Dominique Meeùs
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Georges Polizer (apocryphe), Principes élémentaires de philosophie, 1970

Georges Polizer, Principes élémentaires de philosophie, Éditions sociales, Paris, 1970, 287 pages.
Préface de Maurice Le Goas.

Ce livre enseigne de la dialectique une conception métaphysique, dans la mesure où on prétend en faire un système, avec des considérations d’une généralité intenable. Cette situation est paradoxale dans la mesure où on présente la « métaphysique » comme un schématisme opposé à la pensée dialectique. (À ce propos, il est inacceptable de présenter négativement la logique comme nécessairement schématique et d’en condamner l’usage comme métaphysique.) Ainsi, la dialectique permettrait de résoudre les problèmes et la contradiction serait le moteur du changement. L’affaire Lyssenko a montré combien cette conception métaphysique de la dialectique n’est pas qu’une simple idiotie, c’est une bêtise dangereuse. Quant au rejet de la logique, c’est un crime contre la pensée.

Cependant, si on fait le tri de manière critique, certaines parties du livre sont utilisables. Même certaines considérations sur les soi-disant « lois de la dialectique » peuvent être utiles si on se dégage de la prétention métaphysique à la loi. Elles décrivent des configurations, des motifs que l’on peut rencontrer et cela peut aider à bien analyser certaines situations, certains processus.

Table des matières

Dans cette (longue) table des matières, les liens renvoient à mes commentaires.

Il y a aussi, mais je ne les pas reprises ci-dessus, à la fin des chapitres, le plus souvent, des recommandations de lectures et, à la fin des parties, des questions de contrôle sur les chapitres.

Préface

Ce manuel élémentaire reproduit les notes prises par un de ses élèves aux cours professés par Georges Politzer à l’Université Ouvrière en l’année scolaire 1935—1936.

Page 7.

Cette préface est signée de Maurice Le Goas. Tout indique que ce qu’il appelle modestement « un de ses élèves », c’est lui-même.

Avertissement des éditeurs

Cette nouvelle édition des Principes élémentaires de Philosophie de Georges Politzer a été complètement revue, améliorée en certains passages et l’index a été mis au point. […]

Aussi avons-nous corrigé ligne à ligne la présentation de l’exposé de Politzer, en l’améliorant chaque fois qu’il était nécessaire. Il va de soi que nous n’avons apporté aucune modification à ce qu’on appelle le « fond » ; nos seules corrections ont porté sur la forme.

Page 12.

On voit donc bien les limites de la fidélité à Politzer. On est resté fidèle au « fond », mais le fond c’est, on l’a vu, le texte de Le Goas, pas nécessairement la pensée de Politzer. Tant chez Le Goas que chez « les éditeurs » peuvent s’introduire des conceptions philosophiques qui s’expriment de bonne foi comme fidèles à Politzer, mais peuvent lui être plus ou moins étrangères. En fin de compte, il s’agit d’un ouvrage collectif de Maurice Le Goas et de ceux qui l’ont entouré dans l’édition du livre.

Je mentionne généralement ce livre comme « le petit pseudo-Politzer ». (Parce qu’il existe aussi un « grand pseudo-Politzer », Politzer 1954.) Le grand pseudo-Politzer mentionnne plus clairement ses auteurs.

En outre, quand bien même ce serait fidèle à ce que Politzer a vraiment dit, ça n’en fait pas encore vérité absolue. Politzer a écrit un excellent pamphlet pour démolir Bergson. Il s’est engagé courageusement dans la résistance et a été exécuté par les nazis. Ça n’en fait pas un philosophe infaillible.

Il faut prendre en compte aussi l’esprit de l’époque. C’est, entre autres, avec des idées comme celles que le présent livre défend qu’on a permis à Lyssenko de paralyser toute la recherche en biologie en Union soviétique pendant plusieurs dizaines d’années. Ce n’est pas innocent. Il faut y être d’autant plus attentif qu’encore aujourd’hui des gens propagent cette conception de la dialectique dont je montre ci-dessous en quoi elle est dogmatique, idéaliste, antimarxiste.

