Par ailleurs, le bénéfice économique que les Philippines en retirent est très contestable, parce que l’économie est de plus en plus orientée vers l’exportation. Nous nous opposons à cette situation. Ce dont nous avons besoin, c’est un développement progressif de l’agriculture et une industrialisation au service de ce développement. Mais tout ce qui a été développé dans ce sens par la bourgeoisie locale est confronté à la concurrence des multinationales qui envahissent notre économie, parce que les transnationales font appel aux capitaux locaux disponibles et à la main-d’œuvre la plus qualifiée. Les secteurs existants du textile et de la confection sont éliminés. Le chômage augmente.

Les difficultés financières du pays ne cessent d’empirer. Les bénéfices quittent le pays pour l’étranger. Pour chaque dollar investi pendant la période 1975-1985, 3,75 dollars sont partis à l’étranger. Le pays est étranglé par les dettes. Les transnationales ne contribuent en rien à combler ce gouffre, parce qu’elles drainent elles-mêmes tout l’argent disponible vers leurs propres investissements. 75 % des capitaux investis sont des prêts à taux réduits obtenus sur le marché local. Elles profitent de divers subsides et d’exemptions d’impôt à l’importation, avantages qui sont finalement prélevés sur la population. »

Sans parler des conditions de travail inhumaines imposées aux ouvriers de ces pays. Dans la plupart des cas, ces usines emploient beaucoup de travailleurs manuels. Pour ce travail, les transnationales engagent de préférence des femmes, qui subissent une triple exploitation : d’abord comme main-d’œuvre, comme chez nous, ensuite comme main-d’œuvre du tiers monde (cinq à six fois moins chère que chez nous), finalement comme femmes ouvrières (deux fois moins chères que les hommes).

C’est le capitalisme sous sa forme la plus primitive et la plus cruelle : la main-d’œuvre ne doit même pas être payée suffisamment pour subvenir à ses besoins et se reproduire. Il y a suffisamment de réserve.

Mais on voit également l’apparition dans le tiers monde d’entreprises ultramodernes et flexibles, servant de banc d’essai pour les conditions de travail que le capitalisme veut généraliser. L’entreprise modèle de Volkswagen au Mexique ne compte que des ouvriers au contrat temporaire !

Certains pays du tiers monde sont ainsi devenus d’importants exportateurs industriels. Ces nouveaux pays industrialisés (NPI) paient cher leur développement industriel : une dette croissante et une dépendance asphyxiante en font les otages des marchés internationaux, dominés par les pays impérialistes. Ils restent en grande partie dépendants de la technologie des pays riches, et ce fossé technologique leur empêche l’accès aux branches les plus avancées de l’industrie. Le Brésil, qui a connu le plus grand afflux d’entreprises transnationales, a une dette extérieure de 80 milliards de dollars, et une inflation de 1 800 % en 1989.

Les dernières années, on parle de plus en plus de recentrage. À l’opposé de la tendance à investir dans le tiers monde, une autre tendance se manifeste, celle du retour vers les pays les plus industrialisés. Plusieurs raisons expliquent ce courant :

* L’importance croissante du facteur technologique et de la science dans la production réduit d’autant l’importance du coût salarial. Si l’on sait que le coût salarial des entreprises les plus avancées au Japon, même dans les secteurs de l’automobile ou de l’acier, n’excède pas les 5 à 10 %, on comprendra que l’avantage des pays à bas salaires s’estompe.

* La concurrence entre les monopoles se joue surtout sur le plan technologique. Les pays industrialisés détiennent également le monopole de la technologie. 80 % des nouveaux brevets (les inventions) sont enregistrés dans les cinq principaux pays capitalistes. C’est là que la lutte concurrentielle est la plus âpre, c’est là que les monopoles concentrent leurs forces.

324.
La formation de blocs

L’internationalisation et le renforcement de la concurrence sur les marchés les plus évolués vont de pair avec la formation de nouveaux blocs. Le projet de l’Europe 92 en est la manifestation la plus spectaculaire. Afin de mieux mener la lutte sur les marchés mondiaux, les groupes européens se réunissent pour constituer et dominer un « marché intérieur » plus vaste, pour partager le coût de la recherche, pour obtenir d’un appareil d’État européen un soutien plus efficace que celui que les États nationaux séparés ne peuvent leur accorder.

Le « marché unique » ne couvre formellement que la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux. Mais le processus mis en marche sur l’ordre des grands monopoles (réunis depuis 1983 dans la Table ronde des industriels européens) a des conséquences profondes dans tous les domaines.

1o Les grandes restructurations provoquées par ce projet de « l’Europe sans frontières » renforcent les regroupements internationaux et la centralisation en Europe. La monopolisation se fait à un rythme accéléré. Le marché unifié est une aubaine pour les groupes les plus grands, financièrement les plus forts, et géographiquement les plus ramifiés. Par une vague sans précédent de fusions, de rachats, de raids (comme celui de la Société Générale en 1988), les groupes européens cherchent à s’assurer la meilleure position de départ en vue du marché unifié. Cela signifie une plus grande concentration transfrontalière du pouvoir et des richesses entre les mains de quelques magnats.

2o Une offensive est menée de front contre la classe ouvrière et contre toute la population. La vague sauvage de restructurations des monopoles se joint à la pression exercée par les structures européennes dans le sens d’un nivellement vers le bas. Une spirale destructrice se développe, qui tend à démanteler d’une manière accélérée les acquis sociaux, l’emploi, les conditions de travail, les salaires, les services publics, les droits démocratiques et syndicaux. Ce chantage et ce dumping social se répandent librement au niveau des entreprises, en l’absence de toute obligation de nivellement vers le haut.

3o On crée un appareil d’État européen qui sert les intérêts des monopoles et renforce leur dictature.

Le « marché unique » incite la bourgeoisie européenne à renforcer ses structures supranationales de décision. Les travailleurs sont soumis à un carcan européen, qui impose les nonnes économiques du grand capital et nivelle vers le bas les normes sociales. L’Allemagne unifiée, qui se dresse comme une nouvelle superpuissance, dirigera l’Europe unie à son avantage et obligera les autres pays à suivre sa « discipline ».

La bourgeoisie élabore un appareil répressif européen. Son but est de parvenir à une législation européenne, dont le moteur est la lutte contre « l’ennemi intérieur » (c’est-à-dire le mouvement progressiste et ouvrier) et « l’ennemi extérieur » (surtout les pays du tiers monde progressistes et les réfugiés politiques). Sous le prétexte de la lutte contre le terrorisme, cette unification vise à « harmoniser » vers le bas la législation démocratique, c’est-à-dire à la ramener au niveau allemand. L’unification européenne veut instaurer une sorte de « cordon sanitaire » à ses frontières externes, ce qui rendra la chasse aux « immigrés clandestins » encore plus cruelle. En vue de l’application de cette législation, on prépare une Europe policière, contrôlée par personne, mais contrôlant toute la population.

4o Le projet « Europe 92 » propage le nationalisme bourgeois au niveau européen. La culture de l’eurochauvinisme renforce la tendance inquiétante à reléguer définitivement les immigrés du tiers monde au rang de citoyens de seconde zone. Dans ce climat, des idéologies abjectes comme le racisme et le fascisme se déploient librement. Les thèmes lancés par l’extrême droite sont de plus en plus repris dans les programmes et dans la pratique politique des grands partis bourgeois.

5o L’Europe s’érige en bloc impérialiste face au tiers monde. La libre circulation des personnes à l’intérieur des frontières de l’Europe ne s’applique pas aux immigrés provenant du tiers monde, et les barrières contre les réfugiés économiques et politiques sont rehaussées.

La recherche scientifique commune de l’Europe en vue de nouveaux procédés de production et de matériaux nouveaux rejette le tiers monde dans une position marginale dans le domaine industriel et technologique. Le fossé technologique s’approfondit et la division internationale du travail, telle qu’elle existe aujourd’hui, s’en trouve renforcée : le tiers monde est cantonné dans son rôle de fournisseur de matières premières à vil prix et de main-d’œuvre industrielle.

Le tiers monde souffre d’une hémorragie permanente, provoquée par son énorme dette extérieure. Le flux net de capitaux du Sud vers le Nord se chiffrait à 38 milliards de dollars en 1987, à 43 milliards de dollars en 1988, dont les banques et les États européens dévorent une bonne partie. Sur ce plan également, l’unification renforce la position des pays européens vis-à-vis du tiers monde.

325.
Un Quatrième Reich en gestation ?

La chute des régimes socialistes en Europe de l’Est, l’annexion économique de ces pays par les entreprises et les banques transnationales créent une nouvelle situation en Europe. La menace d’un quatrième Reich, d’une nouvelle superpuissance économique et politique au sein d’une « grande Europe » devient réelle. Les monopoles allemands et européens se concentrent sur l’acquisition des entreprises et des marchés de l’Europe de l’Est.

La nouvelle situation aura, à première vue, pour effet d’atténuer les contradictions dans le monde, mais elle mènera finalement à une lutte beaucoup plus acharnée pour la suprématie mondiale, entre l’Europe dominée par la « Grande Allemagne », le Japon et les États-Unis. L’abîme les séparant du tiers monde s’approfondira d’autant plus.

Par ailleurs, de grandes parties de l’Europe de l’Est feront figure d’hinterland néocolonial des pays européens les plus riches. La division internationale du travail subira d’importantes modifications dans cette grande Europe. Dès à présent, on constate deux phénomènes. D’abord, un exode de travailleurs sans emploi vers « l’Ouest », où le patronat les accueille à bras ouverts (contrairement aux travailleurs non qualifiés provenant du tiers monde). Les immigrés du tiers monde qui vivent déjà chez nous risquent de se voir exclus encore davantage, et d’être la cible de campagnes de haine racistes, parce que leur force de travail n’est pas indispensable (pour le moment). Ensuite, un transfert de certaines unités de production de pièces détachées vers l’Europe de l’Est, reléguant ces pays, nouvellement promus au rang de pays « libres », à l’état de fournisseurs à bon marché et de sous-traitants des entreprises occidentales.

33.
Le syndicat et l’internationalisation

Le syndicalisme est de plus en plus confronté aux conséquences de l’internationalisation. Les syndicats doivent prendre position face aux restructurations qui s’opèrent à un rythme sans cesse plus rapide :

— transfert des sites de production vers les pays à bas salaires (comme le transfert de Philips-Louvain vers Singapour) ;

— fermetures décidées dans les quartiers généraux à l’étranger, comme celles de Concord Systems, Michelin, British Leyland, Prestige, etc. ;

— restructurations qui préparent l’Europe de 1993, comme celle de la Société Générale, les secteurs de l’alimentation, des banques, des assurances… ;

— les entreprises qui se réorientent vers des segments du marché, qui passent à des restructurations internes en se débarrassant de certaines sections de la production ou en les éliminant.

Les syndicats doivent également prendre position face aux grandes évolutions qui déterminent la « mondialisation », aux nouveaux rapports de forces dans le monde, à l’Europe 92, aux nouveaux circuits d’exploitation.

331.
Les internationales syndicales

La position des syndicats nationaux dans l’ordre mondial existant se traduit officiellement par leur affiliation aux organisations syndicales internationales. Bien que celles-ci soient de constitution hétérogène et qu’elles puissent receler diverses tendances, le regroupement en différentes « internationales » s’opère suivant des lignes idéologiques clairement démarquées. (Voir l’encadré 331 bis.)

Dans deux grandes internationales, les syndicats belges jouent un rôle considérable.

La FGTB appartient à la Confédération internationale des syndicats libres (CISL). L’orientation de la CISL se caractérise par les lignes de force qui ont présidé à sa fondation. Les « syndicats libres » étaient des syndicats anticommunistes, qui reprochaient aux syndicats de la Fédération syndicale mondiale (FSM) leur dépendance vis-à-vis des partis communistes, alors que les liens syndicats-partis entre les syndicats d’Europe occidentale et les partis sociaux-démocrates ou entre le TUC britannique et le Labour Party étaient pour le moins aussi évidents. Les syndicats « libres » ont clairement opté pour des réformes à l’intérieur de l’économie de marché, pour une démocratie bourgeoise « corrigée ».

Cependant, au sein des syndicats affiliés à la CISL, il y a toujours eu des différences de « dosage » d’anticommunisme et de réformisme, ce qui a conduit à des tensions permanentes entre la confédération américaine AFL-CIO et les syndicats européens d’orientation sociale-démocrate.

Lorsque la CISL a été fondée en 1949, comme scission de la FSM, l’internationale était dominée (idéologiquement et financièrement) par le syndicat américain AFL, pour qui chaque réforme plus ou moins radicale s’identifiait au communisme. Les syndicats de tendance social-démocrate se sont progressivement alignés sur une politique plus pragmatique et réformiste. Depuis la période de la guerre froide, la confédération AFL-CIO — la fusion s’est produite entre-temps — a perdu en influence et a même quitté l’internationale en 1969, pour protester contre le rapprochement entre la CISL et la FSM. Mais par la voie de ses puissants « instituts de formation » et à travers les centrales professionnelles (chimie, métallurgie, communications…), l’AFL-CIO a poursuivi sans relâche sa lutte anticommuniste dans le tiers monde, ce qui lui vaudrait plutôt l’emblème d’AFL-CIA14. L’AFL-CIO a également maintenu sa domination sur l’organisation régionale de la CISL en Amérique latine (l’ORIT). Plusieurs syndicats du tiers monde sont de purs produits de l’AFL-CIO (surtout dans le Sud-Est asiatique et en Amérique latine). Plusieurs d’entre eux, dans le Sud-Est asiatique, en Corée du Sud, aux Philippines, et dans les pays de l’ASEAN (Malaisie, Singapour et Thaïlande), sont devenus les syndicats gouvernementaux officiels et les piliers des régimes proaméricains. (Le TUCP aux Philippines était le seul syndicat reconnu par Marcos !) Ils confessent un syndicalisme favorable au régime en place et hostile au communisme. Cette ligne est enseignée dans les instituts de l’AFL-CIO, spécialement créés à cet effet et directement subsidiés par le gouvernement américain. L’institut AIFLD par exemple opère officiellement en Amérique latine depuis 1961 et, selon les estimations, le gouvernement américain lui accorde environ 10 millions de dollars par an pour assurer son fonctionnement, hormis les dons offerts par les patrons américains. L’AIFLD et l’ORIT y ont combattu les régimes progressistes, en créant ou en soutenant des syndicats opposés au régime, préparant ainsi la voie à des coups d’État de la CIA (entre autres au Guatemala en 1954, au Brésil en 1964 et au Chili en 1973).

L’AFL-CIO dispose d’un institut similaire en Asie (AAFLI) et en Afrique (AALC). En 25 ans, au moins 600 000 à 700 000 dirigeants syndicaux sont passés par l’un de ces trois instituts de formation.

En Europe occidentale, selon le modèle CISL d’aide aux syndicats amis dans le tiers monde, une fondation allemande, la Friedrich Ebert Stiftung, subventionne de même des syndicats amis et dispose de son propre institut à Djakarta.

C’est incontestablement en vue du contrôle des syndicats du tiers monde que la confédération AFL-CIO est redevenue membre à part entière de la CISL en 1981.

À propos de questions cruciales dans le tiers monde, telles que la Palestine, le Nicaragua, les Philippines, la Corée, la Chine, la CISL emboîte généralement le pas à l’AFL-CIO, aux « libéraux » (démocrates) américains, et… à la CIA, ce qui provoque régulièrement des mouvements d’opposition. Sous la pression des syndicats européens, la CISL tente actuellement d’attirer des syndicats du tiers monde plus radicaux (comme le COSATU d’Afrique du Sud). Inspirée par sa position fondamentalement réformiste et anticommuniste, la CISL s’oppose aux syndicats réellement anti-impérialistes dans le tiers monde, comme le KMU des Philippines. La CISL veut « contrôler » et arrondir les excès de l’impérialisme et imposer des limites à la politique arbitraire des transnationales. La CISL veut généraliser au niveau mondial le modèle occidental de concertation sociale et de participation. Le représentant par excellence, de cette voie, était Charles Levinson, ancien président de l’ICEF (internationale de la chimie) : grand dénonciateur des transnationales, grand défenseur de la cogestion et anticommuniste viscéral15.

Les secrétariats professionnels affiliés à la CISL jouent souvent un rôle plus actif dans l’organisation de la solidarité internationale à l’occasion de grèves, de répression syndicale, etc. Citons comme exemple positif, la campagne mondiale de boycott contre Coca-Cola pour soutenir les 450 ouvriers qui, au Guatemala, ont lutté pendant neuf ans contre l’une des plus puissantes transnationales16. Cette campagne a été dirigée par l’IUF (alimentation). Dans le boycott de l’Afrique du Sud, les secrétariats professionnels ont également joué un rôle actif. L’ICEF (chimie, énergie) et la FIOM (métallurgie) sont à la base de différents « Conseils mondiaux » réunissant des délégués syndicaux de groupes mondiaux comme Philips, General Motors, Ford, Nestlé, Akzo, Unilever, Solvay, BSN-Glaverbel, etc.

La CSC quant à elle joue un rôle primordial dans la Confédération mondiale du travail (CMT). Au congrès de Caracas en novembre 1989, Willy Peirens, qui venait d’accéder à la présidence de la CSC, a été élu président de la CMT. On peut affirmer que la survie même de la CMT dépend de la CSC.

Les syndicats chrétiens ont été créés pour barrer la route au socialisme et au communisme, pour remédier aux « abus du capitalisme » dans un esprit de collaboration de classes, pour faire collaborer le travail et le capital (Rerum Novarum). Dans le cadre de la CMT, les présidents successifs de la CSC se sont consacrés corps et âme à cette tâche et ils ont surtout œuvré à endiguer le communisme dans le monde entier. Dans le cadre de la CMT, l’ancien président de la CSC August Cool a mené, après la Deuxième Guerre mondiale, une croisade anticommuniste en Afrique, en Asie et en Amérique latine17. Sur cette base, la CMT a acquis une influence assez considérable dans les pays du tiers monde, en particulier en Amérique latine (à travers sa centrale régionale latino-américaine CLAT) et dans certains pays africains (comme le Zaïre).

Mais d’autre part, plusieurs de ces organisations syndicales sont influencées par la théologie de la libération, surtout en Amérique latine. Au congrès d’Évian en 1973, une radicalisation verbale s’est manifestée, sous la pression de la CFDT française et de la CLAT latino-américaine. Un programme anti-impérialiste a été adopté, qui affirme notamment : « Le développement n’est plus concevable qu’en dehors du système capitaliste, qui, durant son existence, a opprimé les hommes et les femmes dans les pays industrialisés et encore plus dans le tiers monde ». La CMT veut défendre « le véritable socialisme, c’est-à-dire la socialisation des moyens de production et des moyens d’échange entre les mains des travailleurs et au service du peuple, le planning démocratique de l’économie et de son développement, la voie de l’autogestion et la suppression du salariat18. »

Une radicalisation qui sera rapidement aplanie par après. Houthuys (qui siégeait à ce moment dans la Trilatérale aux côtés de Carter et de Brzeziński) part immédiatement en guerre contre les résolutions du congrès d’Évian, et après 1977, lorsque la CFDT quitte la CMT, il parvient à neutraliser la tendance. Actuellement, la CMT marche de nouveau au pas. Au pas des sociaux-chrétiens européens, qui s’intéressent particulièrement à l’Amérique latine et centrale. L’un des principaux instituts qui traduisent cet intérêt particulier est la fondation KAS (Konrad Adenauer Stiftung), mise sur pied par la CDU allemande dans le but d’organiser des « activités de formation » en Amérique latine, et plus tard dans les autres continents. La KAS soutient annuellement, à coups de millions de marks, l’Organisation sociale chrétienne d’Amérique19 et finance des instituts de formation de la CLAT et du BATU (respectivement à Caracas et à Manille). Les sociaux-chrétiens (et leurs finances) emboîtent remarquablement le pas à la confédération américaine AFL-CIO et de la CIA.

Le syndicat libre polonais Solidarność (affilié aussi bien à la CMT qu’à la CISL) est devenu le nouvel enfant chéri de la CMT et est présenté comme modèle aux syndicats du tiers monde : il est chrétien, très anticommuniste et partisan de l’économie de marché. Ce syndicat « indépendant » a joué un rôle politique remarquable dans la restauration du capitalisme. Entre-temps, l’ancien secrétaire général de la CMT, le Polonais Kulakowski, est devenu l’ambassadeur du nouveau régime polonais auprès de la Commission européenne.

Le rôle que les deux confédérations syndicales CMT et CISL jouent depuis des dizaines d’années dans le tiers monde, par le biais de leurs instituts de formation, se répétera d’une manière encore plus accentuée dans les pays de l’Est. L’empressement des partis et syndicats occidentaux à former des cadres et à financer de nouveaux partis et de nouveaux syndicats dans les pays de l’Est n’a d’égal que la rapidité avec laquelle les monopoles occidentaux envahissent l’économie de ces pays. Lorsque les monopoles auront à nouveau réduit les forces de travail à l’état d’esclaves salariés, ces derniers auront le droit de s’affilier à des syndicats « libres » pour lutter contre le chômage, contre la course impitoyable au profit d’une petite minorité, et contre l’inégalité sociale. Liberté d’exploitation et syndicats « libres » : cela démontre d’une manière frappante à quel point les deux sont intimement liés

331 bis. Bref historique des internationales syndicales*

Les premières internationales syndicales étaient constituées d’organisations professionnelles (imprimeurs, couturiers, métallurgistes, travailleurs du textile…). Elles sont nées à la fin du siècle dernier et existent toujours. Aujourd’hui, elles représentent l’aile professionnelle de la CISL sociale-démocrate. (Voir plus loin.)

Une première tentative d’unification des syndicats nationaux donna naissance, en 1913, à la Fédération syndicale internationale (FSI). Celle-ci éclata immédiatement et se scinda en trois blocs : ceux des deux camps belligérants et un bloc neutre.

Après la guerre, en 1919, la FSI fut reconstituée. En 1921, la fédération syndicale américaine AFL quitta la FSI, à cause de sa doctrine trop explicitement socialiste et les syndicats communistes créèrent leur propre internationale : l’Internationale syndicale rouge (ISR ou Profintern). En 1920, les syndicats chrétiens formèrent leur propre internationale : la Confédération internationale des syndicats chrétiens (CISC).

Après la Deuxième Guerre mondiale, cette division en blocs idéologiques fut temporairement surmontée. À Paris, en octobre 1945, la Fédération syndicale mondiale (FSM) vit le jour. Elle réunissait les organisations syndicales communistes et socialistes de 71 pays et comptait 70 millions d’affiliés. Seuls, la fédération américaine AFL et les syndicats chrétiens refusèrent d’adhérer.

L’AFL mena (en collaboration avec la CIA) une politique active de scission pour barrer la route au communisme en Europe occidentale et incita les syndicats sociaux-démocrates à soutenir le plan Marshall en vue de la reconstruction de l’Europe sous l’égide des États-Unis. Cela conduisit finalement à la scission et la reconstitution, en 1949, de l’ancienne FSI. Celle-ci prit ensuite le nom de CISL (Confédération internationale des syndicats libres).

La confédération américaine AFL-CIO accusa la CISL de tolérance à l’égard du communisme et retira son affiliation en 1969. Mais à partir de 1981, elle redevint membre à part entière.

Les trois internationales syndicales

La FSM comptait jusqu’il y a peu 190 millions d’affiliés, dont 100 millions en Union soviétique. À côté des syndicats communistes d’Europe de l’Est, la CGT française en faisait également partie, mais pas la CGIL italienne. Les syndicats chinois et albanais ne sont plus membres depuis 1960. Dans le tiers monde, la FSM compte parmi ses organisations affiliées, des syndicats d’Angola, de Cuba, d’Éthiopie, du Vietnam, d’Irak, ainsi que des syndicats plus petits, tels que l’AITUC d’Inde, le syndicat TUPAS des Philippines, le SACTU d’Afrique du Sud et le DWC du Sri Lanka.

Comment la FSM évoluera-t-elle après l’effondrement de la plupart des régimes et des partis communistes de l’Est ? Les syndicats bulgare, hongrois et tchèque ont déjà été dissous en juillet 1990 et reconstitués sur une ligne « d’économie de marché sociale ». Les nouveaux syndicats dans les pays de l’Est proclament tous leur « indépendance vis-à-vis de l’État, des partis et des autres organisations politiques ». Le nouveau syndicat tchèque a quitté la FSM et s’est affilié à la CISL. Les autres syndicats des pays de l’Est ont déjà quitté la FSM dans les faits. Le syndicat est-allemand a été englouti par la DGB ouest-allemande et passe donc automatiquement à la CISL. Dans ces conditions, il est difficile de prédire quelle sera l’évolution de la FSM. Éclatera-t-elle suite à la défection de la plupart de ses membres ? Deviendra-t-elle un pôle de regroupement des syndicats radicaux du tiers monde ? Ou choisira-t-elle la voie de la sociale-démocratie en fonctionnant comme forum provisoire et tremplin vers la CISL ? L’évolution du syndicat soviétique peut être décisive.

