Dominique Meeùs
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Espaces et ponctuation

Dominique Meeùs, lundi 19 juin 2017.

Sommaire

La ponctuation relève de la grammaire et de l’orthographe en ce compris la question de savoir s’il faut des espaces 1 avant ou après. La typographie s’occupe essentiellement du choix des caractères, de leur grandeur (dont les titres), de la beauté de la page. On pourrait appeler et on appelle parfois orthotypographie (on dit aussi code typographique) quelques règles à l’articulation de l’orthographe et de la typographie, sur des choses dont il faut tenir compte à un certain stade de la rédaction en vue du travail typographique qui conduira à l’imprimé.

1. Il faut des espaces dans certaines positions

Le français 2 prévoit que certains caractères de ponctuation, pour la lisibilité, doivent être détachés du caractère qui précède. C’est le cas des ponctuations à deux étages comme ; : ! et ? mais pas du simple point ou de la virgule. C’est le cas aussi du côté intérieur des guillemets français ; on le faisait en français aussi pour des guillemets du genre virgules en position supérieure, mais la tendance est là de composer sans espace. Pas d’espace vers l’intérieur des parenthèses et crochets.

Parce que deux mots sont séparés par une espace, il faut des espaces aussi dans 50 km/h, 9 h 30, le 1 %, ainsi que dans 21 °C, mais, par convention, pas dans un angle de 90°.

Tout ça n’est pas lubie de ma part. J’en donne dans un article sur l’orthotypographie des exemples tirés de bons éditeurs.

2. Certaines espaces doivent être impérativement insécables

On ne veut pas que le guillemet fermant ou un point d’interrogation commencent une nouvelle ligne. Il faut donc imposer qu’ils soient, malgré l’espace, attachés au mot qui précède. Cela s’appelle espace insécable, une espace qui constitue, pour les programmes de visualisation ou d’édition, un lien qu’ils ne peuvent rompre. C’est le cas de tous les exemples du paragraphe précédent.

Pour équilibrer les lignes, on coupe en fin de ligne les mots trop longs ; c’est la césure, qui n’est pas notre sujet ici. Cependant, de même qu’on évite de couper un nom propre par une césure 3, il faut, à mon sens, dans l’esprit de la règle de non-césure de noms propres, rendre insécable, par une espace insécable, des noms comme Di Rupo ou De Wever : on ne veut pas voir une ligne se terminer par Di, avec Rupo commençant la suivante. Si le nom propre est composé de mots plus longs, il faudra bien cependant tolérer la coupure au niveau d’une espace ou d’un trait d’union. On ne peut en tout cas pas couper en isolant l’initiale du prénom ou l’abréviation d’un titre.

Les traitements de texte modernes essaient de placer des espaces insécables avec les ponctuations qui le demandent selon la langue utilisée. Il est donc important en commençant de s’assurer que le style de base du document est dans la langue que l’on utilise, ou bien marquer le texte comme étant de cette langue. À d’autres endroits (comme dans Di Rupo), il faudra les y mettre de sa propre initiative.

3. Certaines espaces doivent être de largeur fixe

Ce qui précède est ancien pour moi. J’ai pris conscience plus récemment d’un autre problème. Les espaces entre les mots peuvent varier si le texte est justifié et, dans les positions dont on a parlé ci-dessus, il serait dérangeant que l’espace s’élargisse. Voici une illustration : « on peut avoir inévitablement une différence de largeur surprenante entre le début et la fin de la citation  ».
Image papier :
image papier de ce qui précède

J’ai triché parce que l’exemple était ainsi plus facile à construire, mais normalement on activerait la césure et on couperait « inévitablement  ». Il reste qu’il peut arriver d’avoir un large espace en début de citation («     on…) et un espace normal à la fin (ou le contraire) et que c’est dérangeant.

Il s’agit de signes qui sont attachés à une phrase : les guillemets à la phrase qu’ils contiennent, certaines ponctuations à la phrase qu’elles terminent. Le point, la virgule, le point-virgule, les points d’interrogation et d’exclamation terminent une phrase ou une partie de phrase et doivent y rester liés. Les trois derniers ne peuvent coller, mais l’espace doit être plutôt étroit et certainement de largeur fixe, insensible à la justification. Un large espace serait dérangeant aussi dans ces positions parce que ça romprait le lien avec la phrase à terminer.

Pour les deux points, c’est différent : ils lient une phrase à la phrase précédente, ils appartiennent en quelque sorte aux deux phrases, et il est raisonnable de les vouloir à mi-chemin ; l’espace avant doit bien être insécable, mais justifiable comme l’espace ordinaire qui suit.