Première partie
Les problèmes philosophiques

Introduction

III. — Qu’est-ce que la philosophie ?

Nous dirons donc pour définir la philosophie, qu’elle veut expliquer l’univers, la nature, qu’elle est l’étude des problèmes les plus généraux. Les problèmes moins généraux sont étudiés par les sciences. La philosophie est donc un prolongement des sciences en ce sens qu’elle repose sur les sciences et dépend d’elles.

Pages 19-20.

La philosophie est une réflexion générale, qui se veut rationnelle, sur le monde. La science est plus spécialisée : elle propose des explications du monde et les confronte au monde pour en assurer la validité. Dans le questionnement philosophique, le traitement de certains domaines, arrivé à maturité, devient science et échappe à la philosophie ; certaines questions sont proprement philosophiques (en particulier les réflexions sur la science). Il est certain que la philosophie dépend des sciences. Le succès des sciences peut, par exemple, encourager une attitude matérialiste en philosophie. Je ne sais pas si on peut dire que la philosophie prolonge les sciences, dans la mesure où lorsqu’un domaine relève de la science, la philosophie n’y a plus grand chose à dire. J’aurais tendance à considérer la science et la philosophie comme disjointes pour l’essentiel. Il est important de souligner que science et philosophie se situent sur deux plans différents. Le « prolongement » risque de donner l’idée opposée.

Nous ajoutons tout de suite que la philosophie marxiste apporte une méthode de résolution de tous les problèmes […]

Page 20.

Il faudrait d’abord s’entendre sur ce qu’est la philosophie marxiste, puisque Marx et Engels ne l’ont pas écrite. Ensuite, il est naïf et même pernicieux de prétendre que c’est une méthode qui peut résoudre tous les problèmes. C’est en outre contradictoire avec la définition de philosophie : si celle-ci est « l’étude des problèmes les plus généraux », ont voit mal comment elle « peut résoudre tous les problèmes » dans le concret. En outre, à quoi servirait alors la science ?

IV. — Qu’est-ce que la philosophie matérialiste ?

Nous avons dit que la philosophie veut donner une explication aux problèmes les plus généraux du monde. […]

Les premiers hommes […] n’y parvinrent pas. Ce qui permet, en effet, d’expliquer le monde et les phénomènes qui nous entourent, ce sont les sciences ; or les découvertes qui ont permis aux sciences de progresser sont très récentes.

Page 20.

Si ce qui permet d’expliquer le monde ce sont les sciences et si la philosophie a, par définition, la même ambition, alors à quoi sert-elle ? De nouveau on place trop la philosophie et les sciences sur le même plan, sur le même terrain. Il y a entre sciences et philosophie un lien important mais plus subtil que ça.

Après la religion,

les hommes vont essayer d’expliquer le monde par les faits matériels […] et c’est de là, de cette volonté d’expliquer les choses par les sciences, que naît le matérialisme.

Page 21.

À mon avis, la philosophie matérialiste naît plutôt de la pratique économique, (voir Farrington, ou l’Histoire de la philosophie de Russell, entre autres), surtout de la pratique de la production, que de la science. Probablement, la science naît et se nourrit de cette attitude matérialiste ; et le succès de la science renforce l’attitude matérialiste.

… le matérialisme n’est rien d’autre que l’explication scientifique de l’univers.

Page 21 encore.

Ça c’est plutôt la définition de la cosmologie. Pour moi, la philosophie matérialiste, c’est le parti pris philosophique que l’univers peut être expliqué scientifiquement (par opposition à magiquement, religieusement…), la thèse que cette explication est possible ; ce n’est pas l’explication elle-même. Bien sûr la conviction de cette possibilité résulte de résultats positifs, surtout de la pratique de la production.

Marx et Engels […] ont permis à la philosophie matérialiste de faire d’énormes progrès dans l’explication scientifique de l’univers.

Page 21 encore.

Mais, encore une fois, ce n’est pas le rôle de la philosophie, mais bien celui de la science, d’expliquer l’univers. Jusqu’à preuve du contraire, aucun progrès des sciences de la nature ne doit rien à Marx et à Engels qui n’avaient d’ailleurs aucune compétence dans ce domaine. Leurs contributions dignes d’intérêt sont dans les sciences de la société, en particulier l’économie. Ce qui est vrai, c’est qu’ils ont eu l’intelligence de reconnaître « l’importance des grandes découvertes du 19e siècle ».