Par ailleurs, une situation de « pluralisme syndical » s’installe dans tous les pays d’Europe de l’Est. Diverses centrales syndicales nouvelles voient le jour. En Pologne, la situation est spécifique : l’ancien syndicat « indépendant » Solidarność, affilié aussi bien à la CMT qu’à la CISL, est aujourd’hui scindé en une aile pour et une aile contre Wałęsa. Solidarność touche à présent plus d’argent de l’étranger que de ses affiliés, dont le nombre diminue rapidement. Le syndicat communiste est devenu un syndicat d’opposition regroupant tous les militants de base restés fidèles au communisme.

La CMT autant que la CISL espèrent récupérer le maximum d’organisations.

La CISL, créée en opposition à la FSM, compte environ 85 millions de membres, surtout en Europe occidentale et en Amérique du Nord. Environ 62 millions de membres (75 %) proviennent des pays riches de la zone OCDE, dont la DGB allemande, la confédération américaine AFL-CIO, le TUC britannique, la CISL italienne et les syndicats scandinaves, comme « poids lourds ». Dans le tiers monde, la CISL compte quelques syndicats affiliés en Amérique du Sud (la CGT en Argentine, et des syndicats plus petits au Brésil, en Colombie, au Mexique, au Pérou, au Venezuela…) et en Asie (Bangladesh, Corée du Sud, Pakistan, Philippines…).

La CISL regroupe également les importantes fédérations internationales professionnelles, qui comptent 60 millions d’affiliés et qui suivent plus ou moins une course indépendante, les principales sont la FIOM (métallurgie), l’ICEF (chimie et énergie), l’UITA (alimentation) et la FIET (employés et techniciens). Une tendance à l’unification des idéologies se manifeste clairement au sein de ces fédérations professionnelles, qui regroupent également des centrales syndicales chrétiennes (la centrale CSC de l’alimentation) ou des syndicats indépendants (du tiers monde).

La CMT (Confédération mondiale du travail) est le prolongement de la Confédération internationale des syndicats chrétiens (CISC) fondée en 1920 pour propager la doctrine sociale des encycliques, face au socialisme et au communisme. Initialement, la CISC était exclusivement présente en Europe occidentale, avec comme pilier la CSC belge. À partir des années 50, les syndicats du tiers monde constituent la grande majorité des organisations membres de la CMT, qui est la plus petite des internationales, avec 15 millions d’affiliés.

En Afrique, il y a des syndicats CMT dans une quinzaine de pays, dont certains relativement importants comme ceux du Libéria, de l’île Maurice, du Sénégal et du Togo.

En Amérique latine et en Amérique centrale, la CMT compte de petits syndicats dans pratiquement tous les pays et des syndicats importants en Colombie, en Équateur, à Porto Rico, dans la République dominicaine et au Venezuela. Ils sont organisés au sein de la confédération régionale CLAT.

En Asie, elle est présente dans huit pays, principalement au Bangladesh, en Indonésie, en Malaisie, aux Philippines et au Sri Lanka.

En 1968, la CISC a transformé son nom en CMT, sous la pression des syndicats du tiers monde, qui ne voulaient plus d’une organisation purement « chrétienne ». La déconfessionnalisation de la CFTC française (CFDT depuis 1964) a contribué à cette modification, la doctrine chrétienne n’étant plus l’unique source de référence idéologique ; il faut maintenant aussi tenir compte du personnalisme. Lorsque la CFDT quitte la CMT en 1977, la CSC est le dernier syndicat chrétien européen important, à côté du CNV hollandais beaucoup plus modeste.

* Cet aperçu est basé sur :

Jean Auger, Syndicalisme d’Europe, syndicalisme des autres ; Emiel Vervliet, Internationale Vakbeweging in de Derde Wereld, Tijdschrift voor Ontwikkelingssamenwerking, NCOS, décembre 85.

332.
Exportation du modèle de concertation

Face aux problèmes mondiaux provoqués par l’impérialisme, les syndicats belges adoptent une attitude « modérément réformiste ». Ils s’érigent en champions de la concertation et du compromis et essaient de projeter « le modèle belge de concertation » à l’échelle mondiale. Sur la scène internationale, ils sont les grands défenseurs de la concertation tripartite (gouvernement, patrons, syndicats) et de conventions. Ils veulent que les activités des entreprises transnationales soient mises « sous contrôle », par l’imposition de « normes de conduite », de sorte que les aspects négatifs soient maîtrisés. Ils accordent dès lors beaucoup d’importance à l’action des institutions internationales, telles que les Nations Unies et leur Organisation internationale du travail (OIT).

L’OIT est la seule organisation internationale où les syndicats disposent du droit de vote. Chaque pays y est représenté par un délégué du patronat, un délégué des syndicats et deux délégués du gouvernement. L’OIT reflète donc, au plan mondial, le modèle de la concertation tripartite. Les internationales syndicales soutiennent et coordonnent le travail de leurs membres dans les réunions et les commissions de l’OIT. L’activité de l’OIT consiste essentiellement à établir des normes internationales et des recommandations. Les normes que les États membres auront acceptées et ratifiées devront être reprises dans leur législation, mais pas les recommandations. Depuis sa création en 1919, l’OIT a adopté au total plus de 300 normes et recommandations : à propos de l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté syndicale, les barèmes minimaux en matière de sécurité sociale, etc. En 1990 par exemple, l’OIT est revenue sur son interdiction de travail de nuit pour les femmes et elle accepte dorénavant des exceptions au protocole de 1948 qui l’excluait. Cela illustre très bien à quel point l’OIT évolue au rythme des syndicats des pays riches, qui ont accepté ces modifications de normes pour répondre à la demande patronale visant à introduire des systèmes de travail flexibles.

Il n’y a plus guère de différence entre l’attitude des directions de la CSC et de la FGTB face aux problèmes internationaux. Aucune des deux directions ne se base sur une position de classe ferme, consistant à soutenir tout ce qui affaiblit l’impérialisme et à renforcer tout ce qui contribue à la libération des peuples.

La fraction la plus engagée cherche une solution au sous-développement dans deux directions. Une tendance souhaite développer de vastes programmes d’aide internationale, comme une sorte de plan Marshall pour le tiers monde (d’après le rapport Willy Brandt). Une autre tendance soutient plutôt des « projets locaux » d’envergure restreinte (congrès de la CSC en 1990). Souvent, on se limite à une indignation morale face aux « excès » de l’impérialisme, sans parvenir à une attitude de rejet global de l’impérialisme et des mécanismes d’exploitation néocoloniale. Une petite minorité œuvre à l’élaboration de contacts de solidarité internationale à la base, en vue de renforcer la lutte.

Une autre partie du syndicat se prononce en faveur de « l’aide » et de structures « équitables » par souci de l’intérêt propre. On raisonne comme suit : si nous ne parvenons pas à désamorcer la poudrière qu’est le tiers monde, nos acquis et notre bien-être seront menacés. C’est également la philosophie du rapport Brandt. Loin de s’attaquer aux mécanismes économiques du système, on refuse de saisir le mal à sa racine, on se dérobe dans des rêves pieux et on se leurre d’illusions.

Enfin, une petite partie réactionnaire du syndicat ne jure que par « la compétitivité » de « nos » entreprises, soutient les accords protectionnistes dirigés contre le tiers monde (l’accord multifibre dans le textile), participe aux missions commerciales du gouvernement et du patronat afin de conquérir de nouveaux marchés. Les « syndicalistes » espèrent avoir leur part des profits de l’impérialisme et suivent, jusque dans ses conséquences les plus réactionnaires, le raisonnement de la confédération américaine AFL-CIO : « Ce qui profite à nos impérialistes, profite également à nos ouvriers et donc à tout le monde ».

Les directions CSC et FGTB dirigent leurs contacts et leur soutien vers les syndicats qui adoptent une position modérée et réformiste, c’est-à-dire presque toujours anticommuniste. Ainsi, elles se retrouvent souvent dans le camp impérialiste et jouent un rôle considérable dans le maintien du système établi, contre la lutte de libération. Au Nicaragua, la direction de la CSC a soutenu d’une manière conséquente l’action provocatrice du syndicat de l’opposition en vue de déstabiliser le régime sandiniste, contribuant activement à sa chute et au retour des fantoches proaméricains et des contras. La direction de la FGTB adopte régulièrement des positions clairement pro-israéliennes, elle entretient d’excellents contacts avec l’Histadruth et, pendant la guerre du Golfe, elle s’est identifiée au camp occidental en adoptant une attitude de faucon particulièrement marquée. (Voir la section 64.) Aucune des deux directions syndicales ne voit dans la répression de l’intifada palestinienne une raison de mettre fin aux relations avec l’Histraduth, alors qu’elles ont immédiatement rompu les ponts avec les syndicats chinois après les événements de la place Tien An Men. Aucune des deux directions syndicales ne manifeste quelque répugnance à se laisser « éclairer » par la confédération américaine AFL-CIO et par les services de sécurité américains en Belgique. De temps en temps, des dirigeants syndicaux sont reçus à la base de l’OTAN de Casteau (sans doute n’est-ce pas pour y syndiquer les militaires), et les dirigeants de la CSC se rendent à tour de rôle aux États-Unis pour y suivre des cours organisés par une certaine United States Information Agency (sans doute n’est-ce pas pour augmenter la combativité dans la lutte de classe en Belgique).

333.
La farce de « l’Europe sociale »

L’unification de l’Europe (1992) exerce une énorme pression sur les structures syndicales. L’initiative du marché unique aura des répercussions profondes sur le plan des restructurations industrielles, l’intervention de l’État dans l’économie, la législation sociale, l’emploi, etc. Les « bienfaits » de l’économie de concertation ont d’abord été sérieusement écornés par la politique de crise et d’austérité, et leur effritement se poursuivra sous la pression de la concurrence internationale de l’Europe 93.

Les directions syndicales sont complètement dépassées par le développement impétueux du capitalisme. La faiblesse du syndicat européen en témoigne. La Confédération européenne des syndicats (CES) a été créée en 1973 et regroupe les syndicats non membres de la FSM. (Ni la CGT française, ni l’intersyndicale CGT portugaise, ni les Commissions ouvrières d’Espagne n’en font partie.) À l’approche de 1992, on essaie d’insuffler une nouvelle vie à cette confédération syndicale européenne et de passer d’une structure bureaucratique, sans la moindre prise sur les syndicats nationaux, à une structure opérationnelle, orientée sur l’action. Cela se fait non sans peine et sans dissensions20. Au congrès de Stockholm (1988), le premier programme syndical a été approuvé et les premières tentatives modestes « d’action syndicale » à l’échelle européenne se sont rapidement évaporées.

Les structures syndicales sont complètement dépassées par les événements ; cela s’explique avant tout par l’enchevêtrement des organisations syndicales et des structures nationales de l’ « économie de concertation ». Depuis belle lurette, les directions syndicales ont opté pour la collaboration de classe au niveau national et cette pratique du compromis leur a valu leur « participation » à la gestion. Cette imbrication au niveau national a relégué la coopération internationale à l’arrière-plan.

Mais le dépassement des structures syndicales s’explique aussi par les options stratégiques de la CES et des instances syndicales nationales. Les syndicats resteront à la traîne des patrons, s’ils n’adoptent pas une position de classe correcte face à l’Europe (et bientôt la Grande Europe ?) naissante. La CES et la plupart des directions syndicales européennes sont favorables à l’esprit de l’unification européenne. Elles se rangent derrière les objectifs patronaux concernant le marché unique : améliorer la compétitivité européenne face au Japon et aux États-Unis, mieux contrôler « notre propre » marché, afin de renforcer notre position sur les marchés mondiaux. Un exemple extrême de cet esprit de collaboration nous est livré par les écrits de la LBC (centrale flamande des employés de la CSC), secteur maritime et commerce extérieur : « Si l’on veut se maintenir au niveau mondial, il est urgent de construire une Europe vraiment unie. […] Car le but de l’Europe unifiée de 1992 est de former un contrepoids face au Japon et aux États-Unis. Par ailleurs, il s’agit de s’armer pour la conquête d’autres marchés, comme ceux de la Chine, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande21. »

Certains dirigeants syndicaux (congrès de la CSC 1990) avalent sans broncher les promesses patronales d’une plus grande prospérité et de plus d’emplois, promesses faites notamment par le rapport Cecchini. « Il est logique et responsable que nous adoptions ici l’approche la plus optimiste », poursuit la brochure précitée de la LBC. « … Nous ne pouvons que le répéter : si le capital et le travail sont disposés à coopérer, sur base d’une attitude sociale, un certain optimisme est permis. » D’autres (congrès CMB 1990) accentuent davantage les dangers qui menacent les ouvriers. Mais l’objectif stratégique de tous les dirigeants est de corriger « l’approche libérale trop unilatérale » de l’unification et d’y « ajouter » un volet social, une « Europe sociale » en complément, afin de réduire les « abus » de l’économie de marché.

Dès le moment où l’on admet qu’il faut soutenir le patronat dans son offensive pour conquérir le marché, on s’abstiendra irrémédiablement de lutter d’une manière radicale contre les ravages sociaux provoqués par le marché unique.

Une dernière raison qui explique pourquoi les directions syndicales sont dépassées par les événements, c’est leur approche bureaucratique de l’unification internationale. La direction syndicale oppose un réflexe bureaucratique aux phénomènes des transnationales et de l’internationalisation.

En ce moment, la Commission européenne n’a aucune compétence sur le plan social. La législation sociale est une matière strictement nationale. Or, les directions syndicales espèrent refaire le même chemin que celui déjà parcouru au niveau national : celui de « la démocratie économique ». Cette démocratie économique serait basée sur les mêmes axes qu’au niveau national, c’est-à-dire, d’une part, l’intervention d’un État supranational et d’institutions supranationales, et d’autre part, une présence syndicale dans les organes supranationaux de concertation et de contrôle. Tout cela sera réalisé en exerçant des pressions douces et en s’appuyant sur les partis politiques amis. Face à l’Europe du capital, on veut créer un « contre-pouvoir » bureaucratique. On espère donc refaire, au niveau européen, l’expérience, déjà vécue au niveau national, d’illusions désabusées à propos du « contrôle », de « l’intervention » et de « la protection » de l’État. Ces dirigeants syndicaux supplient les patrons de ne pas oublier leur attitude responsable au niveau national et de leur accorder la même confiance au niveau international.

Ils mettent leur espoir dans la réalisation d’une « concertation européenne », dans l’élaboration d’accords-cadres européens et d’une plate-forme de « droits sociaux minimaux » (la « Charte sociale »).

Au sein de la bourgeoisie, deux courants se dessinent face à « l’Europe sociale ». Le courant libéral veut limiter la protection sociale au strict minimum et laisser libre cours, le plus longtemps possible, à la concurrence et au nivellement vers le bas. La sociale-démocratie, par contre, craint que cela attise la lutte de classe en Europe. Au sein du patronat, ces deux courants sont représentés. La direction syndicale avertit la bourgeoisie qu’on ne pourra jamais « enthousiasmer » les travailleurs pour une Europe qui ne leur apporte qu’inconvénients et recul social. Et qu’ils paieront infiniment plus cher les troubles sociaux que quelques accords minimaux.

De cette manière, la direction syndicale tente à l’heure actuelle de conquérir sa place au sommet comme interlocuteur responsable. Le projet de « charte sociale » convenue entre les « partenaires sociaux » européens est l’exemple modèle d’une déclaration sans contenu précis, qui laisse la porte grande ouverte à presque tous les désastres sociaux. La charte approuvée est une répétition de ce qui avait déjà été approuvé en 1961 par le Conseil de l’Europe et est déjà repris dans de nombreuses autres déclarations de principe très générales (de l’ONU, l’OIT, l’OCDE…) : le droit à la protection sociale, à un revenu « équitable », à des conditions de vie convenables, à l’égalité entre l’homme et la femme, à la participation des travailleurs, etc.

L’une des grandes aspirations syndicales, c’est de pouvoir signer des conventions avec le patronat au niveau européen, de manière à harmoniser le plus possible les conditions de travail et les conditions sociales. Le patronat européen (UNICE), quant à lui, ne se laisse nullement amadouer par ces prières, sachant l’avantage qu’il peut tirer du dumping social.

Enfin, la CES espère qu’on parviendra à un « statut de l’entreprise européenne » assorti d’une certaine forme de participation obligatoire. Le statut de la SA européenne est une aspiration du patronat, qui souhaite ainsi échapper à l’imbroglio des statuts nationaux et faciliter la coopération, les prises de contrôle et les fusions transfrontalières. La Commission veut laisser le choix entre trois formes de participation en vigueur dans la Communauté européenne : cogestion avec un conseil de surveillance (Allemagne), conseil d’entreprise (Belgique, France, Italie) ou participation par une convention d’entreprise (Danemark). La CES insiste en outre pour que la « directive Vredeling » (5e directive) soit adoptée. Cette directive, rejetée pour la dernière fois par la Commission européenne en 1980, voulait obliger les entreprises transnationales à fournir des informations sur des questions cruciales, prévoyait la possibilité de s’adresser directement à la société mère, ainsi que d’autres obligations démocratiques élémentaires pour les entreprises.

34.
L’internationalisme prolétarien

En 1874, le Congrès international des ouvriers (Première Internationale) qui se tenait à Bruxelles déclarait : « Puisque le capital est actif à l’échelle mondiale, les ouvriers doivent, eux aussi, déployer une solidarité internationale, s’ils veulent parvenir à des résultats concrets ».

Il est aujourd’hui à la mode d’affirmer que le marxisme est « démodé ». Or, un syndicalisme qui, aujourd’hui, ne se ressource pas en s’inspirant de « l’ancien » mot d’ordre de Marx, « prolétaires de tous les pays, unissez-vous », est irrémédiablement en retard par rapport à l’évolution du capitalisme. Pire, il se laisse prendre au piège de la politique, beaucoup plus ancienne encore, des oppresseurs : « diviser pour régner ». Les capitalistes s’entre-dévorent. Et afin de maintenir leur domination et d’augmenter encore leurs bénéfices, ils tentent de diviser les ouvriers et les peuples en leur faisant croire qu’ils sont des concurrents les uns vis-à-vis des autres.

La « mondialisation » de l’économie oblige le syndicalisme à revoir son attitude en profondeur. Les frontières du capital disparaissent. Le syndicalisme ne saura être à la hauteur que si l’internationalisme prolétarien devient une partie essentielle de sa pratique quotidienne.

341.
Un seul ennemi commun

Toutes les formes d’internationalisation décrites plus haut conduisent à une énorme concentration du pouvoir économique à l’échelle mondiale. Un nombre de plus en plus restreint de banques et de monopoles industriels détermine le sort de milliards de personnes. Les 600 entreprises les plus importantes réalisent toutes un chiffre d’affaires de plus de 40 milliards de francs belges (le « Billion Dollar Club ») et produisent, selon les estimations, 20 à 25 % de la valeur ajoutée réalisée dans le monde capitaliste22. Sept transnationales américaines contrôlent la totalité du commerce mondial des céréales. Les potentats actuels du monde occidental décident qui pourra vivre et qui devra mourir23. Les sommes gigantesques investies pour le rachat d’entreprises, les offres publiques d’achat, les raids sont puisées dans les réserves de capitaux que les monopoles ont accumulées pendant les périodes de crise précédentes, au détriment des travailleurs24. Une chose est certaine : ces sommes ne sont pas destinées à établir plus de justice ni à résoudre le problème de la faim et du sous-développement. Elles servent à acquérir encore plus de richesses et de pouvoir. C’est pour cette raison que, face à ce pôle de richesse, grandit sans cesse le pôle de pauvreté, tant dans le monde capitaliste que dans les pays « en voie de développement ».

Aujourd’hui, « nos » monopoles ont trouvé de nouvelles sources de bénéfices dans les pays de l’Est, où ils ont restauré la « liberté » de l’économie de marché et la « démocratie » du capital privé. Dans les années à venir, l’accumulation de la richesse et de la pauvreté pourront s’y déployer sous leur forme la plus brutale.

Ainsi, une poignée de mastodontes donne sa forme à l’économie mondiale et nous conduit, vers l’an 2000, à ce panorama radieux : quelque dix millions de propriétaires de capitaux et de fortunes et au moins quatre milliards d’affamés.

D’autre part, l’internationalisation signifie également un nouveau progrès dans le caractère social de la production. Ce concept est souvent identifié à l’aspect « grandes usines ». Mais au sens marxiste, le caractère social de la production signifie essentiellement la dépendance mutuelle, l’imbrication complexe du travail de milliers et de milliers d’ouvriers et de travailleurs pour fabriquer les produits. La segmentation, les contrats de sous-traitance, les accords de coopération internationaux, les réseaux internationaux accentuent toujours davantage le caractère social de la production. Cela implique une fragmentation croissante et une interdépendance entre les différents éléments de la chaîne de production au sein de complexes de production internationaux. Cela implique l’internationalisation des capitaux et des forces de travail. Cela implique de nouvelles formes de division internationale du travail.

Lorsque Marx démontrait que la disparition du capitalisme était irrémédiable, il se basait sur cette contradiction fondamentale : le caractère social de la production est inconciliable avec la propriété privée du capital et des machines. Pendant les formations syndicales, cette thèse de Marx est souvent présentée d’une manière tout à fait déformée : Marx aurait prédit la disparition rapide du capitalisme, et sa prédiction ne se serait pas réalisée. Or, ce que Marx a démontré, c’est que le capitalisme correspond à un degré de développement déterminé des forces productives, que le capitalisme est une méthode de production qui, tôt ou tard, succombera à ses propres contradictions.

Le degré avancé de centralisation et de socialisation montre que le système est mûr pour passer à une forme de société supérieure. L’économie mondiale serait parfaitement gérable, pourrait se déployer d’une manière harmonieuse, assurer un partage équilibré des moyens de production et des richesses, si elle n’était pas dirigée par les monopoles qui ne poursuivent que le bénéfice. Cette conscience oriente la lutte des ouvriers et des peuples opprimés contre un ennemi commun, le capitalisme et l’impérialisme. Le lien le plus puissant capable d’assurer l’unité internationale, c’est la lutte pour le socialisme, la libération nationale et la démocratie populaire.

342.
La première tâche du syndicat, c’est de développer la conscience de classe

La conscience de classe n’est pas uniquement une question de rapports de force dans la lutte économique pour l’emploi, le salaire, les conditions de travail. Il s’agit de se positionner en tant que classe face aux autres classes de la société.

Dans la période d’origine du capitalisme, Marx considérait que la première tâche des syndicats était de briser la division imposée par le patronat aux travailleurs, et d’unir toute la classe dans une seule organisation. Ou, comme Marx le disait lui-même : « Les ouvriers doivent cesser de se considérer comme des concurrents entre eux, pour mieux concurrencer le patronat ». Le patronat utilisait la division des travailleurs en métiers, en usines, en secteurs et en régions pour acquérir une main-d’œuvre à bon marché, pour exercer un chantage sur les conditions de travail. Aujourd’hui, le capital international profite d’une manière presque identique de la concurrence entre les ouvriers des différents pays. Le patronat s’internationalise, mais essaie, dans chaque pays, d’inciter la classe ouvrière à une guerre économique contre « la concurrence internationale ».

Une véritable conscience de classe est impossible sans esprit internationaliste, c’est-à-dire sans qu’on situe son propre combat dans le champ de bataille international, où le camp des peuples et des travailleurs, qui luttent pour la libération, s’oppose au camp de l’impérialisme et du capitalisme mondial. Aujourd’hui, un ouvrier ou un militant syndical ne peut être conscient du sens véritable de la notion de classe ouvrière, s’il ne comprend pas les mécanismes essentiels de l’impérialisme et les contradictions qu’ils engendrent, s’il ne comprend pas les divers modes d’exploitation du tiers monde et le rôle que celui-ci joue dans la lutte anti-impérialiste. Il ne peut pas acquérir une véritable conscience de classe, s’il ne se rend pas compte qu’une grande partie des richesses occidentales provient du pillage du tiers monde, que le niveau de vie et le niveau technologique en Occident n’auraient jamais pu atteindre un tel degré sans l’exploitation des pays du Sud.

Cette dimension est fondamentale, car elle conditionne toute l’orientation du travail syndical. Si celui-ci ne tient pas compte de ce point de vue à tout moment, il perdra de sa justesse et de son efficacité, quels que soient les efforts consentis. Si l’on considère essentiellement la lutte de classe du point de vue de « nos » entreprises, de la Belgique, et sous l’angle étroit du bien-être immédiat, on pourra difficilement éviter de s’engager dans la voie de la collaboration avec l’impérialisme belge, au détriment des intérêts du tiers monde — y compris ceux des immigrés et des réfugiés. Car la meilleure manière d’obtenir les faveurs du capital, c’est de ne pas se préoccuper du sort des autres travailleurs.

Plus qu’avant, le patronat exerce le chantage à la compétitivité et la « menace économique » internationale. Plus que jamais, le problème principal des syndicats consiste à maintenir ou à acquérir une position de classe indépendante. À ne pas céder devant les chants de sirène de l’unité face aux envahisseurs étrangers, face à « notre ennemi commun », qui menace nos emplois.

