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Dominique Meeùs
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Éliane Gubin, « Créer. Hier et aujourd’hui : Les femmes et les sciences », 1994

Éliane Gubin, Créer. Hier et aujourd’hui  : Les femmes et les sciences , Sextant, 2, 1994.
Introduction au colloque « Sciences et culture : La créativité au féminin », organisé par le Centre d’études canadiennes à l’Université libre de Bruxelles du 8 au 10 décembre 1993.
Repris dans le recueil Gubin 2007.

J’ai lu cet article avec grand intérêt pour sa dimension historique, mais je cite presque intégralement les deux dernières pages, qui me semblent témoigner d’une étrange conception de la science.

Le mythe de l’objectivité

Mais à mesure que les filles s’imposent, le concept du cerveau scientifique « tout masculin » devient difficilement tenable. On assiste alors à un changement spectaculaire de perspective où la science, de terrain masculin et revendiqué comme tel, devient terrain « neutre », préexistant à toute structure sociale. Comme dans Les Nouvelles Confessions de William Boyd, où Hamisch, jeune ami du héros, cherche désespérément à savoir si les mathématiques « sont quelque chose que nous avons inventé ou quelque chose que nous avons découvert » et si « les nombres premiers existaient avant que quiconque y ait pensé » 37, la parade à l’avancée intellectuelle des filles consiste désormais à rejeter la science dans un domaine qui ne serait ni construit ni inventé mais simplement à découvrir. Les sciences se situeraient dès lors en dehors du chercheur, dont le sexe n’a plus guère d’importance : la question est non seulement évacuée, elle devient non pertinente.

C’est précisément cette neutralisation, masquant des mécanismes de pouvoir analogues mais réaménagés « sous de nouveaux habits 38 », qui suscita le développement des études féministes. Exercée dans toutes les sciences, la critique féministe ne parle pas d’une même voix. Elle produit une somme d’études diverses, parfois contradictoires, mais liées par un point de convergence, « la démystification d’une tradition philosophique, politique, scientifique qui, derrière la catégorie abstraite de l’humain universel a systématiquement gommé, exclu ou refoulé les expériences de la moitié, voire de la majorité du genre humain 39 ».

[…]

L’institution scientifique n’échappe pas à la critique. À l’intérieur des universités, les réformes proposées visent la transmission des connaissances et la fonction sociale des sciences. S’interrogeant sur les valeurs que les femmes peuvent transmettre dans leur enseignement et dans leurs pratiques de recherche, Rosi Braidotti suggère que le questionnement féministe soit « comme un laboratoire où l’on essaie de re-penser la place et la fonction véritable de l’enseignement supérieur 40 ».

Conclusion

Le principal acquis des études féministes est certainement de restaurer l’incertitude, ce doute originel de la recherche scientifique. Assimilant ces études à « une bonne utopie, c’est-à-dire une utopie susceptible de compliquer les modes de fonctionnement qui ont réussi à s’imposer comme normaux et inévitables », Isabelle Stengers souligne combien elles sont « susceptibles d’affaiblir ce qui constitue aujourd’hui une des sources de pouvoir des sciences instituées » 41. Elles ont montré combien la science, loin d’être pure et désincarnée, entretient au contraire de rapports avec les différentes formes de pouvoir étatique, militaire, financier… Même la reconnaissance scientifique dépend des relais médiatiques, plus encore que des compétences.

Aujourd’hui deux courants s’affirment et s’affrontent parmi les féministes. Le plus radical est d’avis que cette science est douteuse et si totalement marquée dans ses pratiques et ses fondements par la prédominance masculine qu’elle ne peut produire autre chose qu’une pensée masculiniste, quel que soit le sexe du chercheur. Ce courant prône en conséquence la constitution d’une « autre science », en rapport avec les expériences des femmes.