… ils ont compris que les lois qui régissent le monde permettent aussi d’expliquer la marche des sociétés ;

Page 21 encore, même alinéa.

Holà ! Quelles lois ? Les lois de la dialectique (?) ou des lois scientifiques ? Je ne pense pas qu’il y ait quoi que ce soit qu’on puisse appeler « lois » de la dialectique, je crois encore moins qu’elles puissent « régir le monde » ou la société et qu’elles soient applicables au domaine d’une science. S’il s’agit de lois scientifiques, elles ne sont pas transposables d’un domaine (comme la physique) à un autre (comme l’histoire), ni même à un autre domaine de la nature. En outre, on ne peut pas dire que Marx et Engels aient étendu l’application des « lois qui régissent le monde » à l’explication de la société. Ce qui est vrai c’est que sur une base philosophique matérialiste, on est en droit de penser que la marche des sociétés est, elle aussi, susceptible d’une explication matérialiste et que ça vaut donc la peine de faire des recherches dans cette direction. À ce stade, on n’a pas encore sous la main de « lois qui permettent d’expliquer », il faut les rechercher et c’est ce que Marx et Engels ont fait en économie, en histoire, en politique…

Chaque domaine a ses propres lois, ce qui exclut des « lois qui régissent le monde » tout entier, a fortiori de mêmes lois qui régiraient à la fois « le monde » et « la marche des sociétés ». (Voir dans cet ordre d’idées ce que Mao appelle le caractère spécifique de la contradiction.) De même, Marx cite approbativement une caractérisation de sa propre méthode dialectique : « Une seule chose importe à Marx : trouver la loi des phénomènes qui font l’objet de sa recherche. » « Mais, dira-t-on, les lois générales de la vie économique sont unes et toujours les mêmes ; il est parfaitement indifférent qu’on les applique au présent ou au passé. C’est précisément ce que Marx conteste. Selon lui de telles lois abstraites n’existent pas… Chaque période historique a au contraire ses propres lois… Dès que la vie a dépassé une période de développement donnée, dès qu’elle passe d’un stade à un autre, elle commence aussi à être régie par d’autres lois. En un mot, la vie économique nous propose un phénomène analogue à l’histoire de l’évolution dans d’autres domaines de la biologie… Les vieux économistes méconnaissaient la nature des lois économiques lorsqu’ils les mettaient en parallèle avec les lois de la physique et de la chimie… Une analyse plus approfondie des phénomènes a montré que les organismes sociaux ont entre eux des différences aussi fondamentales que ceux des végétaux et des animaux… Bien plus, un seul et même phénomène obéit à des lois absolument différentes en fonction des différences de structure d’ensemble de ces organismes, de la variation de leurs organes singuliers, de la différence des conditions dans lesquelles ils fonctionnent, etc. » Ainsi la démarche de Marx est la recherche de lois concrètes.

Plus haut, on était dans l’approximatif, dans des formulations améliorables. Mais en invoquant des « lois qui régissent le monde » et à la fois « la marche des sociétés », les auteurs abandonnent le matérialisme dialectique pour s’opposer ouvertement à Marx et s’abandonner à un idéalisme métaphysique délirant. J’y reviens à propos du « retournement dialectique ».

V. — Quels sont les rapports entre le matérialisme et le marxisme ?

2. Cette philosophie matérialiste qui veut apporter une explication scientifique aux problèmes du monde progresse, au cours de l’Histoire, en même temps que les sciences.

Page 22.

Je conteste toujours que la philosophie puisse apporter une explication scientifique des problèmes quels qu’ils soient, je maintiens donc qu’elle a tort de le « vouloir ». Pour moi la philosophie matérialiste affirme la possibilité d’une telle explication. « Par conséquent, le marxisme est issu des sciences, repose sur elles et évolue avec elles. » Le marxisme n’est-il pas plutôt issu de la lutte de la classe ouvrière ? Le marxisme comporte plusieurs aspects : (i) une philosophie, le matérialisme dialectique, qui entretient avec les sciences des rapports plus complexes que ce qui est dit ici ; (ii) une science, le matérialisme historique qui entretient avec les autres sciences des rapports de science à sciences, autres que de philosophie à science ; (iii) un mouvement politique. Il est vrai que la philosophie matérialiste se renforce du fait du progrès de la science.