La collaboration de classe avec « son propre patronat » acquiert une dimension de plus en plus internationale : soutenir le capital régional, national, européen, contre la concurrence mondiale. Alors que le fédéralisme en Belgique arrive à son accomplissement, le subterfuge de la « menace flamande » et réciproquement de la « menace wallonne » disparaît. On voit maintenant que cette voie « entièrement nouvelle », dans laquelle chacune des deux régions, une fois libérée du fardeau de l’autre, pourrait s’engager, est, en fin de compte, partout la même : celle de la collaboration de classe régionale pour soutenir « ses propres patrons » dans la lutte concurrentielle internationale.

En 1914, la sociale-démocratie a abandonné la voie révolutionnaire en choisissant le camp de sa propre bourgeoisie pendant la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, la sociale-démocratie invite la classe ouvrière à s’associer à la guerre économique que mènent la Flandre, la Wallonie, la région bruxelloise, la Belgique et l’Europe contre les concurrents « étrangers ».

On lie le sort de la classe ouvrière à celui du patronat, de sorte qu’on entre inévitablement en conflit avec les intérêts des ouvriers des autres pays et ceux des peuples du tiers monde. L’analyse de classe du système en place, l’alternative indépendante du socialisme et la perspective de la suppression de l’exploitation par le transfert des richesses à la collectivité : tout cela est complètement abandonné.

On combat la conscience de classe des travailleurs et on transforme les syndicats en remorque des stratégies patronales.

343.
Les tâches anti-impérialistes

Ce sont les peuples du tiers monde, et en particulier les ouvriers et les paysans, qui subissent les coups les plus durs de l’impérialisme. Les peuples du tiers monde sont nos premiers alliés. Ce sont « nos » transnationales qui sont à l’origine de leur sous-développement. La principale tâche internationale du syndicalisme révolutionnaire est donc de soutenir la lutte révolutionnaire pour l’indépendance politique et économique et pour le développement du tiers monde. Les révolutions dans le tiers monde affaiblissent les monopoles capitalistes et sont donc aussi un soutien pour la classe ouvrière internationale. Mais la première lutte pour l’émancipation du tiers monde se déroule également au cœur même de l’impérialisme.

Ils est d’une importance capitale que des fractions importantes de la FGTB et de la CSC se distancient de plus en plus de la politique parfois ambivalente et parfois contre-révolutionnaire de la CISL et de la CMT. Et que le front de ceux qui souhaitent contribuer effectivement à la lutte anti-impérialiste s’élargisse dans les syndicats, en prenant part aux tâches suivantes.

1o S’engager pour la reconnaissance des syndicats anti-impérialistes dans le tiers monde, les soutenir (Palestine, Nicaragua, Philippines, Brésil, Afrique du Sud, etc.) et rompre tous les liens avec les syndicats qui sont des piliers de l’impérialisme (tels que l’Histadruth en Israël et le syndicat de Marcos aux Philippines…).

2o Soutenir et propager les revendications anti-impérialistes défendues par les régimes progressistes et révolutionnaires, les mouvements de libération et les syndicats dans le tiers monde. L’annulation complète de toutes les dettes du tiers monde est par exemple, est un mot d’ordre prioritaire et unificateur de toutes les forces anti-impérialistes. La CSC et la FGTB soutiennent l’annulation de la dette sous une forme minimale, limitée aux pays les plus pauvres (leurs congrès de 1990).

3o Établir le maximum de contacts entre les militants de base, les responsables syndicaux et les représentants des syndicats anti-impérialistes du tiers monde. Cela implique qu’il soit mis fin au cloisonnement entre les centrales de tendance différente, qui les conduit à n’entretenir, dans le tiers monde, que des contacts avec les syndicats de la même tendance. Le critère central doit être le soutien réel et la confiance dont ces syndicats jouissent auprès des travailleurs. Ce principe semble avoir été acquis lors du dernier congrès de la FGTB.

4o Au niveau sectoriel, tenir compte des revendications du tiers monde en vue d’un nouvel ordre mondial. Cela implique qu’on s’oppose catégoriquement à toute forme de protectionnisme à l’égard des produits du tiers monde et qu’on soutienne leur exigence relative à la hausse des prix des matières premières.

5o Établir un lien entre le soutien au tiers monde et la lutte contre le racisme et le chauvinisme en Belgique. Il est plus facile de démontrer le bien-fondé de l’exigence de droits égaux, si l’on comprend que l’immigration est une conséquence économique de l’impérialisme. L’argument selon lequel « nos » entreprises doivent être défendues face à la concurrence convaincra d’autant moins les syndicalistes, s’ils comprennent que la défense de « nos » entreprises se fait au détriment des travailleurs des autres pays.

6o Dénoncer auprès des instances telles que l’OIT la violation des droits syndicaux dans le tiers monde.

La situation des syndicalistes dans le tiers monde doit nous inciter à rehausser notre morale révolutionnaire. Ils luttent dans des circonstances beaucoup plus difficiles que nous. La répression y est brutale et sanglante. En Turquie, de nombreux syndicalistes combatifs se trouvent en prison. Au Mexique, un syndicaliste de Ford a été tué, en 1990, lors d’une attaque patronale contre un piquet de grève. Aux Philippines, des dizaines de syndicalistes ont trouvé la mort dans le passé et sont tués, aujourd’hui encore, dans les piquets de grève ou par des escadrons de la mort. Sans parler de ce qui se passe en Palestine et en Afrique du Sud.

La situation dans le tiers monde nous incite à l’enthousiasme, parce que le tiers monde est une poudrière révolutionnaire, où l’impérialisme encaisse sans cesse des coups durs. Nous devons relier notre lutte à la lutte des pays du tiers monde pour la libération nationale et l’expropriation des grands capitalistes au niveau mondial. Entre 1960 et 1976, 1 369 filiales de transnationales ont été nationalisées. Cela démontre très bien que l’internationalisation n’apporte pas que des avantages au capital, mais qu’elle le rend aussi plus vulnérable face à la lutte internationale.

344.
Non à l’Europe impérialiste, réactionnaire et allemande

Dans les rapports de production actuels, l’Europe unifiée s’achemine vers une monopolisation accrue, vers une force de répression supranationale, vers une superpuissance impérialiste sous la domination allemande. L’unification politique et militaire de l’Europe constitue une menace pour la démocratie et la paix. Il ne faut donc pas applaudir, mais s’opposer au renforcement des institutions politiques européennes.

Avec la disparition des frontières économiques, la lutte de classe prendra inévitablement un caractère plus international, plus ouvert et moins entravé par les contradictions nationales. L’internationalisation place le syndicalisme devant une situation comparable à celle du début du capitalisme. Au 19e siècle, le capitalisme se développait au niveau national, d’une manière explosive, sans obstacles, sans l’entrave de législations sociales. Aujourd’hui, le capitalisme se développe de la même manière au niveau international, c’est-à-dire selon les lois et les méthodes du libéralisme pur.

Opposer à ce développement le modèle social-démocrate de « conquête du pouvoir » bureaucratique, basé sur la concertation, revient à engager le mouvement ouvrier dans une voie, qui, au niveau national, a déjà conduit à une intégration poussée, mais qui, au niveau international, conduira encore plus manifestement à l’impuissance et à la capitulation.

Au 19e siècle, les premières lois sociales, les premiers acquis de la classe ouvrière ont été arrachés par la lutte et les révoltes contre le patronat. C’est dans ce combat que les ouvriers se sont constitués en classe, que la classe ouvrière s’est unifiée et a fondé ses organisations. Les organisations qui menaient la lutte la plus radicale jouissaient de l’appui de la classe ouvrière. Aujourd’hui, c’est le même chemin qu’il faudra suivre, au niveau international et dans une perspective révolutionnaire.

Face à l’éparpillement syndical, le syndicalisme de combat œuvre pour une plus grande unité des syndicats européens, sur base de la lutte de classe et d’un programme anticapitaliste.

Dans cet esprit, le syndicalisme révolutionnaire doit promouvoir les contacts directs avec les syndicalistes de tous les pays européens. Il faut nouer ces contacts à tous les niveaux du syndicat. Ils sont d’une importance vitale lors de chaque mouvement de grève dans l’un des pays membres de la Communauté européenne.

Un programme anticapitaliste radical au niveau européen signifie qu’il faut défendre les acquis et lutter pour un nivellement vers le haut, en étendant à tous les pays européens les meilleurs acquis des travailleurs. Maintenant, c’est la tendance inverse qui se manifeste, l’abaissement aux revendications minimales, « pour défendre les plus faibles ».

Pour empêcher que la lutte concurrentielle entre les capitalistes européens, japonais et américains se fasse sur le dos des travailleurs, il faut également établir des contacts directs avec des syndicalistes des États-Unis et du Japon. Les transnationales et les monopoles s’efforcent d’introduire en Europe les méthodes d’exploitation les plus avancées des États-Unis et du Japon. Le syndicalisme révolutionnaire oppose un soutien effectif à la lutte syndicale aux États-Unis et au Japon.

345.
Saisir les occasions

L’internationalisation de l’économie ne facilite pas la lutte de classe. Les groupes transnationaux échappent plus facilement au contrôle syndical. Pour répondre à une grève, ils peuvent transférer la production et organiser la concurrence entre les filiales. Les derniers congrès syndicaux affirment que les centres stratégiques de décision sont devenus « invisibles, inaccessibles, insaisissables25 ». Si l’on s’arrête à ce constat, il faudrait conclure que la lutte est désespérée, qu’il est impossible de lutter contre une force supérieure. Or, les centres de décision sont bien connus : ce sont les quartiers généraux des monopoles européens, américains, japonais. Et chaque monstre a ses points faibles, que la solidarité internationale peut atteindre.

L’internationalisation ne crée pas uniquement des difficultés. Elle crée aussi de nouvelles occasions. L’évolution même du capitalisme unit les peuples du monde et la classe ouvrière internationale. L’organisation de la production à l’échelle internationale place la classe ouvrière internationale devant les mêmes ennemis. L’internationalisation croissante de la production facilite donc la tâche de faire comprendre aux travailleurs le caractère international de l’exploitation impérialiste. Même si l’organisation pratique de la solidarité de classe suscite de nombreux problèmes, les propos de Marx gardent toute leur actualité : « La bourgeoisie creuse sa propre tombe ».

Un facteur négatif (les problèmes organisationnels) peut être transformé en facteur positif, si l’on cherche activement à nouer des contacts internationaux : avec des syndicalistes du tiers monde, d’autres pays européens, des syndicalistes de la même multinationale dans le monde entier.

Regardons les patrons. Certains d’entre eux sont plus empressés que d’autres de suivre la tendance à l’internationalisation. L’affaire du raid audacieux de De Benedetti contre la Générale nous en a livré l’exemple. La nouvelle génération de patrons pense résolument en termes internationaux et saisit toutes les occasions pour s’enrichir en s’engageant dans cette voie. La nouvelle génération de syndicalistes doit faire preuve de la même détermination et de la même audace pour construire la solidarité de classe internationale.

La solidarité de classe internationale ne doit pas seulement se manifester dans la lutte pour l’amélioration des conditions de vie matérielles, mais encore davantage dans la lutte pour les droits démocratiques et syndicaux, dans la lutte politique contre l’impérialisme, le fascisme, le racisme, le sionisme et l’apartheid. La conception de syndicats « apolitiques », qui n’ont à s’occuper que du salaire et de l’emploi de « leurs propres ouvriers », est propre aux syndicats les plus réactionnaires et les plus inféodés au système.

Par contre, les manifestations les plus magnifiques de véritable internationalisme prolétaire que l’histoire syndicale internationale ait connues ont été des mouvements de solidarité politiques : la solidarité avec les ouvriers et les paysans russes en 1917, avec les combattants antifascistes pendant la guerre civile en Espagne, avec les victimes de la chasse aux communistes (Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, Sacco et Vanzetti, les Rosenberg), avec la lutte de libération vietnamienne et nicaraguayenne, avec le mouvement contre l’apartheid, etc.

346.
Trois dimensions

Le travail syndical international peut être renforcé à trois niveaux : en établissant des contacts internationaux à la base, en exigeant des facilités de la part des patrons en vue de nouer des contacts internationaux et en renforçant les structures syndicales internationales.

1o Le développement de la solidarité internationale doit passer en premier lieu par des contacts directs à la base. Cette solidarité peut prendre diverses formes : des canaux de communication et d’information internationaux aux fronts de résistance au niveau des secteurs. Un secteur comme celui de l’automobile est dominé par quelques dizaines de groupes, représentés dans presque tous les continents. La stratégie du patronat visant à introduire la flexibilité est la même dans tous les groupes à travers le monde. Le patronat organise la concurrence et tente d’ouvrir une brèche en s’attaquant au point le plus faible, pour étendre ensuite le système au monde entier : Opel-Bochum contre GM-Anvers, Ford-Genk contre Dagenham, Renault-Belgique contre Renault-France, VW-Espagne contre VW-Mexique. Une contre-attaque ne peut s’organiser qu’en établissant des contacts internationaux, pour parvenir à une résistance commune et finalement remporter des victoires sur lesquelles tous les ouvriers pourront s’appuyer.

De même, la meilleure manière d’encourager la solidarité avec la lutte des peuples, c’est d’entrer directement en contact avec la réalité du tiers monde, de fraterniser avec les syndicats progressistes dans le tiers monde, d’écouter les représentants ou les militants des mouvements de libération. Des visites de syndicalistes du tiers monde, des voyages d’études de syndicalistes, des brigades de travail et l’élaboration de projets de solidarité sont d’excellents moyens pour établir ces contacts.

2o Revendications à l’égard des transnationales.

À côté des délégations par filiale, une délégation syndicale internationale devrait fonctionner pour chaque transnationale, de sorte qu’on puisse lancer des mouvements de lutte en commun. La collecte d’informations sur les opérations des transnationales doit s’améliorer sensiblement. La tenue d’au moins un conseil d’entreprise annuel commun par transnationale pourrait y contribuer, ainsi que l’obligation pour les transnationales d’ouvrir leur comptabilité et de communiquer à temps tous leurs projets, qui auront des répercussions pour les autres filiales.

Le patronat investit des sommes colossales pour la communication. La communication syndicale avec les délégations des filiales du monde entier devrait s’établir aux frais des patrons. À cet effet, le groupe transnational devrait payer dans chaque filiale une « cotisation de solidarité » pour un montant de 1 % de la valeur ajoutée. Cette somme, à verser au syndicat, devrait permettre le développement du travail syndical au plan international.

Les transnationales, qui bénéficient de milliards d’aide de la part de l’État et profitent d’exemptions d’impôts, doivent être contraintes à indemniser les travailleurs, si elles manquent à leurs engagements en matière d’emploi. C’est l’enjeu du combat juridique que mènent les ouvrières de Concord Systems à Charleroi depuis 1988, après l’échec de leur combat contre la fermeture de leur entreprise.

3o Le fonctionnement des structures.

La direction syndicale doit prévoir les moyens nécessaires et stimuler des initiatives pratiques en vue de l’organisation de rencontres internationales. Il est aberrant qu’à l’heure actuelle, même au sein de l’Europe, il n’existe toujours pas de réseau de solidarité fonctionnant en permanence. Le mouvement syndical profiterait beaucoup plus d’une « charte de solidarité » que d’une « charte sociale » émanant de la Communauté européenne. Cette charte de combat européenne pourrait se présenter comme suit :

« Face au dumping social, nous nous engageons à un soutien réciproque dans la lutte contre le patronat international :

— en refusant tout transfert de production opéré pour des raisons de dumping social

— en empêchant tout transfert de production en cas de grève ou d’actions dans les filiales du groupe

— en organisant immédiatement des réunions internationales de délégués en cas de conflit avec le patronat

— en lançant des grèves de solidarité avec les mouvements de lutte les plus avancés dans le secteur

— en étant prêt à soutenir chaque action coordonnée au niveau européen pour des revendications précises. »

Enfin, la CGT française — le syndicat européen le plus combatif — devrait être admise sans condition au sein de la Confédération européenne des syndicats (CES).

Chapitre 4.
La composition de la classe ouvrière

Si on se base sur la classification traditionnelle, c’est-à-dire le secteur agricole, le secteur industriel et celui des services (ou encore les secteurs primaire, secondaire et tertiaire), on a l’impression que l’industrie est en train de disparaître. Beaucoup d’auteurs en vogue parlent à ce propos de « la société postindustrielle ». D’après certains, cette évolution irait de pair avec la fin des contradictions de classe de la société industrielle1.

Une théorie que les idéologues réformistes se sont hâtés d’adopter. Depuis que Bernstein, en 1898, a écrit ses Thèses de base du socialisme2, on réaffirme souvent l’idée selon laquelle le capitalisme a tellement changé que le prolétariat ne joue plus un rôle prépondérant et que, de ce fait, la révolution prolétarienne est dépassée.

Les syndicats accordent une grande importance aux changements dans la composition de la classe travailleuse et à ses conséquences. Le prolétariat industriel n’est plus la base du syndicat, dit-on. Il faut chercher de nouvelles couches, de nouveaux terrains de travail. Souvent, on proclame dans la foulée que la grève, en tant qu’arme de lutte, a fait son temps et qu’elle doit être remplacée par d’autres formes d’actions plus « créatives ».

41.
Mutations réelles et fictives

Les phénomènes que nous avons décrits dans les trois premiers chapitres — la crise, les nouvelles technologies et l’internationalisation — ont, sans aucun doute, des répercussions importantes sur la composition de la classe ouvrière. Afin de procéder à une analyse exacte de ces mutations, il faut répondre à la question : qui appartient à la classe ouvrière, quelles couches y a-t-il au sein de la population travailleuse ? Ce sont des questions essentielles qui, d’un point de vue marxiste, exigent une réponse à deux autres questions, à savoir : qui produit la plus-value et qui est exploité ? (Voir l’encadré 41 bis.)

Il en ressort :

* Que le prolétariat industriel est et reste le noyau dur de la classe ouvrière, c’est-à-dire ceux et celles qui fournissent du travail productif et sont exploités dans le secteur de la production matérielle ou des services qui y sont directement liés.

* Autour de lui, il existe une large couche de travailleurs exploités,

Il en résulte que la statistique bourgeoise et les « mutations » doivent être interprétées avec beaucoup de précautions. Nous en examinerons les plus importants aspects.

41 bis. Qui produit la plus-value ? Qui est exploité ?

Qui produit la plus-value ?

Le critère déterminant pour différencier le travail productif du travail non productif est la production — ou la non-production — de plus-value. Seul le travail productif produit une nouvelle valeur et de la plus-value. (En ce qui concerne la plus-value : voir l’encadré 222 bis.) D’après Marx, « est productif le travail rémunéré qui engendre du capital ». Chaque travail rémunéré ne produit pas de plus-value, les secteurs non productifs accaparent une partie de la plus-value produite dans les secteurs productifs. Il faut insister sur le fait que le sens marxiste de « travail productif » n’a rien à voir avec travailler durement, mais qualifie le genre de travail.

* Voici une définition simple du travail (non) productif.

L’objectif du travail productif est la production de « marchandises », l’objectif du travail non productif est la production de « services ». Le travail productif a pour objectif la production d’une chose vendable, porteuse d’une « valeur d’usage ». Dans ce contexte-là, le travail productif est la transformation d’une « valeur d’usage » (matière première) en une autre (objet utilitaire). Le travail non productif, par contre, est « consommé » au cours de son exécution. On ne peut ni le stocker, ni le détruire, ni le transporter. Il contient un travail qui satisfait un besoin fictif ou réel de l’individu. Ce travail ne produit pas de nouvelle valeur d’usage ou de plus-value. Que ces services soient oui ou non présentés sur le marché n’entre pas en ligne de compte.

Cette définition permet de se prononcer quant au caractère productif, par exemple, de l’enseignement, des services de santé, de l’entretien des voitures, des blanchisseries, etc. Ce sont évidemment des services non productifs. Le fait que certains de ceux-ci soient exploités à l’échelle industrielle n’y change rien. L’enseignement et les services de santé publique ne créent pas eux-mêmes les fonds avec lesquels ils sont payés (ce que fait par contre le travail productif en produisant de la plus-value), ils créent ou réparent du potentiel de travail.

* Cette définition « simple » ne résout pas tous les problèmes. Les choses sont bien plus complexes pour tous ceux qui sont impliqués dans et autour du processus de production de produits matériels. Le processus de production est un processus collectif* au sein duquel il y a une division du travail, dans lequel la production et les services s’entremêlent et qui nécessite à la fois du travail manuel et intellectuel. Qui preste, qui ne preste pas un travail productif ? Il y a une différence évidente entre les employés qui n’exécutent que des tâches comptables (certainement pas productives) et les techniciens ou ingénieurs qui créent, gèrent, contrôlent la production. La division entre travail « manuel » et « intellectuel » est ici de moins en moins évidente pour différencier le travail productif et non productif. En tout cas, le travail de production recouvre davantage que les seuls travailleurs de la production. Les services d’entretien des machines et des bâtiments de production font partie du travail productif, au même titre que les services techniques, les techniciens, les services de recherche appliquée et les managers. Cela ne veut pas dire que tout le monde, dans l’entreprise, effectue un travail productif. Les services de comptabilité, les services financiers, l’inventaire, la publicité, les relations publiques… n’appartiennent pas aux services productifs.

* En fin de compte, on peut dire qu’il y a — ou non — travail productif dans la mesure ou ce travail est — ou’non — dérivé de la production. En ce qui concerne le transport, par exemple, nous devons faire une différence entre le transport de personnes et le transport de marchandises. Le premier est un service non productif, le dernier est la poursuite de la production dans le domaine de la circulation. La valeur d’usage d’un produit ne devient réelle que si la marchandise est effectivement utilisée ; c’est pourquoi le transport de marchandises jusqu’à sa destination crée un supplément de valeur.

Qui est exploité ?

Exécuter un travail productif n’est pas synonyme d’être exploité. L’exploitation est déterminée par les rapports de production et pas par le genre de travail. (Voir l’encadré 221 bis.)

* Tout d’abord, une grande partie du travail non productif est soumise à l’exploitation. Ceci est le cas pour tous les travailleurs des services non productifs. Eux aussi vendent leur force de travail, soit aux entreprises privées, soit au « capitaliste collectif, l’État. Dans les entreprises privées (commerce, finances…), c’est grâce à leur travail que le capitaliste peut s’approprier une partie de la plus-value du secteur productif : dans ce sens, eux aussi travaillent une partie de la journée pour « leur propre compte » (leur salaire) et une partie pour le capitaliste. Dans les services publics, ils travaillent durant une partie de la journée pour eux-mêmes et durant l’autre partie ils travaillent gratuitement pour « la collectivité ». La vague de privatisation démontre que certains capitalistes veulent accaparer ce travail non rémunéré pour obtenir une partie du « gâteau de la plus-value » nationale.

* En second lieu, tous ceux qui prestent un travail productif ne sont pas des exploités. Directeurs, managers et cadres supérieurs d’une entreprise prestent un travail productif dans la mesure où ils « contribuent » (au sens large) au processus de production collectif, mais, par leur position, ils appartiennent à la classe des exploiteurs et non pas à celle des exploités (même s’ils sont des « salariés »).

Schématiquement, on aura :

Population active : 4 250 (× 1 000) Secteur privé : 2 000 Secteur public : 1 000 Travailleurs productifs non exploités Travailleurs   productifs   et   exploités Travailleurs     exploités Industrie :   950 Services :  1 050 Chômeurs Indépendants
*
On trouve une étude du concept de « travail collectif » chez Marx dans Jacques Nagels, Travail collectif et travail productif dans l’évolution de la pensée marxiste , Éditions de l’Université de Bruxelles, 1974.

411.
La division du travail est internationale

Dans tous les pays riches, les statistiques révèlent une diminution de la part de l’industrie au profit des services. Pour l’ensemble des pays de l’OCDE et pour la Belgique, cela donne l’évolution suivante (en % de la population active totale3) :

70 60 50 40 30 20 10 0 Pays de l’OCDE Emploi en % du total de la population active 1963 1975 1987 industrie services 70 60 50 40 30 20 10 0 Belgique Emploi en % du total de la population active 1963 1975 1987 industrie services

Passons provisoirement sur le fait que le classement industrie/services est lui-même sujet à caution. D’un côté, les chiffres démontrent les effets des énormes rationalisations qui ont touché l’industrie. Mais d’un autre côté, il est impossible d’interpréter cette mutation de façon exacte sans tenir compte de la division du travail à l’échelle internationale. Il est tout à fait absurde de n’étudier l’évolution de la population ouvrière que dans les limites des frontières nationales, étant donné l’internationalisation de l’appareil de production et la globalisation de l’économie. (Voir les paragraphes 312, 322 et 342.) Les chiffres reflètent également le déménagement industriel vers certains pays du tiers monde. Les statistiques relatives au tiers monde présentent donc logiquement un profil inverse : la part de l’industrie augmente, celle de l’agriculture, du secteur minier et des services baisse. Bien que ce résultat soit surtout influencé par quelques prétendus « pays nouvellement industrialisés », cela démontre bien la mutation globale. En 1970, le tiers monde produisait 12 % de la production industrielle mondiale, en 1985, la production a grimpé jusqu’à 16 % et elle devrait encore progresser jusqu’à 22 % en l’an 20004.

