Dominique Meeùs
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Implications pour la social reproduction theory

Dans certains écrits du courant de la social reproduction theory1 ou à propos d’elle, on souligne avec raison l’importance pour le capitalisme que le prolétariat soit reproduit. Certains vont jusqu’à dire que la valeur naît dans cette reproduction, que c’est là le travail véritablement créateur de valeur. C’est ne pas comprendre le concept marxiste de valeur (et tous les intervenants en social reproduction theory ne font pas cette erreur), mais il est indéniable que la reproduction de la force de travail est une condition indispensable de la création de valeur. On s’étonne alors que les capitalistes semblent n’y accorder aucun intérêt. C’est ne pas comprendre que sous le capitalisme, ce n’est pas le travail qui est payé, mais seulement la force de travail. On ne peut pas accuser les capitalistes de ne pas s’en soucier ; au contraire, ils ne se soucient de rien d’autre : comme on l’a souligné plus haut, la vie privée des familles de travailleurs est la seule chose que les capitalistes paient. On accuse alors Marx de n’avoir rien compris à cette affaire : les capitalistes n’accorderaient aucune importance à la reproduction et Marx, analysant le capitalisme, n’y accorderait aucune attention non plus, ou trop peu, ou mal2. Mais c’est précisément Marx qui fait ressortir le fait (que Smith et Ricardo avaient déjà entrevu) que c’est justement la reproduction que les capitalistes paient, et rien d’autre.

La reproduction, on l’a vu, est bien prise en compte par les capitalistes. Elle est payée, dans l’ensemble à sa valeur. Le problème qui se pose, me semble-t-il, c’est que le salaire qui paie cette reproduction ne va pas spécialement dans les mains de la personne (plus souvent la femme) qui en fait le plus pour la reproduction. Ou bien, dans le ménage, l’homme seul travaille et c’est donc lui qui touche un salaire et l’épouse est alors entretenue par lui. Ou bien ils travaillent tous les deux, mais l’inégalité de salaire fait qu’une bonne partie du revenu du ménage est, dans ce cas encore, « détourné » par les mains de l’homme.

C’est une illusion de penser que cette situation est une création du capitalisme. Les femmes ont, d’aussi longtemps qu’on s’en souvienne, fait plus pour le ménage et les enfants. Les capitalistes ont bien sûr été enchantés que cet héritage culturel très ancien leur permette de payer moins les femmes. Il est faux d’y voir une « preuve » que les capitalistes auraient « inventé » dans leur intérêt un nouveau type mariage ou de nouveaux rapports entre les hommes et les femmes ; cela n’avait rien de nouveau et n’avait nul besoin d’être inventé. S’il y a une chose qu’on peut mettre sur le dos ces capitalistes, ce n’est pas ça, mais au contraire d’avoir créé les conditions de possibilité de changer ça et on voit que, dans les ménages où les deux travaillent, il y a un certain progrès dans l’attitude des hommes, changement impensable dans l’histoire antérieure de l’humanité.

On trouve à la fois l’idée que le capitalisme néglige la reproduction de la force de travail et que pour cette reproduction, il impose un certain modèle familial. (Ce qui me semble le contraire d’une négligence.) Dans cette perspective, certains3 ont introduit aussi une périodisation du capitalisme et du modèle de ménage associé : qu’on serait passé par diverses phases alternant entre le modèle du chef de famille gagnant le revenu et avec une épouse au foyer et le modèle du couple de travailleurs. Ce phasage est une illusion. Ces divers « modèles » ont en réalité toujours coexisté à divers degrés à toute époque.

Travail passé et travail présent dans la valeur de la force de travail

Dans la valeur d’une marchandise ordinaire, on distingue la valeur reprise d’un travail passé (une partie de la valeur du bâtiment de l’usine, des machines, des matières premières…) et la valeur nouvelle qu’on y ajoute dans le processus de travail considéré. Il est indéniable que la force de travail n’est pas une marchandise ordinaire. Plusieurs auteurs se sont étonnés en particulier de ce que la valeur de la force de travail n’est faite que de travail passé : la production des moyens d’existence qui seront achetés avec le salaire. Le travail présent, ce sont les tâches ménagères, l’éducation des enfants… Cela pose deux questions : pourquoi ce travail présent n’ajoute-t-il pas de valeur à la valeur de travail passé dans ce qui serait ainsi la valeur totale de la force de travail ? pourquoi ce travail ménager (dans tous ses aspects), n’est-il pas payé ?

Il me semble qu’à la première question on peut répondre deux choses. D’une part que le travail créateur de valeur sous le capitalisme est le travail social qui entre dans la catégorie de travail abstrait, tandis que ce qu’on considère ici, ce sont des gestes de la vie privée. D’autre part que le compter comme valeur conduit à une surenchère sans issue. Si on ajoutait une « valeur » de travail présent, on payerait par un salaire plus élevé une valeur plus grande et ce salaire achèterait plus de moyens d’existence, c’est-à-dire plus de travail passé et on pourrait répéter la plainte que le travail présent (la mise en œuvre de ce travail passé plus grand) n’est toujours pas pris en compte.

Demander que le travail ménager soit payé comme tout autre travail, c’est oublier que, comme on l’a rappelé plus haut, aucun travail n’est payé. Le travail à l’usine est fourni gratuitement en contrepartie du paiement de la valeur de la force de travail, c’est-à-dire de la survie, de la reproduction du travailleur et de la travailleuse. Si aucun travail n’est payé, le travail ménager privé ne le serait pas non plus. On pourrait proposer en contrepartie de payer la reproduction de la force de travail. Mais c’est déjà fait — c’est le point de départ de la discussion.

Notes
1.
Il y a une littérature française, du temps de Bourdieu, sur la reproduction sociale dans le sens de l’héritage culturel qui tend à maintenir la position de classe. Il s’agit ici de la reproduction d’abord physique de la classe ouvrière. J’utilise en français l’expression anglaise social reproduction theory pour éviter toute ambiguïté. En français, on pourrait appeler ça mieux théorie de la reproduction de la force de travail.
2.
À ma connaissance, le sommet de la suffisance, de la prétention — en réalité de l’ignorance satisfaite d’elle-même en cette matière — c’est Foster & Clark 2018a.
3.