3. […] Mais, au 19e siècle, les sciences faisant un grand pas en avant, Marx et Engels ont renouvelé ce matérialisme ancien à partir des sciences modernes et nous ont donné le matérialisme moderne, que l’on appelle le matérialisme dialectique […]

Page 22.

Il y a aussi une filiation de la philosophie de Hegel, qui est introduite p. 151. Mais de fait, le matérialisme dialectique s’enrichit de la conscience par Marx et Engels de l’importance de nouveaux apports de la science.

… la philosophie du matérialisme… a une histoire. Cette histoire est intimement liée à l’histoire des sciences.

Page 22 encore.

Chapitre premier. — Le problème fondamental de la philosophie

I. — Comment devons-nous commencer l’étude de la philosophie ?

Il faut procéder par étape, d’abord l’histoire du matérialisme et des courants opposés, ensuite la dialectique.

Nous savons qu’avant Marx et Engels le matérialisme existait déjà, mais ce sont eux, à l’aide des découvertes du 19e siècle, qui ont transformé ce matérialisme…

Page 27.

De fait, le matérialisme dialectique découle de la conscience par Marx et Engels des nouveaux apports de la science.

II. — Deux façons d’expliquer le monde

On peut simplifier le tableau de la floraison de philosophies en distinguant

… deux grands courants, deux conceptions nettement opposées :

  1. La conception scientifique.
  2. La conception non scientifique du monde.
Pages 27-28.

L’expression est à prendre avec prudence. (Comme à la p. 21, « le matérialisme n’est rien d’autre que l’explication… ».) Une conception du monde peut être philosophique, idéologique. Elle ne peut être en soi scientifique, mais on comprend qu’elle est scientifique d’orientation. Ma conception du monde est que la nature ne trouve son explication que dans la nature et que c’est le travail de la science. La confiance dans la science est un aspect important de ma conception du monde mais, à strictement parler, peut-on qualifier cette conception de scientifique ? Bien sûr ma confiance dans la science n’est pas étrangère à la science : elle est motivée en partie par les résultats de la science. Cependant, c’est un point de vue « métascientifique » ce qui n’est donc « scientifique » que dans ce sens.

III. — La matière et l’esprit

En dehors des objets qui nous entourent, il y a nos idées (ou celles des autres) que nous ne pouvons pas toucher. D’où l’idée de diviser le monde en matière et esprit (p. 28).

IV. — Qu’est-ce que la matière ? Qu’est-ce que l’esprit ?

La matière, la nature, le monde, la terre, l’être, c’est ce que nous montrent nos sens, ce qu’on appelle « le monde extérieur ». « La pensée, c’est l’idée que nous nous faisons des choses (p. 29) », nos représentations. Mais nous pouvons avoir des idées sur d’autres idées donc sur des choses immatérielles, y compris des choses imaginaires comme Dieu. « … nous avons des pensées, des idées, des sentiments parce que nous voyons et que nous sentons. »

C’est un peu court sur la matérialité de l’organe de la pensée et même de ses contenus (les neurones et leurs connexions). La question est posée au § V suivant, mais laissée sans réponse.

Les idées viennent-elles du monde ou le monde dépend-il des idées ? c’est la question fondamentale de la philosophie.

V. — La question ou le problème fondamental de la philosophie

Nous sommes confrontés au problème de la mort, donc de ce que nous devenons après. S’il y a un autre monde, l’au-delà de la mort, on peut aussi se demander d’où vient ce monde-ci et s’il a toujours existé.

On peut se demander où sont nos pensées, si elles ont un support. Quel est le rapport entre l’esprit et la matière ? C’est aussi la question du rapport entre notre volonté et ce qui est matériellement possible, entre la réalité sociale et la conscience que nous en avons.

… il ne peut y avoir que deux réponses à cette question :

  1. Une réponse scientifique.
  2. Une réponse non scientifique.
Page 30.

Encore une fois, je ne suis pas d’accord. La pratique de la production et le fait de disposer d’explications scientifiques des problèmes de la nature nous conduit à donner à la question fondamentale de la philosophie une réponse matérialiste. Ce n’est pas la science qui répond. Une question philosophique ne peut pas recevoir une réponse scientifique sinon ce n’est pas une question philosophique !

