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Dominique Meeùs
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Siggie Vertommen et Camille Barbagallo, « Les ventres invisibles du marché », 21 avril 2017

Sigrid “Siggie” Vertommen et Camille Barbagallo , Les ventres invisibles du marché  : Le travail payé et non payé sur le marché reproductif , Lava , ISSN : 2565-7119 (papier), 2565-7127 (online), no 2, printemps 2017, p. 99-110, https://lavamedia.be/fr/les-ventres-invisibles-du-marche/.
Traduction de l’article en néerlandais Vertommen & Barbagallo 2017-nl.

L’article se penche sur la commercialisation de la maternité de substitution en la situant dans le cadre plus large de

… toutes sortes d’autres formes de travail « reproductif » invisible et non payé, en rapport avec la maternité, l’éducation, les soins aux enfants ou aux personnes âgées, le ménage et le sexe…

P. 100.

De là l’importance d’un cadre féministe marxiste dans lequel le travail reproductif est l’ensemble des activités nécessaires à la reproduction de la main-d’œuvre dont le capitaliste tire sa plus-value et pour qui la maternité de substitution est une de ces activités.

Nous plaidons pour une nouvelle politique de la reproduction, où le ventre des femmes leur appartiendrait, en essayant d’abattre le mur dressé entre production et reproduction, travail payé et travail bénévole, privé et public et entre biologie et société.

On se situe donc bien dans le courant qu’on appelle en anglais social reproduction theory, c’est-à-dire dans la fusion (« abattre le mur ») entre « privé et public » en ce qui concerne la reproduction de la force de travail. Il me semble pourtant indispensable de distinguer le travail social, d’une part, qui sous le capitalisme est approprié entièrement par les capitalistes, et d’autre part la reproduction de la force de travail dans la vie privée, qui est couverte (bien ou mal) par le salaire. (La vie privée du travailleur, c’est même la seule chose que le capitaliste paie.) Bien que cette théorie se veuille à la fois féministe et marxiste, elle me semble assez loin de Marx.

Il existe depuis peu un regain d’intérêt pour les travaux de féministes d’inspiration marxiste telles que Silvia Federici, Mariarosa Dallacosta et Selma James. À l’origine, celles-ci désignaient par « reproduction sociale » le travail non rémunéré des femmes dans le ménage, la vie conjugale et l’éducation des enfants. En décrivant comme du « travail » ces tâches, activités et relations nécessaires mais sous-évaluées, elles voulaient d’abord les rendre visibles pour pouvoir combattre l’idée qu’elles sont « dans la nature des choses ». D’après elles, il n’y a en effet rien de naturel ou de sacré dans la manière dont nous nous reproduisons dans le capitalisme. En deuxième lieu, elles voulaient valoriser tout ce travail reproductif bénévole en demandant pour cela un salaire, le fameux wages against housework.

Depuis le tournant néolibéral des années 70, le terme de « reproduction sociale » ne désigne plus seulement les formes bénévoles mais aussi les formes payées du travail reproductif des femmes : s’occuper des enfants des élites et des classes moyennes, nettoyer leurs maisons, préparer leurs repas, ranger leurs vêtements, sortir leurs chiens, satisfaire leurs besoins sexuels et depuis peu donc « assembler » leurs bébés grâce à des dons d’ovule et à la maternité de substitution.

P. 104-105.

Il y aurait donc deux époques. D’abord un courant qui ne s’occupe que de la reproduction de la force de travail dans la vie privée. (En ne comprenant pas ce qu’est le salaire. Que beaucoup d’hommes ont conservé la conception féodale de « chef de famille », dont le ménage est la propriété, propriétaire en quelque sorte de son épouse, c’est une autre question, qu’on ne va pas résoudre en payant à la femme une deuxième fois ce que le capitaliste a payé déjà en salaire.) Dans un deuxième temps seulement la conceptualisation comme une unité de l’ensemble des activités tant privées que sociales. Les activités sociales de reproduction de la force de travail sont consommées par les familles dans leur vie privée, mais je vois mal le lien que ça crée entre la famille et les travailleuses et travailleurs de ces services. Si on poussait le raisonnement jusqu’au bout, toute la production sociale de biens de consommation appartiendrait à la sphère de la reproduction sociale. De ce point de vue, l’ouvrier de l’automobile est sur le même pied que l’infirmière. Mais il n’y a pas d’automobile sans acier et pas d’acier sans charbon. Alors du point de vue de la reproduction sociale, tout est dans tout.

Le sous-titre de l’article est surprenant. Il n’existe pas de marché où se rencontreraient à la fois des services marchands et des actes privés. La partie privée de la reproduction sociale n’est proposée sur aucun marché, sinon je ne vois pas ce que veut dire privé. Par contre elle ne peut être dite non payée ; la reproduction de la force de travail est même la seule chose que le capitaliste paie dans sa relation contractuelle avec la classe ouvrière.

Plus surprenant, c’est qu’en revendiquant la reconnaissance (en oubliant le salaire) de toutes les formes tant publiques que privées de ce travail spécifique aux femmes (« le travail reproductif des femmes »), ces féministes (?) enferment les femmes dans un rôle figé.

La reproduction sociale est seulement définie, elle n’est pas théorisée dans cet article. Le point de vue de la reproduction sociale est alors invoqué à propos de la maternité pour autrui. Pour les autrices, en tant que travail concret, la maternité pour autrui n’est pas différente de toute maternité, donc ces deux formes de maternité se comprennent mieux si on les considère ensemble : « deux formes du travail reproductif, l’une rémunérée et l’autre non, mais toutes deux soumises à des processus d’exploitation, d’aliénation et de contrainte ». Mais tout le monde est soumis à des processus d’exploitation, d’aliénation et de contrainte dans la vie publique. D’autre part, dans leur vie privée, beaucoup de femmes ont des tâches plus lourdes à cause des restes d’attitude patriarcale de leur conjoint, ce qui est tout autre chose.

Tout au long de l’article, on nous annonce que cette nouvelle approche théorique, tant de la reproduction sociale en général que de la maternité pour autrui en particulier, va se montrer féconde, mais il n’y a que l’annonce. L’article préconise cet amalgame en le disant utile, mais n’en tire aucun résultat. La pensée va se libérer (« abattre le mur ») des barrières artificielles qu’on lui imposait, mais je n’ai pas aperçu le bénéfice de cette « libération ».