4. Récapitulatif des espaces attendus

Les signes dont on dispose pour cela en informatique aujourd’hui 4 (en capitales, les appellations officielles) sont principalement :

Le tableau suivant montre lesquels sont demandés avant ou après des ponctuations :

espace avant signe espace après
aucun . ordinaire (justifiable) U+0020
aucun , ordinaire (justifiable) U+0020
insécable étroite non justifiable U+202F  ; ordinaire (justifiable) U+0020
insécable étroite non justifiable U+202F  ! ordinaire (justifiable) U+0020
insécable étroite non justifiable U+202F  ? ordinaire (justifiable) U+0020
insécable ordinaire justifiable U+00A0  : ordinaire (justifiable) U+0020
ordinaire (justifiable) U+0020 «  insécable étroite non justifiable U+202F
insécable étroite non justifiable U+202F  » ordinaire (justifiable) U+0020

Dans chaque ligne, la cellule centrale contient avec le signe visible les espaces mentionnés avant et après. Vous pouvez copier le contenu entier de la cellule et le coller dans votre travail si vous ne savez comment produire ces espaces.

5. En pratique

5.1. Que font nos logiciels ?

Si le texte est du français, LibreOffice placera des espaces insécables habituelles (U+00A0) là où on veut que ce soit insécable. Au lieu d’utiliser des espaces insécables non justifiables, LibreOffice traite comme non justifiables les espaces insécables ordinaires ; solution pragmatique, mais qui déroge à la sémantique de U+00A0. C’est mieux que rien. Cela ne donne pas ce qu’on attend pour le signe deux points. Le résultat peut-être différent dans d’autres logiciels et donc à l’édition. Je pense que le Word de Microsoft se comporte de la même manière.

Antidote fait la distinction entre espaces insécables et espaces fines (Outils, Options, Typographie, Espaces). Si on veut s’aligner sur les traitements de texte, il faut mettre insécable partout où Antidote propose fine. Si on veut, plus correctement, utiliser des espaces fines là où il faut, on doit impérativement changer au bas de cette page d’options le caractère choisi comme espace fine : il faut choisir U+202F au lieu de U+2009 qui ne convient absolument pas5.

5.2. Quelle attitude prendre ?

Si on produit seul des textes de qualité (par exemple en exportant en PDF ou vers un autre moyen d’édition un travail en traitement de texte, il faut utiliser tantôt l’espace insécable ordinaire justifiable (U+00A0), tantôt l’espace insécable étroite non justifiable (U+202F) selon le tableau plus haut. Si on utilise Antidote, il faut y faire les bonnes options comme indiqué ci-dessus et laisser Antidote corriger. Sinon, il faut apprendre comment introduire manuellement U+202F.

Si on travaille en vue de l’impression, il faudrait la qualité comme ci-dessus, mais il faut s’entendre avec le typographe. Celui-ci pourrait avoir pour politique de jouer la sécurité contre les auteurs fantaisistes, de remplacer par des espaces ordinaires tous les espaces exotiques et puis de placer lui-même les espaces que lui juge bonnes là où il le juge bon. Il peut aussi ne vouloir aucun caractère espace devant les ponctuation mais en régler l’écartement par crénage.

Si on travaille en équipe, éventuellement en vue de l’impression, il faut non seulement voir ce qu’en pense le typographe, mais réfléchir à ce qu’il est réaliste d’attendre de tous les membres de l’équipe. On pourrait dire : « alors, ne changeons rien  » (par rapport à d’éventuelles instructions d’espaces insécables ordinaires). Ce n’est pas simple si certains d’entre eux fournissent de la copie sortant de traitement de texte (donc avec des U+00A0), tandis que d’autres corrigent ensuite avec Antidote. Dans ces derniers, certains respecteront la consigne de choisir U+202F, tandis que d’autres, négligents ou trop timides pour toucher aux options, ne le feraient pas et fourniront des U+2009 inacceptables. La situation idéale est d’avoir, en fin de la chaîne des intervenants, un seul ou un petit nombre de correcteurs qui assurent la conformité à ce qu’on a choisi en concertation avec le typographe. Si on imprime directement, ce serait pour ces correcteurs finaux comme pour le travail individuel de qualité du premier alinéa de cette section 6.


[1] Dans un français plus ancien, le genre du mot espace n’était pas fixé. On a appelé espace la pièce de métal, caractère non imprimable, placée entre deux caractères pour espacer deux mots. Dans cet usage, on a continué à utiliser le genre féminin, tandis que pour le reste, le genre du mot s’est fixé comme masculin. On peut donc (on doit ?) dire espace au féminin pour un tel caractère non imprimable, même s’il est devenu un caractère informatique et non en métal. On peut le dire aussi de l’espace résultant sur le papier ou à l’écran, si c’est en relation directe avec le caractère. Il n’est absolument pas interdit de parler au masculin du fait que dans une ligne justifiée, les espaces sont élargis.