VI. — Idéalisme ou matérialisme

Les premiers hommes, tout à fait ignorants… attribuaient à des êtres surnaturels la responsabilité de tout ce qui les étonnait.

Pages 30-31.

Ça me paraît une affirmation étrangère au matérialisme historique. D’abord parce qu’elle est gratuite (les auteurs n’en savent absolument rien, je ne vois pas comment ils pourraient le savoir) ce qui est peu matérialiste. Ensuite parce qu’elle nie les rapports sociaux. Les expressions « premiers » et « tout à fait ignorants » sont assez simplistes, métaphysiques, peu dialectiques. Sur le fond, il serait tout aussi plausible que les premiers hommes aient été matérialistes et que c’est le développement de la culture et des classes qui ait conduit à la superstition. Malinovski montre que les mythes servent beaucoup plus à fonder les rapports économiques et sociaux qu’à expliquer la nature.

Si on veut spéculer sur ce qui se passait dans la tête des gens avant toute stratification sociale, il serait dialectique de penser que les hommes étaient a priori matérialistes tout en donnant certaines réponses idéalistes à des phénomènes naturels particulièrement surprenants, comme la foudre, ou imprévisibles comme la pluie. Il ne faut pas perdre de vue qu’en l’absence d’explication correcte de la pluie il n’y a pas que la possibilité d’explications magiques, il y a aussi celle d’explications matérialistes fausses.

Chapitre II. — L’idéalisme

I. — Idéalisme moral et idéalisme philosophique

Primauté de l’idée sur la matière. Dieu créateur du monde matériel. (P. 35.) Mais la science, trouvant au mouvement de la matière d’autres explications que le recours à la volonté divine, met cette primauté de l’idée en péril. [Croyant détecter chez ses prédécesseurs, pourtant chrétiens, depuis Descartes, des conceptions qui devraient conduire logiquement à l’athéisme,] Berkeley (p. 36) veut sauver l’idéalisme de la concurrence de la science par la négation du monde matériel.

II. — Pourquoi devons-nous étudier l’idéalisme de Berkeley ?

Ce genre d’idéalisme subjectif radical a été et est encore défendu par d’autres philosophes [Mach et Avenarius, critiqués par Lénine, Alfred Jules Ayer au 20e siècle, un certain nombre d’autres empiristes].

III. — L’idéalisme de Berkeley

Les choses n’existent qu’en tant que sensations.

IV. — Conséquences des raisonnements idéalistes

Cela devrait conduire logiquement au solipsisme même si Berkeley s’en défend [en se rattachant à la réalité extérieure de Dieu] (p. 41) et si aucun philosophe idéaliste subjectif n’a été aussi loin (p. 42).

V. — Les arguments idéalistes

  1. « L’esprit crée la matière »
    Deux variantes :
    1. Dieu a créé un monde qui a une existence matérielle en dehors de nos idées. C’est l’idéalisme [objectif] des théologiens.
    2. Dieu a créé nos âmes et y a mis l’illusion du monde [illusion cohérente, non solipsiste]. C’est l’idéalisme « immatérialiste » de Berkeley.
      Dans cette deuxième variante :
  2. « Le monde n’existe pas en dehors de notre pensée »
    Car :
  3. « Ce sont nos idées qui créent les choses »
    Je ne connais pas d’idéalistes qui aillent aussi loin de manière systématique et c’est contradictoire avec le 1. b). Les auteurs eux-mêmes font mentir ce sous-titre dans le texte (p. 44) qu’il introduit.