Cette conception, très présente en Amérique du Nord, ne fait pas l’unanimité en Europe, plus encline à suivre la tradition amorcée par Simone de Beauvoir. « Je ne crois pas », disait-elle, «  que lorsque les femmes auront l’égalité, se développeront des valeurs spécifiquement féminines […]. Je pense que la femme libérée serait aussi créatrice que l’homme, mais qu’elle n’apporterait pas de valeurs neuves. Croire le contraire, c’est croire à une nature féminine, ce que j’ai toujours nié 42. »

Il y est moins question de construire une autre science que de réformer ou de corriger celle qui existe. Cette position s’accompagne d’une exigence de créativité illimitée, « y compris par rapport au féminisme, qui doit […] aider à élargir notre champ de vision et imaginer les transformations que la présence des femmes peut apporter dans le champ culturel général 43 ». « Savourer le plaisir de la recherche sans arrière-pensée, sans passer pour traître à son sexe 44… » Les femmes doivent pouvoir « explorer sans limite tout l’espace du savoir et de la pensée, fidèles au féminisme dans leur infidélité même 45… » La crainte de voir les études féministes reproduire aujourd’hui des contraintes et des moules de pensée, à l’instar de ce qu’elles ont naguère dénoncé, est sous-jacente.

Le débat sur une « science autre » ou sur une « autre science » est donc largement ouvert. Si les avis divergent avec beaucoup de vigueur, la même conviction en demeure le socle, celle que « les femmes ne peuvent pas se contenter de reprendre à leur compte, sans la critiquer, la vision scientiste de la science 46 ».

37.
Trad. Ch. Besse, Paris, Éditions du Seuil, 1988, p. 77 et 79.
38.
F. de Singly, « Les habits neufs de la domination masculine », Esprit, 196, novembre 1993, p. 57-64.
39.
E. Varikas, « Féminisme, modernité, postmodernisme : Pour un dialogue des deux côtés de l’océan », Féminismes au présent, Paris, L’Harmattan, 1993, p. 59.
40.
R. Braidotti, « Théorie des études féministes : Quelques expériences contemporaines en Europe », Cahiers du Grif : Savoir et différence des sexes, 45, automne 1990, Paris, Éd. Tierce, p. 32.
41.
I. Stengers, « Mille et un sexes, ou un seul ? », Les théories scientifiques ont-elles un sexe…, p. 49 et 36 ; M. Schiff, « Réflexions masculines sur les lois du milieu », Sextant, 2, 1994, p. 159-170.
42.
Interview de Simone de Beauvoir, Le Nouvel Observateur, 14 février 1972.
43.
M. Marini, « D’une création minoritaire à une création universelle », Cahiers du Grif : Savoir et différence des sexes, 45, op. cit., p. 53.
44.
F. Balibar, « Y a-t-il une science féminine ? », Le sexe des sciences…, p. 173.
45.
F. Collin, « Ces études qui ne sont “pas tout” : Fécondité et limites des études féministes », Savoir et différence des sexes…, p. 92.
46.
F. Balibar, « Y a-t-il une science… », p. 178.

La science est neutre par définition. C’est bien sûr un idéal jamais totalement atteint dans le concret, mais c’est la première fois que je vois considérer la neutralité de la science comme une « perspective » nouvelle en réaction à l’accès des femmes à l’activité scientifique. On craint de voir « rejeter la science dans un domaine qui ne serait ni construit ni inventé mais simplement à découvrir ». Mais bien sûr la découverte scientifique suppose une démarche d’invention, qui ne s’oppose en rien à l’objectivité : on invente une théorie, mais pour immédiatement la vérifier, la confronter au monde réel ; il y a donc à la fois invention et découverte et cette démarche remonte au moins à mille ans (1015, le Traité d’optique d’Ibn al-Haytham) ; ce n’est pas une invention masculine du 20e siècle devant l’entrée des femmes en science et les femmes en science ont participé à cette démarche universelle. L’exemple des mathématiques n’est pas éclairant dans cette question parce que les mathématiques sont une science formelle qui pose des problèmes tout autres que ceux de la science — encore que ces problèmes n’aient rien à voir non plus avec le masculin et le féminin.

L’autrice introduit en fait à un questionnement légitime sur l’institution scientifique, l’enseignement des sciences, la conception de la science, le discours sur la science… mais le problème survient quand dans une énumération de ce genre on inclut sur le même pied la science elle-même. Les institutions ne sont pas neutres, les scientifiques masculins ne sont pas neutres, mais on ne peut accuser une « neutralisation » de la science que si on ne comprend pas ce que la science est ; l’importance du sexe du chercheur n’est pas évacuée, parce qu’elle est non pertinente. Quand Isabelle Stengers espère voir les femmes en science miner « le pouvoir des sciences instituées », c’est amalgamer science et institution.