En d’autres termes, la « disparition de l’industrie » doit être relativisée ; il y a un déplacement, un déménagement sous tutelle de groupes financiers situés dans le Nord. Les États-Unis, par exemple, qui ont un pourcentage de « services » particulièrement élevé (73 %), ont déplacé une grande partie de leur industrie du sud au-delà de leur frontière avec le Mexique ; le magazine Fortune estime que le nombre de travailleurs dans ces « maquiladores » s’élèvera à un million en l’an 2000. Globalement, les entreprises transnationales occupent directement 65 millions de travailleurs à travers le monde entier, dont 22 millions en dehors de la métropole. Nous constatons qu’à l’heure actuelle, 30 % de ces emplois hors frontières (soit 7 millions d’emplois) sont situés dans le tiers monde. En ce qui concerne les trois pays les plus riches (les États-Unis, le Japon et l’Allemagne), 70 % de ces emplois se situent dans des entreprises industrielles5.

Le Nord prospère a partiellement déplacé vers le Sud sa production industrielle à haute densité de main-d’œuvre et s’est concentré sur les secteurs de haute technologie et des services. Les importations en provenance du Sud (souvent effectuées par les mêmes groupes) deviennent par la suite un argument pour rationaliser encore plus par ici. Pour le secteur du textile, des études ont été effectuées, démontrant l’impact respectif sur l’emploi des rationalisations et du « déménagement » vers le tiers monde. Ces études concluent que les pertes d’emploi dues à l’accroissement des importations se chiffrent à peu près à un quart (pour la confection) et à un dixième (pour le textile) des pertes dues à la hausse de productivité6.

Une deuxième constatation qui s’impose est que le nombre de travailleurs, le nombre de « salariés » ou d’exploités dans le monde entier n’a jamais été aussi grand qu’aujourd’hui. Loin de « s’éteindre », l’exploitation capitaliste gagne des couches de plus en plus larges. Aussi bien dans les pays pauvres que dans les pays riches, le nombre de salariés augmente. Au lieu d’une disparition des classes, on assiste, au niveau mondial, à une augmentation incessante du nombre total des travailleurs (et des chômeurs). La part des salariés dans la population active de tous les pays de l’OCDE a augmenté de 70,5 % en 1960 jusqu’à 82 % en 1980. Dans les pays du tiers monde, l’emploi industriel augmente de 4 % à 5 % par an7.

412.
Désindustrialisation ou intégration croissante de l’industrie et des services

Les statistiques officielles observent la même tendance en Belgique (même davantage que dans les autres pays de la CEE). La part de l’emploi dans l’industrie a diminué de 45,3 % en 1963 à 28,3 % en 1988 ; dans les services, elle est passée de 47,3 % à 68,9 %. Ces chiffres sont le résultat, d’une part, d’une perte de 480 000 postes de travail dans l’industrie et, d’autre part, d’un accroissement parallèle de 550 000 postes de travail dans les services.

Mais la division officielle en secteurs secondaire et tertiaire donne une image déformée. Elle ne correspond pas à la distinction marxiste entre secteurs productifs et non productifs, entre services indispensables à la production matérielle et autres services. La croissance du secteur des services n’est pas du tout un phénomène isolé, mais se greffe, en grande partie, sur la production ou est parallèle à l’intégration croissante des services non matériels dans le processus de production. On obtient une image plus exacte (qui ne correspond pas tout à fait avec la division productif/non productif) en faisant la distinction entre « industrie et services directement liés à la production » d’une part, et de l’autre, « administration et autres services ». Une étude de l’OCDE obtient, sur cette base, des chiffres tout différents. À peu près la moitié des services dans les pays de l’OCDE seraient directement liés à la production, ce qui porte à 60 % la part de la production et des services qui y sont directement liés8. D’après ce même calcul, la Belgique compte à peu près 55 % de « postes de travail liés à l’industrie ».

Cette distinction est moins artificielle que la distinction officielle. Dans le secteur des « services », la catégorie qui connaît la plus forte croissance est celle des services fournis aux entreprises, pour la simple raison que bon nombre de services qui, auparavant, étaient assurés par l’entreprise même sont maintenant effectués par des entreprises spécialisées (marketing, gestion d’entreprise, entretien, automatisation, sécurité…). Ces services étaient jadis comptabilisés dans le secteur industriel et le sont maintenant en tant que « services ».

D’autres facteurs entretiennent l’illusion de la « disparition de l’industrie ». Tout d’abord, le nombre d’emplois dans les services est fortement gonflé par la croissance énorme d’employés à temps partiel dans ce secteur. Entre 1983 et 1988, 100 000 emplois à temps plein ont été supprimés dans le secteur des services et ont été remplacés par 229 000 emplois à temps partiel9. Pour les statistiques, cela fait une différence de 119 000 emplois ; en fait, un seul et même emploi est divisé en deux. À ceci, on peut objecter que le glissement en faveur des services n’apparaît pas seulement dans les chiffres de l’emploi, mais aussi dans la part qu’il représente dans le PNB (produit national brut). Des études récentes du Bureau du plan et de la Banque nationale démontrent que ces chiffres aussi sont gonflés, et ceci pour deux raisons : les prix montent plus vite dans le secteur des services et la croissance de la productivité y est beaucoup plus lente. Si on neutralise ces deux facteurs (en calculant la part des différents secteurs en prix constants), le poids relatif de la production industrielle demeure pratiquement inchangé depuis 196510.

Le développement d’une « économie de services » indépendante de la production est une fiction. Le secteur des services ne peut croître qu’en relation avec un secteur industriel puissant. Une rotation plus rapide des capitaux constants (machines et stocks) est, à ce moment-ci, un des objectifs prioritaires du patronat pour augmenter le taux de profit. (Voir l’encadré 226 bis.) La mise en sous-traitance de services, le développement de nouveaux services sont des moyens pour accélérer cette rotation. En déléguant des tâches spécialisées à une entreprise de service, qui assure ces tâches pour plusieurs capitalistes à la fois, le secteur de la production peut produire de façon plus rentable. La tendance la plus importante est, dès lors, la suivante : à cause des nouvelles technologies, de l’informatisation de nombreuses parties du processus de production, de la spécialisation croissante et de la sous-traitance, on observe un enchevêtrement croissant de la production et de ses services annexes, ainsi qu’une atténuation de la distinction entre produits « matériels et non matériels ». Beaucoup d’opérations, comptabilisées comme « services », font en réalité partie intégrante du processus de production ou y sont liées.

413.
Le rapprochement ouvriers-employés-fonctionnaires

Au sein du processus de production, on assiste au même glissement. La nouvelle technologie accroît la part de travail intellectuel, avec une part plus importante de facteurs tels que la gestion, le contrôle et le management. On exige du personnel plus qualifié. Pour les processus fortement automatisés, la distinction entre tâches de production et tâches de contrôle s’estompe. De là une forte tendance, surtout dans le secteur de la chimie, à revendiquer un statut d’employé pour ce genre de travail de production. C’était l’enjeu de la grève chez Beecham-Heppignies en 1989. Mais ça ne signifie pas que le travail manuel en tant que tel disparaisse. L’automatisation complète et surtout la robotisation se heurtent à de gros problèmes dans les secteurs à grand nombre de composantes (comme l’automobile) : le prix de revient des robots, les nombreuses pannes et défaillances, le temps d’entretien, le manque de souplesse et l’absence de « feeling ». Toutes les prédictions concernant la disparition rapide du travail manuel se sont avérées fausses et la robotisation se déroule beaucoup moins vite que prévu initialement. L’ouvrier de production demeure le chaînon indispensable de la production de biens, de valeur et de plus-value. De plus, le mythe des nouvelles méthodes de production « douces », qui placeraient l’ouvrier dans un fauteuil, doit être dénoncé. (Voir le paragraphe 233.) En général, on exige du travailleur beaucoup plus de travail manuel et intellectuel, donc un travail plus complexe et plus intensif, produisant plus de valeur. D’une part, ceci augmente l’emprise des ouvriers sur le déroulement de la production et exige de plus hautes qualifications et de « la polyvalence » pour certaines catégories d’entre eux. D’autre part, nous assistons à une « prolétarisation » des tâches intellectuelles. Beaucoup de tâches qui, dans le passé, étaient dissociées de la production y sont maintenant intégrées. Conformément à la conception taylorienne, le travail intellectuel est décomposé en éléments standardisés qui sont transférés à l’ordinateur. De ce fait, une grosse partie du travail de l’employé s’assimile de plus en plus au « travail à la chaîne ». L’augmentation de la productivité, le transfert de certaines tâches vers la production mettent l’emploi de bon nombre d’employés en danger et leurs conditions de travail ressemblent de plus en plus à celles des travailleurs de production.

Ce n’est pas seulement le cas pour les services liés à la production, mais cela s’applique à l’entièreté du secteur des services, tant publics que privés, tant secteur marchand que non marchand. Toutes les restrictions effectuées dans le secteur public et non marchand ont mené à des rationalisations et à l’établissement de « contrats de gestion autonomes » où les impératifs de marché et du profit éclipsent totalement le principe de l’intérêt public, à la suite de quoi le statut de fonctionnaire public est sans cesse davantage menacé et grignoté.

Bref, la distinction entre ouvriers, employés et fonctionnaires s’estompe en ce qui concerne leurs conditions d’exploitation, même si la distinction entre travailleurs productifs et non productifs garde sa valeur. Une fraction plus large des travailleurs « se prolétarise ». Le nombre de « salariés », qui était de 2,9 millions en 1966, est aujourd’hui de 3,5 millions (chômeurs inclus). La part des salariés dans la population active est passée de 78 % en 1966 à 85 % aujourd’hui. Plus que jamais, il y a place pour un syndicalisme de classe unifié, réunissant ouvriers et autres travailleurs, employés et fonctionnaires.

414.
Un large groupe de chômeurs de longue durée

Une des conséquences majeures de la crise dans l’ensemble du monde capitaliste a été la croissance impressionnante du nombre de chômeurs permanents. Entre 1973 et 1983, les pertes d’emplois dans la CEE se sont chiffrées à 3 millions. Seule une petite partie des chômeurs ont été réintégrés dans marché de travail pendant la récente période de haute conjoncture, le plus souvent à l’aide de tours de passe-passe et de sous-statuts. La conjonction de la crise économique structurelle et de l’évolution technologique a induit un taux de chômage très élevé dans tous les pays riches. Malgré tous les programmes de création d’emplois et le travail à temps partiel, le capitalisme n’a aucun remède à proposer contre ce cancer lancinant. Maintenant que le capitalisme sème le chômage dans le bloc de l’Est, l’Occident pourra puiser dans l’immense réserve de travailleurs bon marché et hautement qualifiés, une catégorie que le patronat recherche depuis longtemps. C’est donc une marginalisation encore plus grave et, en fin de compte, l’exclusion de l’allocation de chômage qui menace un large groupe de chômeurs.

La population non active s’accroît, ainsi que le nombre de travailleurs écartés du circuit du travail par le biais des prépensions, du chômage complet ou partiel. Le nombre effectif de chômeurs était toujours, fin 1988, de 530 000 unités (chômeurs complets, chômeurs âgés, jeunes quittant l’école, personnes n’ayant pas droit à l’indemnisation). Le taux de sous-emploi (y compris les sous-statuts et le chômage partiel) était de 850 000 unités. Le système se trouve dans l’impossibilité d’employer ces forces productives disponibles parce qu’elles ne peuvent pas être intégrées de manière rentable dans le circuit économique. Ceci n’est pas sans conséquences sur la composition de la classe travailleuse. En Belgique, près de 25 % des assurés sociaux sont confrontés à l’une ou l’autre forme de chômage, ouvert ou déguisé. À peu près 100 000 demandeurs d’emploi ont un travail (provisoire) dans un des circuits spéciaux de travail. Environ 180 000 chômeurs ont accepté un travail à temps partiel afin d’échapper au chômage. 130 000 travailleurs âgés sont en prépension et 70 000 chômeurs âgés ont tout simplement été rayés des statistiques. (Chiffres 1988.) Il faut ajouter à cela un nombre inconnu de personnes qui ont été définitivement exclues du chômage et qui émargent au CPAS. Il y a donc un accroissement important du nombre des non-actifs et des actifs marginaux au sein de la population laborieuse.

42.
Les patrons : fractionner pour accroître le taux général d’exploitation

À la recherche d’un coût de production réduit et d’une plus grande flexibilité de la production, le patronat a développé, au niveau mondial et à grande échelle, de multiples formes de travail marginal. Il est important de préciser que la superexploitation à laquelle ces travailleurs marginaux sont soumis est un moyen de pression — tout comme l’armée de réserve de chômeurs — pour augmenter le taux d’exploitation de tous les travailleurs. Il est faux de prétendre qu’il y a conflit d’intérêts entre « un noyau de privilégiés » et un noyau d’exclus, comme si le premier groupe profitait de privilèges au détriment du second groupe. Des solutions qui maintiendraient au même niveau le taux d’exploitation moyen, en accordant un peu plus aux uns et aux autres un peu moins, n’intéressent nullement le patronat. Ce qu’il veut, c’est augmenter le taux d’exploitation général en fractionnant et divisant la classe ouvrière, en créant certaines catégories de sur exploités. Le patronat prendra toujours en point de mire les conditions sociales les plus pénibles. Les situations du tiers monde sont mises en concurrence avec les acquis sociaux et les salaires des pays riches. Le patronat démantèle les acquis généraux, en créant des statuts marginaux et en imposant des exceptions dans la législation sociale pour une partie de la population ouvrière. Ainsi se développe « un tiers monde de chez nous », qui, à son tour, est mis en concurrence avec les droits sociaux généralement appliqués11.

421.
Diviser à l’aide de statuts précaires

Nous l’avons déjà mentionné : aux États-Unis, un travailleur sur quatre ne fait plus partie des « forces de travail traditionnelles ». 35 millions de personnes sont des travailleurs temporaires, à temps partiel ou simplement de la main-d’œuvre louée. Une étude récente de l’OIT estime qu’actuellement, dans les pays industrialisés, à peu près 50 millions de personnes travaillent à temps partiel, ce qui représente une augmentation de 30 % par rapport à la décennie précédente12.

À mesure que le patronat parvient à faire passer son modèle de production flexible, il scinde la classe ouvrière en une unité principale, assistée en son sein et à sa périphérie par des unités super-flexibles à statut précaire. L’État agit de même dans ses propres entreprises et administrations, surtout par souci d’économie. La législation qui prévoyait des freins à une telle prolifération de sous-statuts est systématiquement démantelée.

La structure pyramidale, modale, de l’entreprise se présente ainsi13 :

A B C H I J D D G G G F F F M L L L M K K K

A : management supérieur

B : cadres

C : travailleurs fixes

D : travailleuses fixes

F : travailleurs en sous-traitance à l’intérieur de l’entreprise

G : forces de travail plus ou moins spécialisées
mises à disposition par des firmes indépendantes (L)

H : travailleurs saisonniers ou temporaires

I,J : travailleurs à temps partiel

K : entreprises de sous-traitance et sociétés intérim

M : main-d’œuvre bon marché dans les filiales étrangères

En 1987, les contrats temporaires représentaient déjà 7 % des emplois en Belgique (soit plus de 200 000) et plus de 12 % dans les services publics. Ces chiffres englobent les contrats à durée déterminée, les contrats saisonniers, les stages de jeunes, les emplois non statutaires dans les services publics et les différents circuits de travail. Parfois, ils font fonction de force de travail bon marché ; ainsi, les jeunes stagiaires ne reçoivent que 90 % du salaire normal. Dans les entreprises, les contrats temporaires font office de tampon, pour éponger les pointes saisonnières, et de réserves de recrutement. Les plus dévoués peuvent rester, les autres retournent au chômage. En faisant ainsi pression sur les travailleurs temporaires, on peut également augmenter le rythme de travail de tous les ouvriers. Le travail intérimaire est le prototype du travail de rapiéçage, fourni par des travailleurs qui sont prêts à accepter n’importe quel travail, même le plus malsain, le plus sale pour une récompense bien basse. C’est le dernier refuge pour beaucoup de travailleurs immigrés. « Entre le 1er avril 1987 et le 31 mars 1988, sur une base annuelle, quelque 107 707 personnes différentes ont décroché un contrat intérimaire, pour une période longue ou courte. Ceci représente à peu près 5 % des travailleurs dans le secteur privé14. »

En ce qui concerne la sous-traitance, les chiffres font défaut. Certaines entreprises travaillent essentiellement avec des sous-traitants internes ; dans certaines sociétés de la chimie anversoise, les deux tiers (!) du personnel sont des travailleurs en sous-traitance. La plupart des entreprises qui travaillent en just-in-time ont des contrats fixes avec plusieurs fournisseurs. La plupart des fabricants automobiles ont des contrats de sous-traitance pour fabrication de sièges. Dans ces entreprises, les salaires sont souvent plus bas, la protection syndicale est moindre ou inexistante et on travaille sous chantage permanent : un mauvais travail ou une livraison tardive pourrait entraîner une rupture de contrat. La société cliente attise la concurrence entre les différentes sociétés de sous-traitance et pousse ainsi les normes de production à la hausse et les normes sociales à la baisse.

Plusieurs sociétés de services expérimentent à nouveau le travail à domicile (et le travail à distance), une tare qui, croyait-on, avait été exterminée par le mouvement syndical au 19e siècle. C’est bien le comble du morcellement et de l’isolement du travailleur, entièrement livré à l’arbitraire, sans défense et payé à la prestation.

Enfin, il y a le travail à temps partiel, un mode de travail en pleine expansion, qui représente déjà plus de 17 % de l’emploi, soit un demi-million de travailleurs. Disons plutôt « travailleuses », puisqu’il s’agit essentiellement de femmes. Pour la moitié, il s’agirait d’un choix volontaire, pour l’autre moitié d’un choix imposé, accepté pour échapper au chômage. Le travail à temps partiel est souvent présenté comme une réponse à la demande de temps libre et de disponibilité familiale. Pour le patronat, il s’agit d’une catégorie de travailleurs qui n’est qu’à moitié concernée par les intérêts collectifs des travailleurs (primo), mais qu’on peut doublement exploiter (secundo). Les travailleurs à temps partiel supportent un rythme plus soutenu, ce qui, à son tour, permet de faire pression sur les autres travailleurs. Pour l’État et le patronat, le travail à temps partiel est aussi la manière la plus commode de camoufler les chiffres réels de chômage (tertio) et de contrecarrer la revendication de réduction généralisée de la durée du temps de travail avec maintien de salaire (quatro). Un quadruple profit pour les patrons, une catastrophe pour les intérêts collectifs des travailleurs.

422.
Faire… fondre le chômage

Le dernier rapport de l’OCDE relatif à la Belgique accorde une attention toute particulière aux « graves difficultés structurelles du marché de l’emploi15 ». L’OCDE traduit, une fois de plus, de façon magistrale les souhaits du patronat. Le demi-million de chômeurs effectifs, ou du moins la majorité d’entre eux, ne réintégreront plus jamais le marché de l’emploi. C’est un problème qui se pose avec une insistance croissante. Le taux de chômage de longue durée est de loin le plus élevé de tous les pays de l’OCDE : 77,5 % d’entre eux sont au chômage depuis plus d’un an. De plus, le « taux de rotation » est parmi les plus bas : seulement 2,7 % des chômeurs disparaissent des listes, par mois. Alors que, dans d’autres pays, cette rotation a augmenté en raison de l’amélioration de la conjoncture entre 1983 et 1988, elle a diminué en Belgique. « Les chômeurs de longue durée sont de plus en plus coupés du marché du travail du fait qu’ils perdent les qualifications nécessaires et peut-être même, avec le temps, la volonté de chercher un emploi ; ce sont les travailleurs exclus … » (P. 32.) Pourquoi, dès lors, ne pas les exclure carrément du chômage, demande la voix patronale. Et voilà, en effet, que l’OCDE vient à point nommé avec une étude prouvant l’influence néfaste du droit aux allocations pour une période indéfinie. (Beaucoup plus néfaste que les allocations trop généreuses, affirme l’expert en la matière.) Et de conclure que « la Belgique se distingue toujours par le fait que la durée de ces droits y est pratiquement illimitée ». (P. 34.) « Il sera difficile d’accroître encore le taux de sortie du chômage sans une réforme profonde du système de sécurité sociale et sans une réorientation radicale des interventions sur le marché du travail visant à développer davantage les programmes de recyclage de la main-d’œuvre, au lieu d’assurer une garantie de revenu pendant une durée indéfinie. » (P. 39-40.)

Les objectifs patronaux prennent clairement comme point de départ la pénurie actuelle de main-d’œuvre qualifiée. Le patronat n’espère plus la trouver parmi les chômeurs de longue durée et cette catégorie-là, il la raie donc définitivement de la carte. Le droit à l’allocation pour une période indéterminée est à nouveau en péril. La chasse aux chômeurs de longue durée, qui fut renforcée fin 1990 par le biais de l’article 143, n’est qu’un prélude16. En fait, la rafle menace quelques centaines de milliers de personnes.

423.
L’afflux de main-d’œuvre fraîche et bon marché

Le rapport de l’OCDE s’inquiète de la pénurie de main-d’œuvre qualifiée : « Il est clair que le frein le plus important à la croissance sera la pénurie de main-d’œuvre qualifiée ». (P. 31.) C’est pourquoi le rapport suggère deux solutions : 1o faire travailler le personnel qualifié le plus longtemps possible par une révision du système de prépension ; 2o faire organiser et payer par l’État le recyclage vers les qualifications les plus demandées (avec l’argent économisé sur les allocations de chômage).

L’afflux régulier et l’engagement de nouvelles forces de travail a toujours été pour le patronat un moyen d’entretenir un sous-prolétariat moins cher, moins syndiqué et plus flexible. Aux premières heures du capitalisme, la prolétarisation des paysans assurait cet apport régulier. Après la Deuxième Guerre mondiale, la main-d’œuvre fut recrutée en grand nombre en Europe du Sud, en Turquie et en Afrique du Nord. Depuis vingt ans, ce sont les entreprises qui déménagent là où la main-d’œuvre est abondante et ne coûte qu’un cinquième ou un dixième du prix. Simultanément, le patronat a su mettre à profit le grand afflux de main-d’œuvre féminine sur le marché. Le taux d’activité des femmes est passé de 40 % en 1970 à 51 % en 1988 et la part des femmes dans la population active est passée de 20 % en 1965 à 36 % aujourd’hui. Cette main-d’œuvre féminine est devenue la plus importante réserve de recrutement pour l’extension du travail à temps partiel, surtout dans le secteur des services. 48 % des employés sont des femmes, 47 % des travailleurs du secteur public sont des femmes. Plus des deux tiers des embauches féminines sont des emplois non traditionnels (temporaires ou temps partiel)17. Mais ces femmes, en dépit de tous les beaux principes de « salaire égal pour travail égal », gagnent toujours 25 % en moins chez les ouvriers et…35 % chez les employés ! Le rapport de l’OCDE remarque que la montée en flèche de la population active féminine a récemment stagné, bien que la Belgique ait toujours un des taux d’activité féminine les plus bas de tous les pays industrialisés.

Finalement, il semble que. dans les années à venir, le plus important afflux de nouvelle main-d’œuvre bon marché proviendra du bloc de l’Est « libéré ». L’importation de nouvelles forces de travail qualifiées coûte moins cher aux entreprises que le recyclage de travailleurs au chômage. Dans le secteur métallurgique, dans la chimie et le bâtiment, des contingents de travailleurs, monteurs et soudeurs polonais, hongrois et yougoslaves défilent déjà. Et le grand flot est encore à venir. Les 470 000 travailleurs immigrés, et surtout les 190 000 ouvriers non européens, risquent, plus que jamais, de n’avoir plus à se mettre sous la dent que des contrats de durée déterminée, des sociétés de sous-traitance, des bureaux d’intérim, si ce n’est le chômage ou le CPAS.

43.
Combattre la « société duale » par la solidarité dans la misère ?

Depuis bon nombre d’années, les sociologues se penchent sur le problème de la nouvelle configuration de la classe ouvrière et sur le futur du syndicalisme. Pour certains, comme Alain Touraine, la classe ouvrière est en voie de disparition ; d’autres, comme André Gorz ou Herbert Marcuse craignent que le prolétariat ait perdu son potentiel révolutionnaire. De grands débats idéologiques ont été consacrés à ce sujet, notamment au sein et à la périphérie du syndicat français CFDT. C’est la nouvelle thèse de « la société duale ». Elle fait référence, non pas à la contradiction croissante capital-travail, mais à la polarisation au sein de la population travailleuse. La crainte qu’un fossé puisse se creuser entre deux sortes d’ouvriers et autres travailleurs n’est pas imaginaire, mais le risque qu’on perde ainsi de vue la contradiction principale entre travail et capital ne l’est pas moins. Ce n’est qu’à condition de s’accrocher à cette dernière contradiction qu’on peut maintenir l’unité de la classe ouvrière.