Troisième partie
Étude de la métaphysique

Chapitre unique. — En quoi consiste la « méthode métaphysique »

I. Les caractères de cette méthode

On se réfère à la phrase d’Engels :

L’ancienne méthode de recherche et de pensée, que Hegel appelle la méthode « métaphysique » qui s’occupait de préférence de l’étude des choses considérées en tant qu’objets fixes donnés…

Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1988), IV. [Le matérialisme dialectique].

mais je n’ai jamais bien compris ce sens hégélien particulier du mot métaphysique, généralisée dans certains exposés de la philosophie marxiste, bien qu’assez éloigné si je ne me trompe du sens habituel. Au fond, depuis Aristote, bien des philosophes ont développé « leur métaphysique ». (Engels cite en passant celle de Leibniz.) Je ne vais pas lire Engels et ce sens particulier de métaphysique continuera à m’échapper. Dans la suite de ce passage d’Engels, il semble viser une pensée surtout classificatoire et donc les classes sont éternelles (ce que Darwin remet en question). Dans ce qui suit, la pensée métaphysique est accusée de tous les défauts, y compris celui, oh ! horreur, d’être logique.

VI. Qu’est—ce que la logique ?

On donne de la logique une image essentiellement négative : il s’agirait nécessairement de schématisme. Ce passage est inacceptable. Ce livre est un crime contre la pensée !

VII. L’explication du mot : « métaphysique »

On caractérise la métaphysique comme une pensée d’origine religieuse et de caractère schématique, comme on l’a dit de la logique. Mais comme on le dit à la fin, c’est d’Aristote, donc pas particulièrement religieux et il me semble qu’elle ne pèche pas tellement par le schématisme que par une généralité excessive au point d’en être dépourvue de sens (être, essence, substance, accident ?) — tout comme la dialectique du présent livre.

Dans ce livre, métaphysique prend un sens inhabituel, comme une injure propre à un cercle fermé, étranger au monde. C’est une private joke du courant de pensée auquel ce livre appartient.

On donne à la fin l’explication historique qui semble correcte : c’est le livre d’Aristote qui dans un certain classement suivait celui de la physique. Mais on a donné à la page avant une explication étymologique, d’où « donc, la métaphysique, c’est ». Il faudrait dire d’abord l’histoire et ajouter : « mais » (pas « donc ») on peut le comprendre aussi comme ce qui est plus haut que la physique (comme on qualifie de métamathématiques des considérations sur les mathématiques).

Quatrième partie
Étude de la dialectique

Chapitre premier. — Introduction à l’étude de la dialectique

I. — Précautions préliminaires

Il ne s’agit pas du sens courant de dialogue mais d’un sens philosophique précis (p. 142). Ce n’est pas spécialement difficile mais, comme toute technique élaborée, ça demande une étude.

II. — D’où est née la méthode dialectique ?

Prise en compte du caractère mouvant du monde, contre la rigidité du point de vue métaphysique (p. 143).

III. — Pourquoi la dialectique a-t-elle été longtemps dominée par la conception métaphysique ?

La première démarche intellectuelle est le classement qui conduit au fixisme métaphysique (p. 146). Comparaison du passage de la métaphysique à la dialectique avec le passage de la photo au cinéma (p. 146-147).

IV. — Pourquoi le matérialisme du 18e siècle était-il métaphysique ?

Prédominance de la mécanique.

Plus tard, d’autres aspects de la physique, la chimie et la biologie font éclater le carcan du matérialisme mécaniste et conduisent à la dialectique.

V. — Comment est né le matérialisme dialectique : Hegel et Marx

C’est alors que Marx (1818-1883) et Engels (1820-1895), disciples de Hegel, mais disciples matérialistes et donnant par conséquent l’importance première à la matière, pensent que sa dialectique donne des affirmations justes, mais à l’envers. Engels dira à ce sujet : avec Hegel la dialectique se tenait sur la tête, il fallait la remettre sur les pieds. Marx et Engels transfèrent donc à la réalité matérielle la cause initiale de ce mouvement de la pensée défini par Hegel et l’appellent naturellement dialectique en lui empruntant le même terme.

Ils pensent que Hegel a raison de dire que la pensée et l’univers sont en perpétuel changement, mais qu’il se trompe en affirmant que ce sont les changements dans les idées qui déterminent les changements dans les choses. Ce sont, au contraire, les choses qui nous donnent les idées, et les idées se modifient parce que les choses se modifient.

Pages 151-152.