Je me demande si le féminin n’est pas un mélange de nostalgie et de purisme. Je me demande si on ne se simplifierait pas la vie, maintenant que plus personne ne compose en métal en dehors de quelques rares artisans, en adoptant le masculin dans tout les cas. En attendant, je maintiens quand même le féminin de l’espace typographique dans le présent texte pour la cohérence avec d’autres textes sur l’orthotypographie. Ce sera parfois le masculin lorsque je vise l’aspect purement visuel, sans m’occuper du caractère utilisé.

Entre les mots, on intercale une espace. Certaines ponctuations doivent être un peu séparées ; cela peut se faire en intercalant une espace insécable étroite et c’est le plus pratique pour des amateurs. Cependant, certains typographes pourraient très bien ne pas introduire « une espace  », mais utiliser d’autres moyens comme des caractères de ponctuation spéciaux avec un talus d’approche gauche plus large ou en réglant le crénage de ces ponctuations. Il y a donc des situations où il y a indubitablement une séparation, un espace, sans qu’on sache s’il y a une espace.

By the way, il est normal pour l’équilibre et la beauté de la page que les notes de bas de page soient composés en alinéas avec retrait de première ligne comme dans le texte principal. Les traitements de texte traitent les notes de bas de page de toute sorte de manières fantaisistes et comme beaucoup de textes imprimés ne passent plus entre les mains de typographes de métier, le public s’habitue à ces fantaisies. Il n’est cependant pas interdit d’en revenir à la sobriété des alinéas avec retrait de première ligne, en dessous de la ceinture comme au-dessus.

[2] Les yeux ne sont pas autres parce qu’on parle une autre langue, encore que les habitudes interviennent, et les typographes de tous les pays ont apporté au même problème la même solution. Jusque assez récemment, les typographes ont respecté un certain écartement des signes à deux étages en anglais et en néerlandais aussi, mais cela a été abandonné dans l’usage moderne (au Canada en français aussi, je crois). C’est tout à fait visible dans l’original de 1887 de la traduction en anglais du livre I du Capital de Marx. C’est tout à fait visible dans l’édition du début du 20e siècle de la traduction Van der Goes du même livre. Cela a continué probablement assez loin dans le 20e siècle. Dans un livre de 1934 encore (traduction en néerlandais de l’abrégé par Borchardt du Capital), les espaces peuvent être assez fins, mais sont assez grands pour être indubitables : jamais le point-virgule ne colle à la lettre qui précède. C’est une obligation dans les Penguin Composition Rules du grand typographe Jan Tschichold après la Seconde Guerre mondiale. Cela a continué jusque vers la fin du 20e siècle et, malgré l’affirmation que l’on trouve sur le Web de la règle absolue jamais d’espace en anglais, il n’est pas impossible que certains éditeurs composent avec un peu d’espace encore aujourd’hui. Voir les considération de la note précédente sur approche et crénage (kerning) : on pourrait affirmer à bon droit la règle de ne pas intercaler une espace, bien qu’il y ait une séparation visible.

[3] Voir par exemple bdl.oqlf.gouv.qc.ca/bdl/gabarit_bdl.asp?id=4868.

[4] On pourrait en profiter pour signaler d’autres caractères spéciaux (en capitales, les appellations officielles) qui peuvent être utiles :

Voir aussi la liste alphabétique des caractères Unicode par appellation en anglaiset une liste alphabétique partielle en français.

[5] De même que LibreOffice interprète U+00A0 comme non justifiable (bien que ça ne soit pas dans la sémantique de ce caractère), certains logiciels ont interprété U+2009 comme insécable. Ce n’est pas dans la sémantique de ce caractère et d’autres logiciels ne le feront pas. (J’ai été alerté sur ce problème en voyant dans un texte dix mille en chiffres en fin de phrase avec les trois zéros au début de la ligne suivante parce qu’on y avait mis U+2009.) Il semble qu’on ait fait cet usage pragmatique de U+2009 parce que U+202F était moins connu ou moins bien supporté (absent de certaines polices de caractères). Cela expliquerait ce choix surprenant et imprudent d’Antidote.

[6] Le même groupe devrait donc répondre à des exigences différentes selon le type de produit et selon l’imprimeur. C’est jouable si cela passe par un petit nombre de correcteurs compétents.

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