431.
La CSC et la « société duale »

De par son inspiration chrétienne, la direction de la CSC s’est toujours préoccupée du sort des « plus déshérités ». Cette même inspiration (entre autres, les encycliques papales) l’a toujours menée à camoufler la responsabilité du système capitaliste et à prôner des solutions « humaines », sans lutte de classes. Cette approche s’inscrit tout à fait dans la ligne du « syndicalisme moral » (voir le paragraphe 131) et les dirigeants syndicaux les plus à droite n’ont jamais manqué l’occasion de mettre en évidence leur souci des plus déshérités. L’optique a toujours été que « les privilégiés » doivent se sacrifier pour améliorer le sort des plus pauvres. Ces plus aisés ne sont pas les capitalistes ou les riches, mais les autres travailleurs et ouvriers. Pour chaque tranche de 100 milliards de restrictions et d’économies, les quatre de Poupehan (Houthuys, Martens, Detremmerie et Verplaetse) avaient bien prévu un milliard d’aumônes pour « les plus déshérités », ce qu’il fallait pour satisfaire la direction de la CSC. Mais il faut bien constater que les forces de gauche se sont elles aussi laissées entraîner à cette « solidarité dans la misère ». Nous évoluons vers une scission de la classe ouvrière, disaient certains, vers un fossé entre « les travailleurs stables et protégés d’un côté, et les travailleurs précaires et les chômeurs de l’autre » ; la seule façon de l’éviter est que les couches privilégiées y aillent de leur poche, volontairement, pour aider les couches inférieures. Pour les travailleurs actifs, les restrictions sont dès lors non seulement une question de solidarité, mais aussi une nécessité stratégique. Elles sont nécessaires pour sauvegarder les rapports de force du futur.

Ce raisonnement déboucha sur la proposition concrète de diminution du temps de travail avec perte salariale et embauche, qui fut appliquée par la suite dans le modèle 5-3-3 du gouvernement. Ce fut également l’orientation de la « réflexion » qui a démarré à la fin 1981 au sein de la CSC wallonne et a abouti finalement au congrès régional de la CSC, « Le syndicalisme des années 1980-1990 ». Un des grands défenseurs du « repli stratégique pour mieux attaquer » fut Robert D’Hondt, vice-président de la CSC.

Son point de vue se résume ainsi :

« La base sociale et les objectifs du syndicat se déplacent. Si notre programme et nos méthodes ne changent pas, nous risquerions d’évoluer vers une société duale. Avec une catégorie de travailleurs favorisés et entièrement intégrés dans le processus de production et une autre catégorie qui serait exclue de tout travail ou ne travaillerait que dans toutes sortes de sous-statuts. Nous devons opter pour une société plus humaine, plus douce. Ce qui veut dire : demander moins, si ce n’est la qualité de la vie. Influencer ce qu’on produit et comment on produit, stimuler l’autoproduction. Nous devons quitter nos terrains d’action classiques, nous rapprocher d’autres mouvements sociaux, organiser le syndicat de façon moins corporatiste, travailler davantage au niveau local. Nous devons atteindre d’autres couches sociales et élaborer de nouvelles formes d’action. »

Adieu donc la lutte de classes « corporatiste », adieu les entreprises, adieu le noyau dur de la classe ouvrière. On veut combattre la division duale en brisant les ailes, en décourageant la fraction la plus puissante de la classe ouvrière. La contradiction principale travail-capital cède la place à la contradiction entre une classe ouvrière « centrale » et une classe « périphérique ». Au nom de la lutte contre le « corporatisme », on abandonne les exigences légitimes d’une grande partie de la classe ouvrière. Au lieu de lutter tous ensemble, on contraint le groupe le plus puissant à la soumission. Le « glissement » de la lutte syndicale vers de nouveaux terrains n’est rien d’autre qu’une fuite. Le terrain de la production est abandonné au profit de l’organisation locale, d’autres terrains et couches sociales, des formes d’actions fantaisistes et l’autogestion de la misère.

Quand, en décembre 1986, André Gorz prend la parole à l’occasion du 100e anniversaire de la CSC, il adopte la même analyse de départ :

« Si les syndicats se fixent comme seul objectif de défendre les intérêts de ceux qui ont un poste de travail stable, ils sont menacés de dégénérescence et risquent de se réduire à des forces corporatistes et conservatrices, comme dans certains pays d’Amérique du Sud18. » Mais il faut signaler que la conclusion qu’il tire — et qui a été oubliée depuis lors — est très différente : il fait un ardent plaidoyer en faveur de la réduction du temps de travail pour tous les ouvriers, avec maintien de salaire. La réduction progressive et massive du temps de travail sans perte salariale est la condition nécessaire à une division du travail rémunéré pour tous ceux qui désirent travailler… […] Ceci suppose que la durée du temps de travail, qui est actuellement de 1 600 heures par an, soit réduite, progressivement et d’une manière planifiée, à environ 1 000 heures, sur une période de quinze à vingt ans, sans baisse du niveau de vie, au contraire. »

La direction de la CSC continue à chercher dans une autre direction, notamment, dans la théorie des « efforts de solidarité » des « travailleurs privilégiés ». En 1988, cette position a été officialisée par une campagne intitulée « non à la société duale », campagne de solidarité avec les chômeurs. Willy Peirens : « Avec cette campagne, nous allons à contre-courant par rapport à l’esprit du temps, mais également par rapport à ce que pensent une partie de nos affiliés. […] Vers la fin des années 70, nous avons beaucoup travaillé à persuader les gens que la population active devait faire un effort au profit des non-actifs, pour l’emploi, pour la sécurité sociale19. » Une position à laquelle des militants CSC combatifs ont réagi en proclamant : « Non à un syndicat dual » !

En effet, il est plus facile de faire casquer une partie des ouvriers que de combattre le capital. Dans ses dossiers, la CSC démontre que la majorité des chômeurs (des cohabitants qui sont plus de deux ans au chômage) ont, entre 1980 et 1987, perdu 50 % de leur salaire. Où était donc la direction de la CSC lors de cet « effort dual » ?

Enfin, le dernier congrès de la CSC reparle du « double marché de l’emploi : un marché de l’emploi offrant des salaires raisonnables, des emplois sûrs et des carrières ascendantes ; un autre offrant des salaires modestes, des emplois précaires et peu de possibilités de carrière » (p. 10). Outre sa philosophie qui prône la réconciliation des préférences individuelles et des intérêts collectifs, ce rapport n’a pas grand-chose à proposer. Les expressions telles que la « réduction du nombre des travailleurs occasionnels » ou le « découragement du travail intérimaire » (p. 24) ne feront pas grande impression sur le patronat. Les chômeurs à long terme y apprennent que la direction de la CSC désire que le « cul-de-sac » que représente le chômage de longue durée se transforme en « trampoline » à une politique de l’emploi dynamique » par l’introduction du devoir de travailler ou de se former ». Et soudain, la direction de la CSC semble beaucoup moins soucieuse de partir en guerre contre l’individualisme que contre le prétendu corporatisme :

— « De nos jours, la réduction générale du temps de travail ne se trouve plus en tête de liste des desiderata des travailleurs. Les travailleurs préfèrent pour la plupart plus de salaire à moins d’heures. » (P. 133)

— « Nous assistons à une demande plus prononcée de formules de réduction de la durée du travail individuelle. »

— « La lutte pour le temps de travail ne se mène plus selon le modèle classique, où les syndicats préconisent la réduction de la durée du travail et rejettent la flexibilité des temps de travail, tandis que les employeurs font l’inverse. »

Et en conclusion : « Une politique syndicale en matière de temps de travail ne peut plus se mener que pour rencontrer ces besoins multiples, et pas pour les combattre. »

432.
La représentation dans les PME

La direction de la FGTB ne peut pas se vanter d’avoir fait preuve d’une plus grande combativité dans la lutte contre le marché dual du travail. Son seul mérite est de n’avoir pas tenté de combler le fossé en faisant payer les travailleurs « favorisés ». Mais ici non plus, il n’est pas question de position de principe envers le patronat. La direction de la FGTB vise surtout une représentation syndicale dans les petites entreprises sans cesse plus nombreuses qui travaillent en sous-traitance pour des grandes entreprises. Souvent, il y a là des situations alarmantes, sans aucune possibilité de contrôle syndical. Les deux syndicats ont participé aux négociations interprofessionnelles en exigeant une représentation syndicale dans les PME, revendication qui, une fois de plus, a été utilisée comme monnaie d’échange et a ainsi disparu dans l’escarcelle.

Bien qu’il s’agisse d’une revendication correcte face au morcellement et à l’arbitraire patronal, la question principale demeure : que va y défendre la délégation syndicale ? Et sera-t-elle soutenue par une organisation syndicale qui adopte une position inconciliable envers les heures de travail flexibles, les contrats flexibles, la sous-traitance, les sous-statuts et le travail à temps partiel ?

44.
Le syndicalisme de classe

Les évolutions dans la composition de la population active posent de nouvelles tâches, mais ne changent rien au mandat essentiel du syndicalisme. La population active augmente, aussi bien en chiffres relatifs qu’en chiffres absolus, aussi bien en Belgique qu’au niveau mondial. L’internationalisation de la production engage de nouvelles couches de population du tiers monde dans le processus industriel. Bien que le nombre absolu d’ouvriers industriels dans le monde capitaliste soit en régression, la production de la plus-value ne peut jamais être réalisée sans l’exploitation de la main-d’œuvre dans le processus de production. La classe ouvrière n’est donc pas en train de disparaître mais reste le noyau de la lutte syndicale. Les changements s’opèrent dans plusieurs directions. Il y a, d’une part, l’élimination du travail manuel brut et, d’autre part, la prolétarisation de larges couches d’employés. Les services et la production s’entremêlent de plus en plus et l’extension des services est solidement greffée sur l’industrie. Il n’y a plus de limites strictes entre travail manuel et travail intellectuel ; l’apport non matériel dans le processus de production s’accroît tandis que les tâches administratives adoptent de plus en plus la forme de travail à la pièce, quantifiable.

Les nombreuses évolutions augmentent la nécessité de faire face au patronat réuni en développant un syndicalisme de classe qui puisse dépasser la division et développer la conscience de classes.

441.
Le prolétariat industriel demeure l’avant-garde de la classe ouvrière

Les évolutions ne changent rien au rôle d’avant-garde des ouvriers industriels. Le prolétariat industriel est à l’avant-garde de la lutte pour le socialisme parce qu’il éprouve le plus la réalité de l’exploitation, parce qu’il est le plus concentré, qu’il ne lutte pas pour d’autres rapports d’exploitation mais pour l’abolition de toute exploitation. Ce sont les ouvriers qui produisent la plus-value qui est répartie dans les différents secteurs non productifs. Ce sont eux qui sont les plus concentrés et « disciplinés » par le capital. Ce sont eux qui contrôlent les rouages vitaux de l’économie.

Leur rôle dirigeant n’a rien à voir avec leur nombre, mais avec leur place dans la société et dans le processus de production. Dans de nombreux cas, l’avant-garde n’est pas le groupe le plus nombreux. Dans tous les pays du tiers monde, les paysans constituent la force révolutionnaire la plus importante (en nombre), tandis que la classe ouvrière assume le rôle dirigeant en politique. Le prolétariat industriel demeurera l’avant-garde aussi longtemps que le capitalisme existera. Au sens large, ce rôle est assumé par les travailleurs qui sont directement impliqués dans le processus de production et par les couches les plus prolétaires dans le secteur des services.

La tâche la plus prioritaire consiste à amener les autres travailleurs à la combativité et la tradition de lutte des ouvriers. En d’autres termes, il s’agit de transmettre la tradition de lutte du prolétariat industriel et la faire assimiler par les « nouveaux » travailleurs industriels, notamment, les couches les plus prolétarisées du secteur des services. C’est exactement le contraire de l’ « éloignement » des usines et de la fuite vers « les nouveaux mouvements sociaux ».

442.
La formulation de revendications qui dépassent la division

« La division duale » du marché du travail est une tendance encouragée par le patronat afin de pouvoir augmenter l’exploitation de la classe ouvrière dans son ensemble. La division de la population ouvrière n’est pas un phénomène nouveau. C’est une des raisons d’être les plus élémentaires du syndicat que d’éliminer cette division et de positionner les ouvriers, en tant qu’une seule classe, face au patronat.

Outre le refus de toute forme de travail marginal, il est important de pouvoir formuler des revendications positives, unificatrices. En cette matière, peu de revendications sont aussi significatives que celle de la semaine de 32 heures avec maintien du salaire et embauches compensatoires. Appliquée sous sa forme véritable et radicale, elle offre une solution aux nombreux problèmes de catégories différentes.

1o Elle demeure l’unique moyen de fournir du travail à des dizaines de milliers de chômeurs. La répartition du travail disponible est la manière la plus évidente de combattre le chômage. 10 % du temps de travail en moins signifie 10 % d’emplois en plus (300 000).

2o C’est une alternative au travail à mi-temps. Les patrons se servent du travail à temps partiel pour s’opposer à la diminution de la durée du temps de travail avec maintien salarial. Ce sont deux conceptions totalement différentes de l’augmentation du temps libre : une conception patronale, avec perte salariale, souvent imposée sous pression ou par nécessité ; une conception ouvrière, quatre jours de huit heures pour tout le monde avec maintien de salaire.

3o C’est une réponse aux sous-statuts. Les contrats à durée déterminée, les contrats de stage doivent être remplacés par des embauches stables.

4o Elle constitue une revendication pour l’amélioration des conditions de travail. La diminution du temps de travail doit établir la limite de la durée du temps de travail sur base hebdomadaire. Si cette revendication est liée à la suppression du travail flexible, les journées de travail super-longues, le travail de week-end et les équipes de nuit pourront être éliminés.

5o C’est une bonne affaire pour la sécurité sociale.

Si cette revendication n’est pas plus « populaire », c’est uniquement le fait de la direction syndicale qui, dans le passé, l’a vidée de tout contenu (perte salariale), l’a privée de sa signification (augmentation proportionnelle du rythme) et refuse de la propager encore. Pourquoi est-elle populaire en Allemagne et pas en Belgique ? L’argument selon lequel elle serait impayable ne tient que si l’on refuse de considérer les bénéfices que les entreprises ont réalisés suite à la politique de restrictions. Dans le courant des années 80, les entreprises belges ont accumulé une réserve de 1 363 milliards de francs belges, avec les profits qui leur restent après déduction de dividendes, d’impôts et d’investissements20.

443.
Des structures syndicales adaptées

En raison du rapprochement entre ouvriers, employés et fonctionnaires, la division en organisations distinctes — centrales pour ouvriers et pour employés — est historiquement dépassée : elle ne fait que favoriser la division face au patronat. La distinction entre travail « principalement manuel » et travail « principalement intellectuel » est devenue dans bien des cas une distinction formelle sans rapport avec le contenu réel du travail », affirme le document du congrès de la CMB de 199021. La seule conclusion logique serait le rattachement du syndicat des employés des centrales respectives à des « syndicats industriels », ce qui ne peut qu’augmenter la force de frappe contre le patronat. Avec les Suédois, les syndicats belges sont les seuls à maintenir la distinction entre ouvriers et employés. Dans les centrales concernées, la matière est à ce point délicate qu’aucun des deux syndicats n’a progressé dans cette voie.

Les différents statuts pour ouvriers et employés doivent être remplacés par un statut unifié, qui octroierait à l’ensemble du personnel les avantages respectifs des deux statuts.

En outre, les syndicats doivent accorder plus de place aux catégories d’ouvriers menacés d’exclusion, de minorisation ou de discrimination. Les chômeurs, les étrangers et les femmes doivent être valablement représentés à tous les niveaux de la structure syndicale et doivent disposer de beaucoup plus de moyens.

Deuxième partie
Gagner les syndicats au syndicalisme de combat

Chapitre 5.
Que font les révolutionnaires dans les syndicats ?

51.
Parti et organisation de masse

511.
Les ouvriers et autres travailleurs ont besoin de leur propre parti révolutionnaire

Plus d’un siècle de lutte pour le socialisme a confirmé la thèse de Marx selon laquelle la classe ouvrière a besoin de son propre parti révolutionnaire pour investir la citadelle du capitalisme. La bourgeoisie a ses propres « quartiers généraux », la classe ouvrière a également besoin du sien. La dégénérescence et la chute finale des régimes socialistes d’Europe de l’Est n’infirment pas cette thèse, mais la renforcent : « On discute beaucoup de savoir quel était le problème fondamental qui a fait sombrer les régimes socialistes à l’Est. Aux yeux de l’impérialisme, le mal, c’est le rôle dirigeant du parti léniniste qui rend impossible une véritable démocratie pluraliste : voilà la racine du “totalitarisme”. Or, après l’effondrement des partis communistes en Pologne, en Hongrie, en RDA, nous avons vu pousser, comme des champignons empoisonnés, une multitude de partis… qui sont tous payés par l’impérialisme occidental, qui défendent tous, avec une unanimité sans faille, le totalitarisme du marché libre. Créer de multiples partis bourgeois, ce n’est pas flanquer le socialisme de plusieurs partis, c’est passer d’un régime à un autre, du socialisme au capitalisme. Le pluripartisme n’apporte nullement la démocratie socialiste, mais bien la colonisation pure et simple par l’impérialisme. Aussi, nous pensons que le problème fondamental pour toute société socialiste est le maintien de la pureté et de la combativité du parti communiste1. »

La tâche principale dans la lutte pour le socialisme est la construction d’un parti révolutionnaire, ayant des liens étroits avec les masses et fidèle au marxisme-léninisme. Un tel parti organise l’avant-garde consciente des masses, organise les ouvriers, les employés, les travailleurs intellectuels et compte dans ses rangs un grand nombre de syndicalistes actifs.

Des syndicalistes combatifs, des militants syndicaux actifs, trouveront dans un parti de ce type une vision et une force organisationnelle que n’a aucun autre comité d’action ou noyau syndical. Sans parti marxiste-léniniste, le syndicaliste de gauche ne peut jamais acquérir la connaissance de la science marxiste et construire une organisation qui puisse mener tout le processus de lutte de classe à la révolution. Plus la pression idéologique sera forte, plus on sentira la nécessité d’une analyse révolutionnaire, d’une ligne politique et d’une organisation. Pour tenir le coup dans la lutte de classe et contre la capitulation réformiste, il faut une large vision communiste de l’histoire, des classes, des lois économiques et de la révolution. Dans sa biographie, Jan Cap, ex-délégué principal CSC au chantier naval de Boel à Tamise, confirme cette vérité : pour passer de syndicaliste de combat à communiste, il faut franchir consciemment un pas qualitatif2.

Quelques syndicalistes de gauche ont, ces dernières années, cédé devant les pressions idéologiques. Même s’ils restent combatifs, certains d’entre eux ont épousé des programmes de capitulation politique. Quelques-uns parmi ceux-ci étaient les premiers à opter pour « des sacrifices offensifs », parce qu’ils espéraient rétablir ainsi la solidarité au sein de la classe ouvrière. (Par la diminution du temps de travail avec perte de salaire.) D’autres ont choisi la « cogestion par objectifs » et se sont laissés entraîner dans une voie patronale sans issue. D’autres encore, découragés, ont tous laissé tomber leurs idéaux d’autrefois. Sans parti marxiste-léniniste, même le syndicaliste le plus combatif ne poursuivra pas de façon conséquente la lutte pour combattre et vaincre le réformisme.

512.
Les syndicats sont et restent les seules organisations qui encadrent l’ensemble de la classe travailleuse

On a beaucoup épilogué ces dernières années sur l’effondrement des syndicats. Mais depuis la naissance du mouvement ouvrier, les ouvriers de Belgique n’ont quasiment pas connu d’autre forme d’organisation que les syndicats. Même s’il y a parfois un fossé énorme entre le sommet et la base, même si les directions syndicales sont parfois diamétralement en opposition avec les attentes des masses, l’expérience historique a démontré que, dans des conditions difficiles, les travailleurs retombent toujours sur les syndicats. Le dirigeant communiste Dimitrov avait déjà tiré la même leçon dans les années 30. À ceux qui voulaient quitter le syndicat, il répliqua : « Méconnaissant l’attraction que les syndicats exercent sur les ouvriers et placés devant les difficultés du travail à mener à l’intérieur des syndicats d’Amsterdam, beaucoup de nos camarades ont décidé de passer outre à cette tâche compliquée. Ils parlaient invariablement de la crise d’organisation des syndicats, de l’abandon précipité des syndicats par les ouvriers, et ils ont perdu de vue qu’après une certaine chute des syndicats au début de la crise économique mondiale, ceux-ci ont ensuite recommencé à grandir. La particularité du mouvement syndical consistait précisément en ce que l’offensive de la bourgeoisie contre les droits syndicaux, la compression des assurances sociales, le vol des salaires, malgré l’absence de résistance de la part des chefs syndicaux réformistes, obligeaient les ouvriers à se grouper encore plus étroitement autour des syndicats, car les ouvriers voulaient et veulent voir dans le syndicat le défenseur combatif de leurs intérêts de classe les plus urgents3. »

Pour gagner les masses à une politique révolutionnaire, il est indispensable de faire du travail syndical. Les syndicats sont les seules organisations de masse de la population travailleuse. En Belgique, ils organisent plus de 90 % des ouvriers et 50 % des employés. Les travailleurs sont encadrés par des délégués syndicaux qui viennent de leurs propres rangs. La pratique de toutes les grèves démontre qu’une partie importante des travailleurs regarde toujours ce que font les délégués. Qu’ils se fassent remarquer en bien ou en mal représente une différence énorme pour le climat et pour la confiance des masses en elles-mêmes. La lutte contre les conclaves successifs de Martens a souligné l’importance du comportement des directions syndicales : si elles soutiennent ou sabotent, si elles freinent ou laissent au moins libre cours. Sans Houthuys, les plans de Martens auraient probablement déjà avorté en 1984 et certainement en 1986. Mais la direction de la FGTB a elle aussi laissé tomber ses militants et sa base en plan aux moments cruciaux. Un militant syndical peut décrocher dans de tels moments ou bien redoubler d’énergie pour renouveler le syndicat de l’intérieur. Bien entendu, la seconde solution est la bonne. Tôt ou tard, les mêmes situations se reproduiront et un syndicaliste conséquent doit en tirer les leçons et dire : la prochaine fois, ce ne sera plus comme cela. Il rassemblera autour de lui des forces fraîches, les formera et les préparera à la prochaine lutte de classe. La bourgeoisie connaît très bien la force d’une avant-garde organisée et formée idéologiquement. Les trois grèves des mineurs du Limbourg, entre 1986 et 1988, montrent à quel point les syndicalistes révolutionnaires, conscients, arrivent à mettre en mouvement, au sein des syndicats et parmi les masses, des forces irrésistibles4. Les délégués militants et les noyaux syndicaux avaient tiré les leçons de la vague de fermetures successives dans la sidérurgie. Dans une situation considérée comme désespérée au départ, avec des directions syndicales qui avaient déjà abandonné le terrain, ils ont remonté la pente. Par deux fois, ils ont riposté de façon musclée. Ils n’ont pas gagné, mais ils ont vendu bien cher leur peau : ils ont arraché des compensations importantes, ils ont montré que l’on gagne dignement si l’on se bat jusqu’au dernier souffle. On ne retirera pas à un mineur cette fierté, même s’il a perdu son emploi. Et, de plus, il a appris une leçon qu’il n’oubliera plus : le gouvernement et le patronat sont comme les doigts de la main.

513.
La bourgeoisie se bat aussi pour sa vision dans le syndicat

On reproche parfois au PTB « d’abuser » du syndicat pour servir sa propre politique. Est-ce abuser du syndicat que défendre une attitude de classe ? Comment qualifier alors le fait que certains dirigeants syndicaux participent à l’élaboration de la politique gouvernementale ? Que certains dirigeants syndicaux répètent comme des perroquets les arguments patronaux sur la compétitivité, la modération et le sens des responsabilités ? Qu’ils les imposent par des méthodes souvent bien peu démocratiques ? Le PTB travaille au renforcement des syndicats d’une manière correcte. (C’est-à-dire en respectant les décisions prises démocratiquement et en respectant les règles d’une organisation de masse.) On ne peut en dire autant de ceux qui excluent les forces les plus radicales, qui les persécutent, les font mettre dehors par le patronat et portent par là même atteinte à l’âme du syndicat.