L’erreur vient peut-être de ce que certaines considèrent les seules sciences humaines, où les biais dus au sexe des chercheurs sont plus présents. Cependant dans les sciences humaines aussi la science est recherche d’une vérité objective — mais dans des domaines où elle est plus difficile à atteindre. Ce qui est alors en question là, ce n’est pas la science, c’est un manque de scientificité.

Cela me fait penser (c’est peut-être classique, mais je ne suis qu’un philosophe des sciences amateur) qu’il faudrait distinguer science et contenus donnés pour scientifiques dans des manuels ou dans des revues professionnelles. Il est clair que lorsque des hommes écrivent, avec une prétention à faire de la biologie par exemple, que les femmes sont destinées par essence à la cuisine et au soin des enfants, ce n’est pas neutre. Mais c’est une « production scientifique », un « contenu de science », qui n’est pas réellement de la science puisque ce n’est qu’une opinion, une thèse a priori, une prise de position, pas une théorie qu’on a confrontée à la réalité. Ainsi j’admets tout à fait qu’une partie significative des « contenus de science » ne sont pas neutres, mais ce n’est pas de la science. Si des hommes prétendent à la neutralité de ces contenus, parce qu’ils seraient « scientifiques », est une arnaque que les féministes ont raison de dénoncer. Il n’en reste pas moins que la science est neutre. Si on n’admet pas ça, il n’y a plus de science du tout. Une science qui se voudrait « féminine » ou « féministe » ne se justifierait que pour redresser les biais masculinistes, en définitive pour retourner à la neutralité. En dehors de cela, considérer que la science n’est pas neutre, qu’il peut y avoir une science féminine et une science masculine différentes, c’est un relativisme obscurantiste, dangereux pour la science et pour la société 1 2.

Tout acquis de la science peut se voir remis en question face à la réalité. La théorie de Newton était en excellent accord avec la réalité… sauf quelques détails ennuyeux dont on avait conscience dès le début. La théorie d’Einstein de la relativité générale est en meilleur accord avec la réalité. Toujours, le but de la science est de diminuer l’incertitude et le doute autant que faire se peut et c’est bien ce qu’elle fait. Par conséquent « restaurer l’incertitude, ce doute originel de la recherche scientifique » (c’est moi qui souligne), c’est une posture qui s’oppose à la science. Heureusement, des femmes comme Marie Curie, Lise Meitner, Rosalind Franklin… — enfin toutes les femmes qui ont travaillé et travaillent en science — ont cherché le progrès de la connaissance, pas la « restauration » de l’ignorance.

On considère le courant qui préconise une « autre science » (qui s’oppose à « cette science […] douteuse ») d’une part et le courant de la science tout court d’autre part (le point de vue de neutralité de Simone de Beauvoir). Mais terminer en dénonçant « une vision scientiste de la science » sonne comme un dénigrement de la science, une prise de parti pour une « autre science », contre la neutralité. Newton, Einstein…, Curie, Meitner, Franklin… étaient-ils et elles scientistes ?

Notes
1.
En URSS, des philosophes ont prétendu faire la différence entre une science bourgeoise, capitaliste d’une part, et d’autre part une science prolétarienne, dialectique. Cela a pavé la route à l’irrésistible ascension d’un incapable en biologie, Lyssenko, qui a stérilisé la biologie soviétique pour toute une génération. Des milliers de scientifiques ont perdu leur travail, un certain nombre est allé en prison où quelques uns sont morts. Contester la neutralité de la science, cela peut avoir des conséquences très négatives.
2.
Pour Françoise Collin aussi, une approche féministe, comme une approche prolétarienne, peut être féconde, mais cela ne constitue ni ne justifie une « autre » science :

D’autre part, la critique marxiste comme la critique féministe du savoir dominant a entraîné la constitution d’un paramètre scientifique, celui des classes, comme celui des sexes, qui est alors plutôt un instrument d’approche du réel dont la fécondité est avérée par les effets qu’il produit. Il y a une pertinence des études marxistes, comme il y a une pertinence des études féministes, qui ne présuppose pas pour autant une « science prolétarienne », pas plus qu’une « science féminine ».

« Ces études qui sont “pas tout” : Fécondité et limites des études féministes » Les Cahiers du Grif : Savoir et différence des sexes, no 45 (1990), p. 86.