Marx et Engels n’étaient en rien disciples de Hegel. Jeunes adultes dans une période où Hegel était très à la mode, ils s’en sont détournés et l’ont fortement critiqué. C’est seulement bien plus tard qu’ils se sont posé la question de savoir si quelque chose pouvait être récupéré de la dialectique de Hegel, sur le changement, la complexité, les interactions… Il ont ainsi formulé la question du « retournement dialectique » (« la remettre sur les pieds »), mais n’ont pas eu l’occasion de l’élaborer.

Chez Hegel, c’est la vie de l’Idée qui fait un monde changeant, complexe… Il n’est pas difficile pour un philosophe idéaliste de construire un système de lois générales de l’Idée, dont on retrouve certains motifs dans le monde réel. Avec le retournement dialectique, ce n’est plus possible : le point de départ, c’est le monde, qui n’est pas gouverné par l’Idée, mais par des régularités, des nécessités, des causalités qu’on appelle, faute de mieux, « lois de la nature ». Il n’y a pas de lois générales de la nature ; elles sont différentes dans tous les domaines et nous les rendons du mieux que nous pouvons par les théories, très différentes, des différentes sciences. Il n’y a aucune « loi » commune à la gravitation, à la physique de l’infiniment petit, à la biologie, à l’économie…

Avec un système arbitraire comme celui de Hegel, on peut avoir toutes les lois dialectiques de l’Idée que l’on veut. Dans les différents aspects du monde qu’étudient la physique, la biologie, l’économie… on peut trouver des motifs récurrents de changement, d’interaction, d’aspects vaguement opposés et il peut être intéressant d’en tenir compte pour se prémunir d’approches simplistes ou unilatérales, mais il ne saurait plus être question (comme il était possible avec l’Idée de Hegel) de lois générales de ces changements, de ces interactions, d’aspects vaguement opposés…

Il en résulte que tout ce qui suit dans cette partie du livre est du vent. Cela n’a plus aucune légitimité et, au fond, même plus de sens.

On peut prétendre que ça vient d’Engels, mais c’est injuste. Il est vrai qu’Engels, qui se moquait de la tendance des philosophes à faire de beaux grands systèmes, a eu la tentation d’un beau grand système de la dialectique matérialiste. Cependant, il n’y est pas arrivé et on ne peut donc lui reprocher de l’avoir fait. Ensuite, il semble bien qu’il en voyait les limites de principe. Dans le livre même où il fait une tentative d’exposé de « lois de la dialectique », il défend Marx contre Dühring en insistant sur le fait que les lois de l’économie de Marx ne doivent rien à des « lois de la dialectique », mais découlent d’une étude concrète et poussée du fonctionnement du capitalisme. Ailleurs, il reconnaît que le calcul différentiel et la biologie, trop différents, ne peuvent être réduits à de mêmes « lois dialectiques ». Il semble donc prendre conscience de la difficulté que comporte la notion de « lois de la dialectique » une fois qu’on abandonne l’idéalisme de Hegel, qu’on veut procéder au « retournement dialectique » matérialiste.

Chapitre IV. — Troisième loi : La contradiction → 172

IV. Faisons le point → 183

C’est pourquoi on peut dire et affirmer que si les choses se transforment, changent, évoluent, c’est parce qu’elle sont en contradiction avec elles-mêmes, parce qu’elles portent en elles leur contraire, c’est parce qu’elles contiennent en elles l’unité des contraires.

Page 184.

Les choses se transforment parce qu’elles sont ce qu’elles sont. En étudiant les choses, on y trouve plusieurs aspects, leur changement est la « résultante » de plusieurs « forces » dont on peut rendre compte en termes de contradictions. De là vient que si nous étudions d’autres choses, nous sommes en droit de penser que garder présent à l’esprit la méthode de la contradiction nous aidera à ne pas perdre de vue certains aspects, et même parfois plus directement, à les découvrir.

Par contre, penser que « la contradiction » (« en contradiction avec elles-mêmes ») ou « l’unité des contraires » pourraient être le moteur du changement, c’est de la pensée primitive, « métaphysique », délirante. Voir encore Mao sur le caractère spécifique des contradictions.

Chapitre V. — Quatrième loi : Transformation de la quantité en qualité ou loi du progrès par bonds → 193

I. Réformes ou révolution ? → 194

3. L’argumentation scientifique → 196

Divers exemples, comme le changement de phase de l’eau à 100 °.

Dominique Meeùs. Date: 2017