Le PSC et le PS sont des partis bourgeois qui visent en tout premier lieu le maintien du système et, dans le cadre de ce système, admettent, dans une plus ou moins grande mesure, des « réformes ». À condition toujours de ne pas toucher à l’essence même, au marché libre (autre terme pour une dictature de la minorité). C’est pourquoi ils agissent inévitablement dans le cadre de pensée et dans les limites de l’économie capitaliste et de l’ordre bourgeois. Leur emprise politique sur les syndicats est un élément essentiel de leur contrôle sur les masses. Ou comme le déclarait à juste titre le ministre SP Van den Bossche : « Un mouvement socialiste sans mouvement syndical est condamné à mort5. »

La lutte entre les partis politiques réformistes et révolutionnaires pour la conquête des masses travailleuses se déroule en premier lieu dans les syndicats. C’est essentiellement par l’intermédiaire des syndicats que les partis réformistes acquièrent un point d’appui au sein des classes travailleuses et le maintiennent. C’est précisément parce qu’ils peuvent s’appuyer sur les syndicats que les dirigeants réformistes ont réussi, à des moments importants, à empêcher la révolution ouvrière et à préserver le pouvoir du capital (comme en 1919 et surtout en 1944-1945). Si l’on ne travaille pas dans les syndicats existants, on abandonne les masses qui y sont organisées aux dirigeants réformistes : c’est une capitulation impardonnable face aux tâches révolutionnaires. Lénine : « Il n’est pas difficile d’être un révolutionnaire quand la révolution a éclaté déjà et bat son plein ; quand tout un chacun s’y rallie… Il est beaucoup plus difficile — et beaucoup plus précieux — de se montrer révolutionnaire quand la situation ne permet pas encore la lutte directe, déclarée, véritablement massive, véritablement révolutionnaire, de savoir défendre les intérêts de la révolution (par la propagande, par l’agitation, par l’organisation) dans des institutions non révolutionnaires, voire nettement réactionnaires, dans une ambiance non révolutionnaire, parmi des masses incapables de comprendre tout de suite la nécessité d’une méthode d’action révolutionnaire6. »

L’importance du travail dans les syndicats existants peut également se mesurer à l’énergie que les éléments de droite dans les directions syndicales déploient pour retirer les mandats aux communistes, voire les exclure. Le soutien actif que les patrons et les services de sécurité leur accordent nous font comprendre que l’implantation communiste dans les syndicats représente un danger pour leur emprise idéologique et organisationnelle sur les travailleurs.

514.
La contradiction essentielle ne se situe pas entre la CSC et la FGTB

Certains ne comprennent pas bien comment les révolutionnaires peuvent travailler dans les deux organisations syndicales. Beaucoup de militants FGTB considèrent la CSC en bloc comme un bastion de droite qui doit être combattu. Bien souvent, le sectarisme est réciproque. La ligne de démarcation principale ne se situe pas entre la CSC et la FGTB, mais entre une ligne procapitaliste et une ligne anticapitaliste. D’un point de vue révolutionnaire, il n’y a pas de différence essentielle entre la collaboration de classe de caractère social-démocrate et les conceptions morales chrétiennes. Et même si c’était le cas, le critère essentiel pour travailler dans le syndicat reste la présence des masses organisées. Dans les deux syndicats, les masses ouvrières sont présentes et un ouvrier de la CSC est exploité autant que son collègue de la FGTB. Dans les deux syndicats, il y a des éléments combatifs et il y a des divergences entre la gauche et la droite.

Pourquoi les masses CSC seraient-elles moins importantes ? La CSC organise plus de la moitié des travailleurs syndiqués en Belgique. Le fait que l’anticommunisme y soit traditionnellement plus répandu, que la direction supérieure soit bien souvent plus à droite qu’à la FGTB doit plutôt inciter à rechercher l’unité du mouvement syndical, de sorte que les forces réactionnaires aient les coudées moins franches. Dans tout conflit important, on a vu à quel point il est néfaste pour le développement de la lutte de classe que les forces réactionnaires parviennent à neutraliser une grande partie des travailleurs (question royale, loi unique…). Un syndicat minoritaire peut parfois aussi jouer un rôle extrêmement négatif, comme à Cuivre et Zinc en 19867.

Les forces de gauche dans les deux syndicats méritent un soutien actif. Parler de « difficultés à travailler dans la CSC » pour justifier qu’on y travaille moins revient en fait à abandonner les forces de gauche à leur sort. Un responsable CSC de gauche jugeait ainsi le passage d’un militant CSC de gauche à la FGTB, suite aux déclarations de Jef Houthuys soutenant le régime d’apartheid en Afrique du Sud : « Il n’y a pas de grands mouvements ou de grandes organisations qui soient totalement pures ou qui ne soient traversées de courants et de forces contradictoires. En quittant la CSC pour la FGTB, tu as opéré un choix qui va peut-être apaiser ta conscience. Mais il est certain que, ce faisant, tu as privé tout le courant progressiste au sein de la CSC de la force morale de tes prises de position. Nous sommes nombreux, au MOC et à la CSC, à ne pas partager les points de vue que tu as critiqués et toute désertion affaiblit cette tendance. En posant ta candidature à la FGTB, tu as aussi facilité l’élection des candidats de droite sur les listes CSC. » Lénine jugeait sévèrement la fuite devant les difficultés : « Pour savoir aider la “masse” et gagner sa sympathie, son adhésion et son appui, il ne faut pas craindre les difficultés, les chicanes, les pièges, les outrages, les persécutions de la part des “chefs” et travailler absolument là où est la masse. Il faut savoir consentir tous les sacrifices, surmonter les plus grands obstacles, afin de faire un travail de propagande et d’agitation méthodique, persévérant, opiniâtre et patient justement dans les institutions, sociétés, organisations — même tout ce qu’il y a de plus réactionnaires —, partout où il y a des masses prolétariennes ou semi-prolétariennes. Or les syndicats sont justement des organisations où se trouve la masse8. »

52.
Opposition syndicale et nouveau syndicat

521.
L’expérience historique de l’Opposition syndicale révolutionnaire

En 1933, Hitler prend le pouvoir en Allemagne. La division de la classe ouvrière facilite sa progression et son accession au pouvoir. La responsabilité de cette situation revient essentiellement à la grande majorité des dirigeants réformistes, y compris les dirigeants syndicaux, car ils ont systématiquement saboté la création d’un front uni antifasciste auquel appelaient les communistes. Ces dirigeants réformistes menaient une politique de conciliation et de capitulation face à la montée nazie, politique qui fut sanctionnée dramatiquement en 1933. Le KPD (Kommunistische Partei Deutschland) était la seule force politique qui combattait de façon conséquente le fascisme montant. Il avait une large base au sein des masses ; en novembre 1932, il avait remporté 6 millions de voix aux élections parlementaires. Et pourtant, il n’est pas vraiment parvenu à briser de façon décisive le poids paralysant du réformisme et à organiser de véritables mouvements de masse contre le fascisme. Pourquoi ? Piatnitski, l’un des leaders de la IIIe Internationale, souligne que les communistes n’avaient pas assez réussi, dans les années précédentes, à ancrer leur influence parmi les masses, aux plans organisationnel et syndical. Que s’est-il passé sur le plan syndical ? On a constaté deux grosses erreurs. Tout d’abord, d’après Piatnitski, « le travail d’un certain nombre de communistes dans les syndicats se distinguait peu de celui des réformistes ». Ces communistes déclaraient qu’il était impossible de se battre si les dirigeants syndicaux ne le voulaient pas. Ils refusaient de défendre les syndicalistes combatifs exclus du syndicat. Ils ont même souvent approuvé les projets de licenciements et de diminutions salariales. Ce qui a eu pour conséquence d’éloigner les masses des communistes.

Une autre déviation était encore plus importante : Piatnitski explique que l’on a beaucoup trop peu travaillé dans les syndicats ». On a vu apparaître au KPD certains points de vue sectaires, sous-estimant l’importance du travail syndical. La force d’attraction des syndicats réformistes sur la masse a été sous-estimée. On disait trop facilement : « chez nous, les réformistes n’ont pas d’influence », ce qui a provoqué des appels à déserter les syndicats : des appels rarement couronnés de succès. Dans la pratique quotidienne, des délégués et des dirigeants syndicaux étaient trop facilement mis sur le même pied que le patronat ou les hauts fonctionnaires de l’État. Conséquence : pas de politique de front uni, pas de pression systématique pour que les dirigeants et les délégués syndicaux défendent les intérêts des ouvriers. Ces points de vue et d’autres encore n’ont pas fait qu’entraver le travail de front uni. Ils ont également contribué à un exode massif des communistes hors des organisations syndicales. Des camarades qui reculaient devant les difficultés réelles du travail syndical se sont cramponnés à ces points de vue. Des ouvriers combatifs, qui voulaient effectuer un travail révolutionnaire, ont dédaigné le travail syndical par peur d’erreurs opportunistes. La lutte contre les exclusions de communistes par les dirigeants syndicaux de droite n’a pas (ou insuffisamment) été menée. Dans de nombreux cas, on a même constaté que les communistes avaient provoqué leur propre exclusion ! On n’a pas — ou pas assez longtemps — lutté pour décrocher les fonctions subalternes éligibles dans les entreprises (Betriebsrate, délégations) et dans l’appareil syndical (les exécutifs locaux). Schulte, membre du Comité central du KPD, a écrit, en 1932, qu’il était persuadé que des dizaines de milliers de membres et de sympathisants du parti s’étaient volontairement retirés du syndicat.

À la lumière de ces constatations, l’évolution de l’Opposition syndicale révolutionnaire (OSR) a été soumise à une analyse critique. En 1928, la Troisième Internationale avait donné le feu vert à la création d’OSR. Elles devaient devenir les organisations des affiliés des syndicats, des exclus de leurs organisations et des militants menant l’opposition de l’intérieur. Elles devaient lutter pour la réintégration des exclus et pour la défense des revendications et des grèves au sein des syndicats. En même temps, elles devaient préparer organisationnellement les grèves pour assurer qu’elles soient effectivement dirigées. La réalisation de cette ligne a permis aux communistes, en 1929 et en 1930, de diriger des grèves importantes et de remporter des victoires. D’autre part, cela a renforcé la pression des dirigeants syndicaux de droite pour que soient écartés des syndicats les communistes et les membres des OSR. Suite à ces pressions et au sectarisme qui se développait, l’objectif et le caractère des OSR ont peu à peu changé. Au lieu d’être une opposition organisée pour le travail dans les syndicats, on les vit lentement se transformer en rassemblement des communistes qui échouaient dans le difficile travail syndical. En fait, les OSR sont devenues des « Syndicats rouges ». En ne travaillant plus dans les syndicats réformistes, les communistes se sont isolés sur le plan syndical, ils se sont coupés des organisations qui continuaient à regrouper la majorité des ouvriers. En 1931, les OSR, syndicats rouges compris, rassemblaient 300 000 membres tandis qu’il y avait 4,2 millions de travailleurs organisés dans le syndicat réformiste. Ce chiffre atteignait même 5 millions, si l’on y ajoute les membres des syndicats chrétiens et des unions patronales.

522.
Un nouveau syndicat ?

Malgré le danger d’erreurs sectaires et de rupture avec les masses, on ne peut totalement exclure la création de nouveaux syndicats. Dans plusieurs pays, de nouveaux syndicats progressistes ou révolutionnaires ont réussi à jouer un rôle décisif. Ce qui est notamment le cas dans quelques pays du tiers monde. Dans des circonstances exceptionnelles — en cas de modifications qualitatives dans la situation objective —, il peut être correct de prendre l’initiative de la création d’un nouveau syndicat. Pendant la Seconde Guerre mondiale apparut un « vide syndical » parce qu’une grande partie des états majors syndicaux avait fui à l’étranger et une autre partie collaborait avec l’ennemi. Dans ces conditions, le PCB a essayé de combler le vide syndical en créant un nouveau syndicat avec d’autres tendances idéologiques qui voulaient résolument organiser la résistance (les Comités de lutte syndicale — CLS). De plus, on a vu se créer, sous l’occupation, le Mouvement syndical unifié (MSU) d’André Renard et la CGSP, le syndicat des services publics. Les groupes les plus combatifs de l’ancienne CGTB se réorganisèrent ainsi pour reprendre, dans une plus ou moins grande mesure, la lutte contre l’occupant. Les CLS jouèrent un rôle important dans la défense des intérêts directs, dans la résistance à l’intérieur et à l’extérieur des entreprises. L’opportunisme de la direction du PC a empêché qu’après la guerre, ils ne se transforment en levier pour le renversement du capitalisme. Aussi, dans les années 30, il y eut des syndicats autonomes de mineurs où le rôle des communistes a été très grand (notamment celui de Julien Lahaut).

Mais il s’agit bien évidemment de circonstances exceptionnelles. Dans la situation actuelle, où les masses sont fortement encadrées par les structures réformistes, il ne peut en être question.

523.
Corporatisme en hausse ?

Ces dernières années, on constate un regain évident des groupements parasyndicaux ou « politiquement non alignés », qui sont actifs au plan syndical. Des comités, des coordinations indépendantes et même de nouveaux syndicats, comme le SIC (ex-Loco) aux chemins de fer, ont été créés parmi les fonctionnaires, les enseignants francophones, etc. Les grandes grèves dans les hôpitaux français ont été menées par des « coordinations ». Est-ce un facteur de division ou de renouveau syndical ? Est-ce un repli sur des intérêts corporatistes ou un stimulant positif pour les « grands » syndicats ? Il n’est pas simple d’y répondre, car leur origine, leur composition et leurs positions divergent nettement. Cependant, on remarque certaines constantes.

1o La responsabilité première est à situer au niveau de la direction des grandes organisations syndicales. Des années de politique de restrictions et l’attitude soumise de nombreux dirigeants syndicaux face aux revendications patronales ont bien souvent transformé le désarroi de la base syndicale en réactions antisyndicales. Ce qui a créé une base potentielle pour de nouveaux groupements de ce genre, sur lesquels le patronat essaie de jouer (dans le cas des services publics, ce sont les ministères).

2o Il s’agit souvent de forces radicales qui, recherchant une alternative au laxisme de leur propre organisation, rejoignent ces nouveaux syndicats. Dans tous ces comités, dans toutes ces coordinations, il y a des éléments très combatifs à la recherche de structures de contact qu’ils ne trouvent pas ou plus dans les syndicats traditionnels.

3o La tendance à se replier sur soi-même pour des revendications strictement professionnelles et à ne pas se soucier de revendications générales est également souvent présente dans ces nouvelles organisations. Le corporatisme, au sens d’organisation professionnelle étroite, est une idéologie funeste qui tue la conscience de classe et est, en définitive, prête à sacrifier les intérêts de la classe travailleuse dans son ensemble pour la satisfaction de ses propres intérêts strictement matériels. La « vente » du droit de grève dans les chemins de fer en échange de quelques concessions salariales en est un exemple frappant. La même chose vaut pour ceux qui acceptent la flexibilité en échange de hausse de salaire.

4o Et pourtant, ce corporatisme n’est pas le monopole des organisations nouvelles ; les doigts accusateurs des grands syndicats sont bien souvent hypocrites. Traditionnellement, le réformisme n’a que faire des intérêts fondamentaux des travailleurs quand il est possible de conclure des petits accords avec le patronat. N’est-ce pas une habitude de « vendre » la paix sociale pour quelques miettes ? Les organisations syndicales n’ont-elles pas elles-mêmes proposé les tickets-repas, comme alternative à une hausse des rémunérations, dans l’enseignement francophone puis dans les services publics ?

5o Il y a corporatisme et corporatisme. À côté d’une idéologie de « revendications professionnelles étroites », il y a celle du corporatisme fasciste ; c’est-à-dire d’un esprit de totale collaboration de classe. Les dirigeants syndicaux de la CSC et de la FGTB font parfois preuve de la collaboration de classe la plus inouïe, tout en mettant en garde contre le corporatisme !

L’accord qui a été conclu en secret avec la direction de GM à Anvers sur le management participatif (1989) ne se distingue pas beaucoup du modèle fasciste de corporation dans lequel patrons et syndicats coopèrent dans des structures corporatistes communes. (Voir le paragraphe 227.)

6o Il est vrai que la tendance « apolitique », « indépendante » et antisyndicale de ces nouvelles organisations offre souvent des possibilités idéales de dérapages libéraux et d’extrême droite. Il n’est pas non plus exclu que certains de ces comités soient volontairement créés par des éléments fascistes (comme l’Amicale Zwartberg). De toute façon, la plus grande vigilance est de mise envers des manipulations d’extrême droite.

Les directions syndicales ne peuvent pas cacher qu’elles perdent de plus en plus leur emprise sur leur base, principalement en raison de leur attitude modérée et propatronale. Elles ne pourront retrouver la confiance perdue et restaurer l’unité syndicale que par un revirement de caractère anticapitaliste. Si l’on veut renforcer le syndicat et mettre fin à son démantèlement, c’est la seule conclusion valable.

524.
Délégués combatifs et révolutionnaires

Les révolutionnaires ont leur propre conception de la société et de la stratégie à adopter, pour lesquelles ils se battent dans les entreprises, les organisations ouvrières. Ils ont des classes et de l’appareil d’État capitaliste une conception qui fonde leur conviction que le capitalisme ne peut être anéanti autrement que par la voie révolutionnaire. Beaucoup d’éléments combatifs, dans les syndicats, partagent certaines de ces idées sans être complètement d’accord avec la stratégie globale. Il existe, dans les deux syndicats, un large courant dont le dénominateur commun est : le syndicalisme de combat. On pourrait aussi l’appeler syndicalisme de classe : la lutte de classe est la base d’une large unité syndicale et elle constitue la plate-forme pour laquelle se battent les syndicalistes combatifs. Les deux tendances se renforcent mutuellement, car elles s’opposent toutes deux à la conciliation de classes, à l’intégration dans le système capitaliste et aspirent à une société sans exploitation. On a souvent essayé d’opposer le syndicalisme révolutionnaire au syndicalisme de combat en présentant l’activité des militants communistes comme une « politique de chapelle » ou comme la défense « d’intérêts partisans ». Les syndicalistes combatifs savent que le travail opiniâtre des militants syndicaux formés dans le marxisme leur est d’un soutien précieux. On a déjà souvent constaté que le syndicalisme de combat tient mieux le coup quand il peut s’appuyer sur des délégués conscients, qui ont une alternative et une perspective à proposer.

Les ouvriers et autres travailleurs les plus conscients de leur classe doivent viser à radicaliser le syndicat de par en bas. Les masses attendent, en premier lieu, de leurs délégués syndicaux qu’ils défendent leurs intérêts de manière conséquente. Les positions des délégués sont souvent d’une importance primordiale pour le déclenchement et l’issue du combat. Leurs points de vue en matières sociales et politiques (par exemple la lutte contre le racisme) ont un impact direct sur les masses. Ils sont les mieux placés pour donner des explications, combattre les idées fausses. Les délégués sont tous les jours en contact avec les ouvriers et les employés et sont donc constamment confrontés aux attentes et aux désirs de la base. S’ils n’en tiennent pas compte, ils sont exposés aux pressions des masses et risquent tôt ou tard de perdre leur crédit. Enfin, ce sont aussi les seuls éléments qui peuvent arracher des changements significatifs au sein des structures syndicales. Aucun dirigeant syndical ne peut tenir longtemps contre la volonté des délégués de la base.

Il y a deux façons de renforcer le syndicalisme de combat. Parfois, les délégués en place peuvent être convaincus de l’impasse du réformisme et être gagnés au syndicalisme de combat ou à une attitude révolutionnaire. Des délégués, impliqués dans de grands mouvements de lutte, peuvent rapidement évoluer s’ils assimilent correctement leurs expériences. Des délégués qui ont totalement perdu la confiance des masses doivent être remplacés. On ferait d’énormes progrès si les masses pouvaient s’exprimer librement à ce sujet, par l’élection véritablement démocratique des délégués syndicaux. L’appui des masses est d’ailleurs la force unique et fondamentale capable d’assainir le syndicat de l’intérieur et de lui insuffler un nouvel esprit de classe.

53.
L’indépendance syndicale

En Belgique, le passé des syndicats est marqué par leurs liens avec les partis bourgeois traditionnels, la démocratie chrétienne et la sociale-démocratie. Aussi, de nombreux syndicalistes combatifs considèrent qu’un premier élément de solution consisterait à se distancier de ces partis.

Au sein du mouvement ouvrier chrétien règne le mot d’ordre d’un « parti ouvrier chrétien ». Dans le syndicat socialiste, « l’indépendance syndicale » est une notion encore fort répandue dans de nombreuses cellules et courants. Certes, une distanciation par rapport aux deux plus grands courants politiques qui gèrent le capitalisme et fournissent le personnel de l’appareil d’État influencerait positivement la résurrection du syndicalisme de combat. Mais la question cruciale subsiste : quelle politique propose-t-on ? S’agit-il vraiment d’une rupture idéologique avec le réformisme ou d’une distanciation purement formelle ?

531.
Marx, Lénine et l’indépendance syndicale

Réformistes et anarcho-syndicalistes en appellent parfois à Karl Marx quand ils défendent l’indépendance syndicale. Ils invoquent alors l’extrait d’une interview au cours de laquelle Marx aurait déclaré : « Jamais les syndicats ne doivent être rattachés à une association politique ou soumis à sa dépendance s’ils veulent accomplir leur tâche ; le faire, c’est leur porter un coup mortel ». Marx était-il un défenseur inconditionnel de l’indépendance syndicale ? Il est impossible de faire appel à Marx pour défendre un syndicalisme politiquement neutre. Celui qui le fait quand même se base — comme le dit Lénine — sur une… « interprétation étroite d’une “citation” tirée de Marx et ignore sciemment l’ensemble des déclarations de Marx et tout l’esprit de sa doctrine9 ».

Que dit cette doctrine ? Partant de son analyse matérialiste historique, Marx en est arrivé à la conclusion que les syndicats ne peuvent se borner à une simple lutte de défense contre l’exploitation capitaliste. Karl Marx : « Si les syndicats sont indispensables dans la guerre d’escarmouches du travail et du capital, elles sont encore plus importantes comme organes de transformation du système du travail salarié et de la dictature capitaliste10. »

La lutte pour la transformation de la société capitaliste en une société socialiste est un combat politique. Pour le mener à bien il y a, d’après Marx, deux conditions : 1o les ouvriers doivent disposer d’un parti politique indépendant de la bourgeoisie. 2o les organisations professionnelles, en plus d’être des organisations de lutte économique, doivent être des leviers qui impliquent la classe tout entière dans cette lutte politique. Karl Marx : « Dans sa lutte contre le pouvoir collectif, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-même en parti politique distinct, opposé à tous les anciens partis formés par les classes possédantes. Cette constitution du prolétariat en parti politique est indispensable pour assurer le triomphe de la révolution sociale et de son but suprême, l’abolition des classes. La coalition des forces ouvrières, déjà obtenue par les luttes économiques, doit aussi servir de levier aux mains de cette classe dans la lutte contre le pouvoir politique de ses exploiteurs. Les seigneurs de la terre et du capital se servant toujours de leurs privilèges politiques pour défendre et perpétuer leurs monopoles économiques et asservir le Travail, la conquête du pouvoir politique devient donc le grand devoir du prolétariat11. »

Pour promouvoir la collaboration entre syndicats et parti dans le but d’un objectif politique commun, les premiers partis prolétariens et syndicats ont été invités à adhérer à la Première Internationale. Quand Marx et Engels ont formulé ces conceptions, la lutte de classe et le mouvement syndical étaient encore peu développés et le réformisme ne s’était pas encore pleinement développé au sein du mouvement ouvrier. Les premières organisations ouvrières étaient animées d’un esprit révolutionnaire. Dans de telles conditions, Marx considérait que « l’indépendance » des syndicats était défendable en vue de faciliter l’accès de la masse des ouvriers aux syndicats et donc d’avoir les organisations les plus larges possible au sein desquelles on pouvait défendre une politique révolutionnaire, socialiste. De plus, il voulait ainsi éviter l’éclatement du mouvement en de nombreuses tendances. Mais quelques dizaines d’années plus tard — comme l’a jugé Lénine —, la défense du mot d’ordre « d’indépendance syndicale » ou de « neutralité » se révéla tout à fait inappropriée. Lénine : « Certes, à la naissance du mouvement ouvrier politique et syndical en Europe, il était possible de prôner la neutralité des syndicats comme un moyen d’élargir la base primitive de la lutte prolétarienne à l’époque où elle était relativement peu développée et où la bourgeoisie n’exerçait pas une influence systématique sur les syndicats. […] L’intensité du développement des contradictions de classe, leur aggravation dans tous les pays au cours de la dernière période, la longue expérience de l’Allemagne (où la politique de neutralité a renforcé l’opportunisme dans les syndicats sans faire nullement obstacle à l’apparition de syndicats chrétiens et libéraux séparés), l’extension de la lutte des prolétaires dans un domaine qui exige une action conjointe et unanime des syndicats et du parti politique (la grève de masse et l’insurrection armée dans la révolution russe en tant que préfiguration des formes probables de la révolution prolétarienne en Occident), tout ceci a achevé de retirer tout fondement à la théorie de la neutralité12. »

Dans cette situation, constate Lénine, se battre pour des « syndicats neutres », revient à ouvrir la voie au réformisme et donc à l’influence bourgeoise. Cela veut dire que les syndicats se tiennent « à l’écart » de la lutte pour le socialisme et ne s’attachent qu’à l’amélioration des conditions de travail et de vie dans le cadre du système en place : Lénine : « Les intérêts de classe de la bourgeoisie ne peuvent manquer d’engendrer une volonté de réduire les syndicats à une activité mesquine et étroite dans le cadre du système existant, de les empêcher d’établir des liens avec le socialisme et la théorie de la neutralité n’est que la parure idéologique de ces aspirations bourgeoises. » (Id.) Et Lénine de conclure : « L’ensemble de notre parti a par conséquent reconnu à présent que le travail dans les syndicats ne devait pas être mené dans l’esprit de la neutralité, mais dans celui de l’établissement des liens toujours plus étroits entre les syndicats et le parti social-démocrate. » (NB. le parti social-démocrate était alors le parti révolutionnaire des bolcheviques.) Lénine insiste ici sur le fait que le syndicat est l’organisation de masse de la classe travailleuse, mais n’est pas neutre pour autant. Le syndicat est politiquement lié à la lutte pour le socialisme et « le rattachement des syndicats doit être réalisé exclusivement par le travail des sociaux-démocrates à l’intérieur des syndicats13. » (Id.)Dominique Meeùs2018-07-29T20:34:58.324814559DMNote: Note à vérifier.

532.
L’anarcho-syndicalisme en tant que courant historique

De nombreux courants anarchistes se sont opposés au marxisme, en particulier à sa doctrine sur l’État, la révolution et le parti. Certains courants anarchistes étaient aussi résolument opposés au syndicat en tant que forme d’organisation (et préféraient les coopératives), d’autres voyaient dans le syndicat la forme d’organisation « anarchie-syndicaliste ». Bakounine, le premier doctrinaire anarchiste, s’opposait à tout État et niait la nécessité de lutte politique et d’organisation politique de la classe ouvrière. Il s’opposait à l’élaboration d’une théorie socialiste scientifique et considérait comme impossible et sans importance l’introduction d’une telle théorie parmi les ouvriers. La lutte économique était la seule forme de lutte pour les masses ouvrières et le syndicat, l’organisation la plus importante. Bakounine : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, dit le préambule de nos statuts généraux [ceux de la Première Internationale]… Mais le monde ouvrier est généralement ignorant, la théorie lui manque encore tout à fait. Donc il ne reste qu’une seule voie, c’est celle de son émancipation par la pratique. Quelle peut et quelle doit être cette pratique ? Il n’en est qu’une seule. C’est celle de la lutte solidaire des ouvriers contre les patrons, c’est l’organisation de la fédération des caisses de résistance [les syndicats]… Faisant abstraction de toute politique nationale et locale, elle donnera à l’agitation ouvrière dans tous les pays un caractère essentiellement économique14. »

Le but de la lutte ouvrière était, pour Bakounine, exclusivement économique : « 1. L’égalité de situation économique, politique et sociale de toutes les classes et de tous les hommes qui vivent sur notre globe. 2. L’abolition de la propriété héréditaire. 3. La remise de la terre en usufruit aux associations agricoles et du capital et de tous les instruments de production aux associations des travailleurs. » (Id.)

Avec de telles positions, il se heurtait de front aux conclusions tirées par Marx dans son étude et son élaboration du « matérialisme historique ». Marx soulignait, dans la Première Internationale, l’importance d’introduire une théorie révolutionnaire, d’organiser l’avant-garde dans un parti politique, de former les masses ouvrières et les syndicats à la lutte politique, l’importance de la conquête du pouvoir politique par le prolétariat. On retrouvera ces positions de Bakounine chez tous les courants ultérieurs de l’anarcho-syndicalisme. Au sein de la Première Internationale, Karl Marx a mené une lutte acerbe contre les thèses anarchistes de Bakounine. Grâce à cette lutte et suite au développement de grands partis socialistes dans les pays capitalistes les plus importants, l’anarchisme comme courant politique fut repoussé.

Mais au début du siècle, l’anarcho-syndicalisme resurgissait suite au développement du réformisme au sein des partis ouvriers socialistes. Pourquoi ? Les réformistes reniaient la révolution. Ils faisaient de la lutte parlementaire le moyen de lutte primordial et souhaitaient participer aux gouvernements capitalistes pour y arracher des « réformes ». Ils tentaient de prouver leur « bonne volonté » à la bourgeoisie, en tenant les masses en respect et en laissant de temps à autre fonctionner une soupape de sécurité. Ce qui provoqua un grand désarroi et une sérieuse amertume parmi les ouvriers et les syndicalistes. Au lieu de critiquer le réformisme et de revenir à une position marxiste conséquente, ce désarroi fut utilisé contre le marxisme par les anarcho-syndicalistes et orienté contre toute politique et contre tout parti. Ce fut le cas, en particulier, en France où le marxisme n’avait jamais été sérieusement étudié et introduit par les dirigeants socialistes. La France était aussi le pays où, pour la première fois, un réformiste (Millerand) devenait ministre dans un gouvernement bourgeois. (Déjà en 1899 — en Belgique en 1914 seulement.) Le courant anarcho-syndicaliste était très fort et connu sous le nom de « syndicalisme révolutionnaire ». Sorel, principal théoricien de ce syndicalisme révolutionnaire, devait écrire : « Le marxisme ne saurait se confondre avec les partis politiques, si révolutionnaires fussent-ils, parce que ceux-ci sont obligés de fonctionner comme les partis bourgeois, modifiant leur attitude suivant des besoins qu’imposent les circonstances électorales […]. Il fallait pour cela que le prolétariat s’organisât avec des intentions nettement révolutionnaires, c’est-à-dire en se tenant complètement en dehors de la bourgeoisie [en dehors de toute politique puisque toute politique est bourgeoise]15. » Pour Sorel, la grève générale est le moyen de lutte suprême et ouvre la voie au monde futur. Influencée par ces positions anarchistes, la CGT, syndicat français, écrivit dans sa déclaration de principes que le syndicat est l’organisation essentielle des ouvriers et qu’au sein des syndicats, il ne faut pas faire de politique ; les syndicats ne devaient s’occuper que de la lutte contre le patronat.

Les réformistes considéraient la lutte parlementaire comme l’unique forme de lutte ; de même, les anarcho-syndicalistes réduisaient la lutte ouvrière à une lutte purement syndicale. Lénine considérait l’anarcho-syndicalisme comme « le frère jumeau de l’opportunisme » parce que les deux tendances s’opposaient à la lutte révolutionnaire pour le pouvoir politique. Au lieu de diriger toutes les formes de lutte (tant parlementaire que syndicale) vers un même but final, la révolution socialiste, ils considéraient une de ces formes comme lutte principale. L’anarcho-syndicalisme laissait le monopole de la « politique » aux réformistes. Incapables d’élaborer indépendamment une politique révolutionnaire propre, ils s’alliaient donc au réformisme, à certains moments cruciaux. C’est ce qui se passa en France quand la guerre éclata en 1914. Tout comme les réformistes, le dirigeant de la CGT appela les ouvriers à se battre aux côtés de la bourgeoisie française contre la bourgeoisie allemande. Sorel, le théoricien de l’anarcho-syndicalisme, et ses partisans ont été si loin dans leur critique de « toute politique » et « tout parti » que, dans les années 20 et 30, ils se sont joints au mouvement fasciste montant16.

533.
L’anarcho-syndicalisme dans le mouvement ouvrier belge

Pendant et après la Deuxième Guerre mondiale est apparu, en Belgique, un courant anarcho-syndicaliste prononcé au sein du mouvement socialiste. L’inspirateur et dirigeant de cette tendance fut le dirigeant syndical liégeois André Renard. À côté de la ligne politique du PCB, le renardisme est l’une des tendances les plus élaborées, à laquelle s’est accrochée l’aile gauche du syndicat socialiste. Après la guerre, ces deux lignes ont lutté ensemble contre l’aile droite du syndicat socialiste, représentée par Louis Major et sa collaboration ouverte de classe. Mais la lutte a dégénéré en 1948 (au début de la guerre froide), pour se muer en front commun de Major et Renard contre les communistes. Le renardisme est encore présent de manière organisationnelle en Wallonie, même s’il est sérieusement affaibli. Si nous y consacrons tant d’attention, c’est pour deux raisons. Tout d’abord, les idées anarcho-syndicalistes sont très proches des idées spontanées de nombreux syndicalistes, qui, tant à la CSC qu’à la FGTB, sont largement répandues. Ensuite, cela nous permet de proposer clairement aux syndicalistes le choix entre la doctrine réformiste de gauche et la doctrine révolutionnaire.

Comme ce fut le cas pour le syndicalisme révolutionnaire français, au début du siècle, cette tendance est issue d’une critique de la trahison des leaders réformistes à la tête du Parti ouvrier belge (POB). Avec le mouvement coopératif, les mutualités et un certain nombre d’intellectuels socialistes, le mouvement syndical socialiste avait porté le POB sur les fonts baptismaux. Dès le début, il était donc étroitement lié au parti. La direction de la « Commission syndicale » faisait partie de la direction du parti ; tout membre du syndicat était automatiquement membre du parti si sa centrale adhérait au POB. Au sein de ce conglomérat socialiste, on assista dès le départ à une sorte de répartition des tâches : le parti pour la politique (bientôt limité au strict travail parlementaire), le syndicat pour la défense des intérêts économiques directs. Ceci rejoignait la tendance syndicaliste apolitique, majoritaire au sein du syndicat socialiste. Le mouvement syndical belge ne s’est jamais fort soucié de lutte politique.

Pendant la Première Guerre, le POB adopta définitivement des conceptions procapitalistes. Par la suite, il fit partie de la plupart des gouvernements et aida la bourgeoisie à traverser la crise des années 30. Il fut donc également responsable de l’introduction des diminutions de salaire et autres mesures antisociales. Le lien étroit que le syndicat entretenait avec le parti incita donc les dirigeants syndicaux à tenter d’endiguer l’opposition et l’entraîna à combattre la révolte ouvrière de 1932. Ce qui suscita le sérieux mécontentement de la base. Avec le duo Spaak-De Man, le POB prit de plus en plus un virage à droite et finalement à l’extrême droite. Lors de l’invasion par les troupes allemandes, De Man, président du POB, appela à la collaboration avec les nazis, dissolut le parti et contribua à un nouveau syndicat fasciste (UTMI). Cette dégénérescence extrême créa un climat de rancœur envers les dirigeants politiques (réformistes) et un terrain favorable à l’anarcho-syndicalisme. Le rejet du réformisme se traduisit en rejet de toute politique et de tout parti, y compris du parti communiste. Le syndicat est l’organisation essentielle, le syndicat doit être indépendant de tout parti, la lutte économique est primordiale, la grève générale la forme la plus élaborée de lutte, etc. Ces conceptions ont fortement imprégné la déclaration de principe de la FGTB (rédigée par Renard). Lors du congrès de fusion de 1945, communistes et renardistes menèrent la même lutte pour « l’indépendance » formelle et pour refuser le cumul des mandats dans les statuts du syndicat unitaire.

Mais l’indépendance par rapport au parti réformiste — en soit une bonne chose — resta une indépendance organisationnelle formelle, sans contenu. Le refus de se laisser diriger par une politique révolutionnaire, la sous-estimation, voire l’opposition, à un parti révolutionnaire rendirent le renardisme politiquement impuissant face au réformisme — tout comme l’avaient été ses précurseurs français. L’anarcho-syndicalisme belge d’après-guerre ne dépassa donc jamais, politiquement parlant, le cadre réformiste. En 1954-1955, le programme économique du renardisme se révéla fortement inspiré du Plan De Man : il partait du même souci d’insuffler un sang nouveau au capitalisme, de le rendre plus productif. La stratégie politique était parlementaire et réformiste, même si, dans ses écrits, Renard parle abondamment de son action « révolutionnaire ». Pendant la grève générale de 1960-1961, André Renard se « convertit » au fédéralisme, échappatoire logique dans ce cadre de pensée réformiste. Si l’État national entrave nos réformes de structure « socialistes », exigeons plus d’autonomie pour la Wallonie. Vingt ans plus tard, le Parti socialiste, lui-même fédéralisé, a pu récupérer en grande partie cette tendance, comme ce fut aussi le cas du « syndicalisme révolutionnaire français » au début de la Première Guerre mondiale.

534.
Les idées maîtresses de l’anarcho-syndicalisme17

1o Le syndicalisme ne peut se soumettre à aucune idéologie ou doctrine existantes, mais doit élaborer, de façon autonome et souveraine, une doctrine propre qui tient compte, exclusivement, de l’intérêt des ouvriers.

André Renard l’exprime ainsi : « Le syndicalisme veut unir les forces des producteurs. Cela n’est possible qu’en dehors des cadres politiques. Par conséquent, il élabore une doctrine, librement, souverainement, sans tenir compte des partis ni des doctrines existantes. » (P. 56.)

Le mouvement syndical peut-il élaborer indépendamment et souverainement sa propre doctrine ? Une doctrine est un ensemble de conceptions sur des terrains aussi variés que la philosophie, l’économie, la politique, etc. Elle est élaborée sur base d’une réflexion portant sur tous les phénomènes sociaux et dans une perspective historique. On ne peut élaborer une doctrine scientifique si on ne part que de la lutte (actuelle) entre ouvriers et patrons. La doctrine « spontanée » qui naît de cette façon s’appuie sur les stéréotypes bourgeois spontanés qui dominent la société.

Dans une société faite de deux classes antagonistes, il y a deux doctrines principales, qui s’opposent comme les pôles d’un aimant. Tout d’abord, la doctrine bourgeoise qui, avec des nuances diverses, justifie l’exploitation capitaliste et contribue à la renforcer. D’autre part, il y a le socialisme scientifique qui prône la destruction de l’oppression. Il a été élaboré par Marx et Engels et développé par Lénine. Il comprend trois parties. (Voir l’encadré 534 bis.)

534 bis. Les trois composantes du socialisme scientifique*

Toute la science libérale et officielle défend, d’une manière ou d’une autre, l’esclavage salarié, tandis que le marxisme lui déclare une guerre implacable. La doctrine de Marx propose une conception cohérente du monde. Une conception au caractère de classe prononcé et au caractère pratique.

1. La philosophie du marxisme est le matérialisme. Au cours du 18e siècle, elle s’est avérée l’unique philosophie conséquente (avec Feuerbach), fidèle à tous les enseignements des sciences naturelles, hostile à toute superstition. Au matérialisme s’oppose l’idéalisme. Marx a enrichi le matérialisme avec la dialectique, se basant sur les acquis de la philosophie classique allemande (Hegel). La dialectique est la doctrine de l’évolution ; elle s’applique aux lois du mouvement, du changement. C’est la théorie de la relativité des connaissances humaines qui nous présentent l’image de la matière en perpétuel développement, mue par des contradictions.

Marx a porté le matérialisme dialectique à son terme logique, en l’appliquant à la connaissance de la société et de l’histoire. C’est le matérialisme historique. Il a permis de voir comment apparaît une forme d’organisation sociale, comment elle se développe et remplace la précédente. La base est le développement des forces productives. Marx a également mis en évidence la manière dont les diverses opinions, les diverses doctrines philosophiques, religieuses et politiques (superstructure) sont le reflet du régime économique (infrastructure). Les institutions politiques, l’État sont construits sur une base économique et protègent celle-ci.

2. Après avoir constaté que le régime économique constitue la base de la société, Marx s’est surtout attaché à l’étude du système économique, le capitalisme. Il s’agit de l’économie politique marxiste. Marx continua l’œuvre des économistes bourgeois les plus avancés (Smith, Ricardo) et développa la théorie de la valeur. Il montra que la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Marx démontra que c’est également valable pour la force de travail, devenue marchandise. Le salarié vend sa force de travail : il emploie une partie de la journée de travail à couvrir les frais de son entretien et de celui de sa famille (le salaire) et l’autre partie, à travailler gratuitement, en créant, pour le capitaliste, la plus-value. Marx a ainsi démontré que, derrière des rapports entre objets (les marchandises), se cachent des rapports entre hommes. La théorie de la plus-value est la pierre angulaire de la théorie économique de Marx. Elle montre quel est le moteur de la production capitaliste et dévoile les lois économiques qui dominent le capitalisme.

L’une d’entre elles est la centralisation et la concentration croissante du capital. La production devient de plus en plus sociale, alors que la propriété des produits se concentre de plus en plus entre les mains de quelques personnes.

L’anarchie qui en résulte conduit à la crise, à la course aux débouchés, à l’insécurité économique pour la grande masse de la population.

3. Enfin, le marxisme a développé les doctrines politiques les plus avancées. Dès que la féodalité a été renversée, il est apparu tout de suite que cette liberté nouvelle équivalait à un nouveau système d’oppression et d’exploitation des travailleurs. Les premières doctrines socialistes ont été des doctrines utopiques. Elles tentaient de persuader les riches de l’immoralité de l’exploitation. Elles n’avaient aucune vision scientifique de l’exploitation, ne connaissaient pas ses lois et ne voyaient pas de force sociale capable de proposer une alternative. Marx a dégagé les enseignements de l’histoire universelle et a élaboré la doctrine de la lutte de classe. Derrière les phrases, les promesses morales, religieuses, politiques ou sociales, se dissimulent, dit Marx, des intérêts de classe. Et pour briser la résistance de la classe dominante, il n’y a qu’un moyen : trouver, former et organiser les forces qui, par leur position sociale, peuvent et doivent devenir la force capable de balayer l’ancienne voie et de créer la nouvelle. Tel est le rôle historique de la classe ouvrière, la classe la plus exploitée.

*. Basé sur l’article de Lénine « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme », 1913. Lénine, Œuvres, T. 19, p. 13-18.

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Basé sur l’article de Lénine « Les trois sources et les trois parties constitutives du marxisme », 1913. Œuvres, tome 19, p. 13-18.

En tant que doctrine scientifique, le socialisme n’a pu naître que quand une classe ouvrière est apparue. Il n’a pas surgi de lui-même, de la lutte spontanée des ouvriers et de leurs premières organisations. Il a été développé par des intellectuels révolutionnaires qui avaient acquis suffisamment de connaissance scientifique pour parvenir à retravailler de manière critique la connaissance universelle de l’époque et concevoir une nouvelle science économique et sociale. Ce socialisme scientifique adopte ouvertement le point de vue des intérêts de classe du prolétariat contre la bourgeoisie ; en matière de philosophie, de sciences sociales, d’économie, il représente les intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière contre les théories et les doctrines bourgeoises, qui ont pour but de protéger la dictature de la bourgeoisie.

Tout syndicaliste est donc placé devant un choix : soit il se forme à la doctrine marxiste, soit il fait un mélange d’instinct de classe et d’une sélection de toutes sortes de théories bourgeoises. L’anarcho-syndicalisme tente d’échapper à ce choix en proposant une troisième voie, une sorte de doctrine (« ouvrière ») syndicale indépendante. Lénine : « Du moment qu’il ne saurait être question d’une idéologie indépendante, élaborée par les masses ouvrières elles-mêmes au cours de leur mouvement, le problème se pose uniquement ainsi : idéologie bourgeoise ou idéologie socialiste. Il n’y a pas de milieu. (Car l’humanité n’a pas élaboré une “troisième” idéologie ; et puis d’ailleurs, dans une société déchirée par les antagonismes de classes, il ne saurait jamais y avoir d’idéologie en dehors ou au-dessus des classes.) C’est pourquoi tout rapetissement de l’idéologie socialiste, tout éloignement vis-à-vis de cette dernière implique un renforcement de l’idéologie bourgeoise18. »

André Renard est la preuve vivante de cette position léniniste. Sa doctrine, « élaborée en toute indépendance », ne sera qu’un ramassis éclectique d’éléments de diverses doctrines existantes. Il en dit lui-même : « Le syndicalisme veut faire une synthèse des éléments sociaux contenus dans les diverses doctrines, des adoptions partielles sont possibles, pas la reprise d’un système en bloc. » (P. 56.) Ainsi, on reprendra toute une série de phrases marxistes ronflantes et on les accommodera d’éléments de la doctrine bourgeoise, qui dit précisément le contraire. Le procédé est classique et a été adopté par toutes les idéologues réformistes qui rompaient avec le marxisme, mais voulaient préserver leur aura marxiste. Bernstein, Kautsky, Émile Vandervelde (l’idéologue du POB) sont passés maîtres dans cet art. La « doctrine autonome » du renardisme est allée puiser chez De Man ses conceptions économiques, chez Vandervelde ses conceptions de la démocratie et de l’État, chez l’humanisme bourgeois ses principes philosophiques (« égalité », « justice ») et chez l’anarcho-syndicaliste Sorel ses conceptions de l’action (« action directe », « grève générale comme moyen suprême de lutte »). Pour le mouvement syndical et pour tout syndicaliste, il n’y a qu’une seule façon de se libérer totalement, au plan doctrinal, de toutes les doctrines bourgeoises. C’est la voie qui consiste à étudier attentivement le socialisme scientifique et à l’appliquer à la réalité d’aujourd’hui. Cette étude et son application, c’est dans un parti marxiste-léniniste qu’un syndicaliste combatif la trouvera.

2o La lutte économique est la forme de lutte essentielle des ouvriers. En menant radicalement cette lutte et en la généralisant, la classe ouvrière se libérera définitivement de l’exploitation capitaliste.

André Renard : « Le syndicalisme est né de la lutte menée sur tous les plans par les travailleurs, pour se libérer de l’exploitation dont ils étaient l’objet. » (P. 137.)

La lutte menée spontanément par les ouvriers contre le patron a pour but d’améliorer les conditions dans lesquelles les ouvriers doivent vendre leur force de travail au patron. Le syndicalisme est l’expression de cette lutte et ne dépasse donc pas le cadre de la lutte que la classe ouvrière mène pour l’amélioration de son sort, si radicale et si générale soit-elle. La lutte pour se libérer de l’exploitation est d’un autre ordre : c’est une lutte pour le renversement du système économique qui oblige chaque jour les ouvriers à vendre leur force de travail. Ce système est maintenu par l’État capitaliste qui dispose de forces armées, de tribunaux et de prisons pour opprimer ouvriers et autres travailleurs. Pour se libérer de l’exploitation, les ouvriers doivent consciemment associer le combat économique à la lutte pour le pouvoir politique, autrement dit, lutter pour détruire l’État capitaliste et pour construire un État socialiste. En réduisant de manière simpliste la lutte pour la libération de l’exploitation à la lutte économique, on balaye d’un seul coup toutes ces tâches et on abandonne totalement le terrain politique aux partis réformistes et aux autres partis bourgeois. André Renard : « Nous faisons une distinction entre l’homme à l’usine et l’homme en dehors de l’usine. Ce dernier, c’est le citoyen qui, au moyen du bulletin de vote, participe à la politique, c’est le membre du parti. L’autre c’est le producteur : son apport d’activité lui permet d’intervenir dans la vie économique, son mode d’expression, c’est l’action syndicale. » (p. 75) L’activité politique de l’ouvrier se réduit ici, comme celle de tout citoyen, à passer tous les quatre ans dans l’isoloir. Mais en tant qu’ouvrier organisé sur le lieu de son travail et de lutte, il doit se garder de toute politique. On édifie ainsi une muraille de Chine entre la lutte de classe et les objectifs politiques de la lutte de classe ; cette dernière ne peut, selon les conceptions anarcho-syndicalistes, avoir de caractère politique. En surestimant la lutte économique, on en arrive à sous-estimer fondamentalement et même à rejeter la mobilisation politique de la classe ouvrière. André Renard : « La politique est abstraite et il nous faut du concret, c’est à dire de l’économique… » (P. 74.) Et : « Les buts politiques sont trop éloignés, alors que les buts syndicaux sont immédiats… » (P. 68.) Cette conception typiquement anarcho-syndicaliste est également propagée par la bourgeoisie pour éloigner les ouvriers de la lutte pour le socialisme.

À propos de l’idée : « le mot d’ordre du mouvement ouvrier, c’est l’action économique », Lénine disait : « Les phrases de ce genre ont toujours été l’arme préférée des bourgeois d’Occident qui, haïssant le socialisme […] disaient aux ouvriers que la lutte uniquement syndicale est une lutte justement pour eux et pour leurs enfants, et non pour de vagues générations futures avec un vague socialisme futur19. »

Cette position répand, parmi les ouvriers, le dégoût de toute lutte de masse pour des revendications politiques, sans lesquelles il est pourtant impossible aux ouvriers de renforcer leurs forces politiques et d’accroître leur conscience : lutte contre le racisme, pour plus de démocratie, pour la solidarité avec les peuples opprimés du tiers monde, contre les guerres impérialistes. Celui qui se contente de « lutte économique immédiate » fera, pour toutes ces questions politiques, dépendre le mouvement syndical et ouvrier de la politique élaborée par les partis bourgeois, y compris les réformistes. Et en des temps révolutionnaires, lorsque la lutte pour le pouvoir politique constitue l’enjeu direct (ou peut le devenir) de la lutte des masses, les anarcho-syndicalistes défendant de telles conceptions se retrouvent du côté de la contre-révolution. Car pour pouvoir maintenir son pouvoir politique, sa dictature sur les ouvriers, la bourgeoisie est prête à faire n’importe quelle concession économique afin de calmer les ouvriers et de les éloigner de la révolution. C’est ce qui s’est passé en Belgique après la Seconde Guerre mondiale.

3o Par leur situation objective d’exploité et par la lutte qu’ils mènent contre celle-ci, les ouvriers comprennent spontanément qu’ils doivent se libérer de cette exploitation et comment ils doivent le faire.

André Renard : « Il n’existe qu’une seule plainte de tous ceux qui aspirent à un mieux-être. Il n’y a pas deux moyens de souffrir ni deux manières d’être exploités. Cette communauté d’intérêts crée aussi l’unité de vues… La souffrance endurée ensemble fait voir la libération d’un même regard […] S’il y a plusieurs manières de concevoir le monde, il n’y en a qu’une qui permet de vivre plus dignement : c’est de faire disparaître l’exploitation dont nous sommes l’objet. Sous le bourgeron de toile, on vit la même vie et on aspire aux mêmes améliorations. » (p. 75-76)

Le sort commun peut conduire les ouvriers à comprendre qu’ils doivent s’unir pour arracher du patronat de meilleures conditions de travail, ce qui crée une certaine ouverture à l’idéologie socialiste. Mais la situation objective ne suffit pas, en soi, pour comprendre les conditions indispensables pour se libérer de l’exploitation. Un ouvrier peut être très actif dans la lutte économique, mais devenir membre de la Volksunie, de même que d’autres ouvriers voient des possibilités de libération dans le réformisme socialiste ou chrétien, le libéralisme et d’autres même dans le fascisme. Tous ces partis pensent et agissent dans le cadre du capitalisme. Pour pouvoir véritablement lutter en vue de la libération de sa classe de l’exploitation capitaliste, un ouvrier doit :

a. Comprendre les mécanismes et les lois du capitalisme dans leur ensemble. Son patron n’est qu’un rouage dans tout ce système. Sans comprendre cela, on peut attribuer la responsabilité de sa situation à la mauvaise politique ou à l’incompétence des patrons.

b. Connaître la souffrance de toutes les classes opprimées, ici et dans le tiers monde, et soutenir la lutte de ces classes. Sans cette connaissance, les ouvriers pourraient essayer d’améliorer leur sort en soutenant une politique d’exploitation accrue des pays du tiers monde. Celui qui soutient la politique impérialiste de sa bourgeoisie ne luttera pas pour le renversement des capitalistes, sans lequel la libération de l’exploitation est impossible.

c. Il faut comprendre le rôle de l’État (y compris du parlement) comme instrument de la classe capitaliste, ainsi que la position politique fondamentale des partis bourgeois (dont les réformistes).

Ces idées ne jaillissent pas spontanément de la lutte, mais doivent être introduites dans la classe ouvrière par des intellectuels et des ouvriers qui, par l’étude, se sont approprié le socialisme scientifique.

4o Le syndicat est la forme suprême — et, pour certains également, la seule — d’organisation des travailleurs ; il anime et doit diriger toutes les autres organisations ouvrières.

André Renard : « Le mouvement syndical est l’élément moteur de cette révolution constructive. Nous ne prétendons pas que le mouvement syndical soit la seule force révolutionnaire, mais souvent, il a été l’âme d’actions révolutionnaires en groupant autour de lui des formations politiques entre lesquelles il faisait la liaison. » (P. 68-69.)

La conception de l’organisation de la classe ouvrière est essentiellement déterminée par le but que l’on veut donner à la lutte de la classe ouvrière. Celui qui réduit la lutte de classe à sa dimension économique arrive à la conclusion que le mouvement syndical est la forme suprême d’organisation des ouvriers. Sur ce plan, le syndicat est effectivement bien placé pour faire la leçon au parti. Il se peut en effet que les partis (et les ministres) réformistes se rendent coupables (et ils ne se privent pas de le faire) de trahison envers les revendications ouvrières. Les syndicats peuvent alors intervenir pour faire pression sur les partis, afin de les contraindre à réaliser ces revendications. Mais toutes ces activités ne rompent pas pour autant avec le capitalisme en tant que système. Pour que le syndicat puisse réellement utiliser son pouvoir en vue de la destruction du système capitaliste et de la construction d’une société socialiste, il faut la direction d’un parti révolutionnaire qui se base sur le socialisme scientifique et qui soit capable de dénoncer le réformisme et de s’en débarrasser. Dans le cas contraire, le mouvement syndical se fera toujours berner par le réformisme dans la question fondamentale du pouvoir politique et économique. Renard confirme sa position, concernant le rôle catalyseur du syndicat, par un exemple historique, le combat pour le suffrage universel, alors que cet exemple prouve exactement le contraire. Dans le combat pour le suffrage universel (grève générale de 1894, 1902 et 1913), le syndicat a fourni le gros des troupes, mais la lutte a été dirigée politiquement par le parti réformiste, pour qui le suffrage universel n’était pas seulement un droit politique démocratique, mais aussi un moyen d’éviter la révolution sociale. Grâce au suffrage universel, le POB a entraîné le mouvement ouvrier dans la voie de l’intégration au système. C’est précisément parce que le mouvement ouvrier et, en particulier, le syndicat, n’ont pas été dirigés par une politique révolutionnaire qu’on en est resté à ce stade ; seul un parti révolutionnaire comme celui qui existait en Russie — aurait pu diriger la lutte démocratique pour le suffrage universel dans la voie de la lutte pour la destruction du pouvoir d’État capitaliste.

5o Étant donné que le syndicat est l’organisation dirigeante, il ne peut dépendre d’aucune autre organisation — a fortiori d’un parti politique. Il doit suivre sa propre voie syndicale en toute indépendance et préserver le syndicat de la politique.

André Renard : « Au syndicat, on fera du syndicalisme et, dans le parti, de la politique, mais on ne viendra pas imposer cette politique à l’organisation… Vouloir faire jouer un rôle politique au syndicat, c’est asservir la classe ouvrière. » (P. 74.)

Tout d’abord, cette position isole le mouvement syndical de toute influence politique du parti ou des partis qui défendent le socialisme révolutionnaire. C’est la meilleure façon de maintenir éternellement les ouvriers sous le joug capitaliste. Ce n’est pas un hasard si le mot d’ordre « d’autonomie syndicale » est utilisé de temps à autre par la bourgeoisie quand le mouvement syndical subit l’influence du parti communiste ou s’il risque de la subir. Ce slogan a été utilisé par les patrons américains pour « libérer » la fédération syndicale CIO — à l’époque encore combative — de ses cadres et délégués de base communistes, à l’époque du maccarthysme. (Chasse aux sorcières contre les communistes, qui a bouleversé toute la société américaine dans les années 50.) Après la Seconde Guerre mondiale, les communistes, grâce à l’énorme contribution de l’Union soviétique à la victoire sur le nazisme et grâce au rôle dirigeant des communistes dans la résistance, avaient acquis un énorme prestige, ce qui se refléta surtout au sein des syndicats. Pour éviter que tout le mouvement syndical d’Europe de l’Ouest ne se retrouve sous la direction politique des communistes, la CIA lança son mot d’ordre de « syndicalisme libre et autonome ». En France et en Italie, cela divisa les syndicats unitaires procommunistes et on assista à la création de syndicats « indépendants », c’est-à-dire procapitalistes. Pour briser l’influence du communisme sur le mouvement syndical et les ouvriers polonais, le capital, l’Église et la CIA se sont entraidés pour créer Solidarność, syndicat « libre et autonome ». Mais sous le couvert de l’indépendance, se cachaient toutes les forces politiques qui voulaient restaurer le capitalisme : libéraux, catholiques, sociaux-démocrates et fascistes. Aujourd’hui, on assiste en Pologne à la restauration du capitalisme dans ses formes les plus exacerbées et la véritable couleur politique du syndicat indépendant apparaît au grand jour. « L’indépendance syndicale » (indépendante du communisme) s’est avérée être la courroie de transmission pour passer dans le camp capitaliste, au grand dam et à la grande honte de tous ceux qui avaient honnêtement cru qu’un syndicalisme politiquement neutre pouvait exister.

Cette tendance part de l’illusion que le mouvement syndical — en l’absence de liens avec un parti révolutionnaire — pourrait fermer ses portes à l’influence de la politique bourgeoise (réformiste). Pourquoi est-ce une illusion ? Tout d’abord l’élan spontané du syndicalisme se porte vers des partis qui promettent la lune sans que la révolution soit indispensable. Ensuite, la classe au pouvoir dispose d’un appareil idéologique (médias) et politique (partis), développé et bien entraîné, qui matraque quotidiennement les ouvriers et autres travailleurs de conceptions politiques qui reflètent les intérêts de la bourgeoisie. Enfin, le capital puise dans son pouvoir économique les moyens de mettre de son côté les dirigeants du mouvement syndical.

6o La politique divise le mouvement syndical. L’autonomie syndicale est une condition indispensable pour préserver l’unité du mouvement syndical.

André Renard : « Nous sommes apolitiques (sans politique) parce que nous considérons que c’est le seul moyen d’unir tous les producteurs en un seul bloc. » Et « Seule l’indépendance syndicale peut garantir l’unité. C’est donc à l’indépendance qu’il faut s’attacher d’abord ; l’unité se fera d’elle-même par la suite. » (P. 74 et 179.)

Dans quel but désire-t-on unir les ouvriers ? Uniquement pour défendre leurs intérêts directs ou aussi pour la lutte politique ? Le syndicaliste révolutionnaire, qui veut éduquer les ouvriers dans un esprit réellement socialiste, introduira le débat politique dans le syndicat (sans que cela nuise à l’unité de la lutte économique). Pourquoi ? Parce que c’est la seule façon de faire passer, parmi les affiliés, un point de vue révolutionnaire sur les questions politiques — qui les concernent directement — face à toutes les idées bourgeoises qui leur sont débitées tous les jours par les médias et les partis bourgeois. Ce n’est que par un tel débat qu’on arrivera à une unité sur des positions socialistes. Celui qui ne veut pas entamer ce débat de peur de briser l’unité permet en réalité que l’unité se fasse sur des positions qui sont à l’avantage de la bourgeoisie. La guerre du Golfe en fournit un bon exemple. Celui qui élude ce débat dans les syndicats « au nom de l’unité » permet en fait que l’unité se fasse en faveur de l’impérialisme, contre les peuples arabes. Ce n’est que par un débat — et en donnant la parole à tous les points de vue révolutionnaires — que l’on parviendra à l’unité sur des positions résolument anti-impérialistes, contre l’agression américaine et ouest-européenne. De plus, il est faux de vouloir construire une grande muraille entre les idées politiques et la lutte syndicale. Tout d’abord, le développement du capitalisme monopoliste d’État a donné à la politique un impact de plus en plus important sur les matières sociales et économiques. Ensuite, les idées politiques influencent directement les positions que l’on adoptera lors de la lutte purement syndicale. Lénine : « Le degré actuel d’évolution des contradictions de classe introduit infailliblement et inévitablement des “dissensions politiques”, y compris dans la gestion de la manière d’obtenir cette amélioration dans les limites de la société contemporaine. À la différence de la théorie démontrant la nécessité de liens étroits entre les syndicats et la sociale-démocratie révolutionnaire, la théorie de la neutralité ne peut manquer d’aboutir à un tel choix des moyens d’obtenir cette amélioration que cela impliquerait un affaiblissement de la lutte de classe du prolétariat20. »

Voilà ce que Lénine écrivait en 1907, et qui est valable aujourd’hui plus que jamais. Parce qu’ils rejettent la logique capitaliste et qu’ils ont une alternative cohérente, les syndicalistes révolutionnaires sont le mieux à même de protéger la lutte de classe contre les arguments patronaux (par exemple la « défense de la compétitivité »). Parce qu’ils veulent préparer les masses à la lutte révolutionnaire contre le capitalisme, ils proposeront précisément des formes de lutte qui offrent le plus de chances d’aboutir à l’acceptation des revendications. Les dirigeants réformistes s’inclineront devant la logique patronale et résoudront exclusivement les problèmes par la « concertation », autrement dit sans développer les forces des ouvriers. Il n’est donc pas surprenant de constater que l’exclusion des syndicalistes révolutionnaires affaiblit le mouvement syndical en tant qu’organisation de combat syndical. C’est d’ailleurs bien souvent pour cette raison que des patrons licencient des délégués révolutionnaires ou font pression sur les dirigeants syndicaux pour qu’ils prennent des mesures contre eux. L’exclusion des communistes des syndicats américains au début des années 50 explique, dans une large mesure, le démantèlement du mouvement syndical américain comme organisation de lutte des travailleurs. Voyons ce que Marie France Toinet en dit, dans un excellent ouvrage sur le maccarthysme : « La classe ouvrière sort traumatisée de l’épreuve [le maccarthysme]. Certains de ses dirigeants syndicaux les plus combatifs — parfois communistes, parfois non communistes, mais accusés de l’être pour les mieux éliminer — ont perdu toute influence. D’autres ont retourné leur veste… et ont ainsi abandonné toute combativité. Le syndicalisme américain n’est plus un syndicalisme revendicatif et n’articule plus les aspirations ouvrières ; il devient un intermédiaire, une courroie de transmission entre le patronat et les ouvriers, cédant plus souvent aux pressions du premier qu’il ne réussit à obtenir satisfaction pour les seconds21. »

Chapitre 6.
Le syndicalisme de classe ou syndicalisme de combat

L’analyse des grandes évolutions du capitalisme nous amène à la conclusion que le rôle du marxisme est plus vital que jamais. Ni le réformisme classique, ni les prétendues « nouvelles théories », ni l’anarcho-syndicalisme ne sont à même de livrer une vision cohérente, une conception qui aident les travailleurs à aller de l’avant dans la voie du socialisme. Tout plaide pour un retour aux sources du syndicalisme, au véritable syndicalisme de classe ou syndicalisme de combat.

61.
Concepts de base du syndicalisme de classe

611.
Lier la lutte économique et politique

Marx et Engels ont toujours souligné le double caractère des syndicats. Tout d’abord, ils sont les organisations nécessaires et irremplaçables de la classe ouvrière dans sa lutte quotidienne contre l’exploitation capitaliste. Comme tels, ils remplissent un rôle essentiel dans l’unification des ouvriers et autres travailleurs en tant que classe. C’est la tâche du syndicat d’unir les travailleurs sur des positions de classe. Cela a été résumé par Marx comme suit : « Rompre la concurrence entre les ouvriers pour pouvoir mener une concurrence générale contre le capitalisme1. »

Marx et Engels défendaient cette conception face à ceux qui minimisaient l’importance de la lutte et de l’organisation syndicale : les proudhoniens en France et en Belgique, les partisans de Lasalle en Allemagne.

Toutefois, aux yeux de Marx et d’Engels, les syndicats constituent en même temps une école pour la révolution et le socialisme. Ils doivent préparer la masse des travailleurs et les former pour renverser tôt ou tard le capitalisme en tant que système d’exploitation. Ils jouent un rôle important comme organisation de masse, pour l’éducation des larges couches populaires, en vue de la construction d’une société socialiste. C’est ce que Marx a résumé de la manière suivante : « Si les syndicats, en tant que tels, sont indispensables dans la guerre d’escarmouches du travail et du capital, ils sont encore plus importants par leur dernière caractéristique, celle d’être les organes de la transformation du système de travail salarial et de la dictature capitaliste2. »

Marx et Engels défendaient cette conception face au trade-unionisme anglais (syndicalisme anglais), qui faisait de la lutte syndicale un objectif unique en soi, en refusant de situer le mouvement syndical dans le cadre global de la lutte politique pour la révolution et le socialisme. Comme on l’a démontré plus haut, c’est également, d’une certaine manière, le cas de l’anarcho-syndicalisme.

Dans la vision marxiste, la lutte contre l’oppression et l’exploitation doit être indissolublement liée à la lutte pour renverser définitivement le capitalisme. Dans cette optique, le syndicat est un organe de formation des masses, qui introduit, à grande échelle, la conscience révolutionnaire.

La société dans laquelle nous vivons est toujours traversée de contradictions de classe antagoniques, elle est encore toujours caractérisée par l’exploitation capitaliste et l’oppression. Le syndicalisme de combat doit rétablir la double fonction du syndicat : la défense des intérêts de classe des masses dans la lutte antagonique contre le capital, dans la perspective de la destruction du capitalisme, ce qui rendra possible la construction du socialisme. La classe ouvrière ne pourra conquérir une véritable conscience de classe que lorsqu’elle pensera à ces tâches historiques en tant que classe.

C’est pourquoi il importe que le syndicalisme de combat relie la lutte économique et politique le plus étroitement possible.

Pratiquement ceci signifie en premier lieu que l’attention doit être dirigée vers des mots d’ordre économiques qui mettent en question l’existence même du système capitaliste. L’expropriation de l’ensemble du grand capital demeure ici l’objectif final. Le socialisme n’est pensable que si les moyens de production deviennent propriété collective. Dans chaque mouvement de lutte, cette conception doit être soumise à l’attention des masses de manière adaptée, de telle sorte qu’à long terme, les rapports de forces, nécessaires à la réalisation de ce mot d’ordre, puissent devenir réalité.

Ensuite, ceci implique qu’il faut être particulièrement attentif aux mots d’ordre démocratiques et politiques qui dévoilent le caractère de classe du capitalisme d’État. (Voir la section 62.) C’est ici que se manifeste la distinction entre le syndicalisme de combat et le syndicalisme révolutionnaire. Pour les révolutionnaires, l’appareil d’État capitaliste est un instrument de dictature de classe, l’instrument par lequel la classe dominante impose sa volonté. L’expropriation du grand capital s’accompagnera donc inévitablement d’une confrontation avec le pouvoir armé de l’État. Pour construire un État socialiste, le noyau de cet appareil, édifié par la bourgeoisie en fonction de la défense de ses intérêts, doit être détruit. Bien souvent, les syndicalistes de combat ne ressentent pas cela de cette façon ou ne s’expriment pas à ce sujet. Ils n’en ont pas moins l’expérience du caractère de classe répressif de l’État actuel et ils sont donc bien disposés à défendre aussi résolument des mots d’ordre démocratiques radicaux.

612.
Revendications à court et à long terme

C’est dans la lutte pour leurs intérêts que les masses prennent conscience, qu’elles apprennent à déceler les mensonges et l’hypocrisie de la bourgeoisie. Le syndicalisme de combat doit défendre les intérêts des masses de façon conséquente et faire percevoir de cette manière la nécessité du socialisme. Les besoins et les attentes des masses doivent s’exprimer dans un programme revendicatif qui canalise l’énergie des travailleurs vers le capital et son État. Ce programme revendicatif doit tenir compte du rapport de force actuel, mais il doit aussi accroître la conscience des masses et les pousser à avancer.

En d’autres termes, il existe deux conceptions totalement différentes des revendications et des mots d’ordre ; Lénine a consacré un livre brillant à ces deux concepts contradictoires : « Deux tactiques de la sociale-démocratie » (1905). Le réformisme formulera toutes les revendications de manière superficielle, les rendra acceptables à la bourgeoisie et usera de chaque réforme pour réduire la conscience anticapitaliste. Le syndicalisme révolutionnaire, au contraire, formulera des revendications qui font progresser les masses en utilisant chaque réforme pour développer la conscience de classe, comme un pas vers un meilleur rapport de force.

L’histoire du mouvement ouvrier en Belgique n’illustre que trop clairement ce choix. Notre pays a connu deux périodes potentiellement révolutionnaires. La première se situe entre 1885 et 1918 avec, comme points de départ, les grèves de 1886, de 1893, de 1903 et, comme point d’orgue, la période explosive de l’après-guerre. Les dirigeants réformistes ont alors utilisé la juste revendication du suffrage universel pour assassiner la conscience révolutionnaire. « Si nous voulons le suffrage universel », écrivait à l’époque César De Paepe, « c’est pour éviter une révolution, car réforme ou révolution, suffrage universel ou bouleversement universel, tel est le dilemme qui se pose au peuple belge à ce moment3. » La trahison de la direction du POB vis-à-vis de la révolution a mené à la création du Parti communiste en 1921. Ce parti s’est aussi progressivement écarté du concept révolutionnaire et s’est de plus en plus profilé, après la Seconde Guerre mondiale, comme un parti réformiste. À ce moment, dans toute l’Europe, la bourgeoisie était considérablement affaiblie, son prestige était entaché de la collaboration avec le fascisme alors que l’armée des partisans était composée en très grande majorité de travailleurs. La politique du PC belge, qui avait été l’inspirateur de la résistance, allait se caractériser par la soumission et le suivisme vis-à-vis de la bourgeoisie, par la peur de la lutte des masses et par des mots d’ordre qui s’inscrivaient dans une stricte perspective parlementaire4.

L’une des caractéristiques essentielles du réformisme est que les revendications fondamentales relatives au choix du système sont tenues, autant que possible, hors de la portée des masses. Dépasser les idées spontanées, c’est, selon le réformisme, « se couper des masses ». Le syndicalisme de combat, au contraire, élabore un programme qui associe les revendications à court terme et les mots d’ordre à long terme. Dans cette conception, il est important de préparer les prochains combats et de diffuser des mots d’ordre qui peuvent déboucher sur d’importantes confrontations. Sur ce point, nous pouvons rallier André Renard lorsqu’il écrivait, à la veille de la grève générale de 1960-1961 (avec toutes les réserves en ce qui concerne le contenu des réformes de structure) : « Dans sa lutte pour des réformes de structure, le mouvement ouvrier ne doit se laisser obnubiler par des conditions parlementaires habituellement défavorables, ou par les rapports de forces quotidiens peu propices aux entreprises révolutionnaires. C’est dans les moments exceptionnels et non dans les circonstances quotidiennes que l’histoire fait un bond en avant. Mais il n’y a pas d’incompatibilité entre l’action courante et tranquille et les transformations révolutionnaires et rapides. Le mouvement ouvrier doit réaliser que l’action quotidienne n’a de sens pour le socialisme que dans la mesure où elle prépare ces mutations. Il doit donc, par une propagande et une éducation constante de ses cadres, de ses militants et de ses adhérents, se préparer à utiliser chaque occasion exceptionnelle pour abattre un pan de l’édifice capitaliste. Savoir diriger les lames de fond de l’opinion vers des réformes structurelles qui sont hors de portée dans les moments tranquilles, tel doit être le sens de la tactique socialiste du 20e siècle. Il est clair que la période 1932-1936, la période 1944-1947 et l’année 1950 représentent autant d’occasions manquées pour la réalisation de vraies réformes de structure. Les militants syndicalistes et socialistes doivent se préparer dès maintenant. Il faut éviter à tout prix que la prochaine explosion de colère populaire soit ne s’apaise encore une fois par la promesse de quelques avantages matériels dans le cadre du capitalisme social5. »

Les réformes de structure dont parle Renard auront davantage renforcé qu’affaibli l’édifice capitaliste. C’est une constatation tragique mais incontournable. Pratiquement toutes les propositions de Renard ont été réalisées par la bourgeoisie sans que cela fasse trembler le capitalisme. Pendant la grève, Renard a encore cherché le salut dans le mot d’ordre du fédéralisme, comme moyen de réaliser ces réformes de structure. Trente ans plus tard, ces projets-là se sont également réalisés, avec la bénédiction des monopoles et sans que le sort de la classe ouvrière n’en soit aucunement amélioré. La leçon à tirer de ce qui précède est que tout opportunisme dans la formulation des objectifs du mouvement ouvrier est adroitement exploité par l’adversaire. Les revendications doivent s’attaquer clairement au pouvoir du capital et accroître la force de la classe ouvrière.

Sur le plan économique, les mots d’ordre peuvent être formulés à deux niveaux.

Au premier niveau, un programme de revendications qui, sur tous les terrains, fasse supporter le poids de la crise par le grand capital, et non par les travailleurs. Des revendications anticapitalistes radicales doivent être formulées pour une redistribution de la richesse, pour réduire le taux d’exploitation, pour des équipements sociaux gratuits, pour une meilleure protection contre l’anarchie du capitalisme. Maintien de l’emploi, réduction du temps de travail avec embauches, amélioration du pouvoir d’achat, élargissement de la sécurité sociale, maintien des droits sociaux. La réalisation de ces revendications va de pair avec des mesures qui s’en prennent aux profits, aux hauts revenus et aux fortunes. Il s’agit d’une redistribution du revenu national favorable aux ouvriers et aux travailleurs, à l’intérieur du capitalisme. Ces revendications ne doivent pas dépendre de la position concurrentielle ou d’autres critères capitalistes, mais elles doivent correspondre aux réels besoins et aux problèmes des travailleurs.

Second niveau : sur le plan structurel, le capitalisme peut être affaibli par l’expropriation de certains secteurs. De telles revendications ne visent pas la totalité du système économique, mais portent des coups à certaines fractions du grand capital. Cela donne un répit temporaire dans la lutte contre les fermetures, les restructurations et améliore