Le temps qu’il fait à Bruxelles   Le temps de Bruxelles :

Dominique Meeùs
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Cinzia Arruzza, « Remarks on Gender », 2014

Cinzia Arruzza, Remarks on Gender , Viewpoint Magazine, 2014, https://www.viewpointmag.com/2014/09/02/remarks-on-gender/.
Il s’agit pour l’essentiel des Riflessioni degeneri publiées en ligne du 13-2-2014 au 18-4-2014. Ces réflexions ont alors été traduites en français, puis du français en anglais et revues par l’auteur pour la version anglaise.

Elle examine trois courants de pensée sur la relation entre patriarcat et capitalisme :

  1. Dual or Triple Systems Theory
  2. Indifferent Capitalism
  3. Unitary Thesis

qu’elle s’efforce d’exposer au mieux, en informant qu’elle-même se situe dans le troisième. Elle commence bien sûr par introduire le problème.

First Thesis: “Dual […] Systems Theory.” […] Gender and sexual relations constitute an autonomous system which combines with capitalism and reshapes class relations, while being at the same time modified by capitalism in a process of reciprocal interaction. […]

Second Thesis: “Indifferent Capitalism.” Gender oppression and inequality are the remnants of previous social formations and modes of production, when patriarchy directly organized production and determined a strict sexual division of labor. Capitalism is itself indifferent to gender relations […] Some claim that within capitalism women have benefited from a degree of emancipation unknown in other kinds of society […]

Third Thesis: The “Unitary Thesis.” According to this theory, in capitalist countries, a patriarchal system that is autonomous from capitalism no longer exists. Patriarchal relations continue to exist, but without being part of a separate system. […] From this point of view, the task today is to understand how the dynamic of capital accumulation continues to produce, reproduce, transform, and renew hierarchical and oppressive relations, without expressing these mechanisms in strictly economic or automatic terms.

Arruzza critique finement les faiblesses et les contradictions des solutions proposées par différents auteurs ; mais je pense qu’elle n’est pas assez critique et qu’elle reste prisonnière des ornières où se sont mis ces auteurs. On a parlé de divers « systèmes », mais que veut dire système ? La question un ou deux systèmes (ou trois) est mal partie si on compare ou on oppose des pommes et des poires. Ainsi, dans la première thèse, « gender and sexual relations constitute an autonomous system », mais dans la deuxième, on trouve un patriarcat qui aurait été pratiquement un mode de production.

En fait, pour moi les trois thèses sont pratiquement acceptables en même temps : pour le matérialisme historique, la superstructure émane de la base, mais pas mécaniquement et pas hic et nunc. D’aussi loin qu’on s’en souvienne (et même bien avant, sans doute depuis toujours), les hommes se sont considérés comme supérieurs par rapport aux femmes et cela s’est traduit, différemment selon les époques, dans les rapports sociaux, dans la production, dans les règles et les lois, dans la culture, où la culture, ce n’est pas que les idées, mais aussi les pratiques sociales… Il y a donc depuis toujours un patriarcat au niveau de la superstructure. Dans la superstructure, il y a des choses labiles, qui évoluent vite. Si le patriarcat est aussi vieux que l’humanité, il doit avoir au contraire une pesanteur et donc une autonomie relative considérables. Le capitalisme hérite de ça et il ne faut pas s’étonner que ça se maintienne longtemps. Je trouve donc (thèse un) qu’il y a un patriarcat relativement autonome, mais en interaction avec le capitalisme. Je trouve (thèse deux) que ce patriarcat, héritage du passé, n’émane en rien du capitalisme et n’est en rien essentiel au capitalisme. J’ai donc ma thèse unitaire : un matérialisme historique, pas hic et nunc, qui ne se limite pas à l’époque du capitalisme. Je réconcilie ainsi ce qu’il y a de bon dans ces deux thèses.

La question d’un ou plusieurs systèmes revient dans une certaine mesure à la question qu’on trouve dans un des sous-titres : « Is It All Capitalism’s Fault? » Trop d’auteurs veulent que le patriarcat soit ou bien un autre système, ou bien une nécessité de l’économie capitaliste. L’Unitary Thesis (thèse trois) veut

La solution qu’elle propose est d’élargir le cadre de l’intérieur en y voyant

On admet « the dynamic of capital accumulation », mais on y ajoute deux autres dimensions, dans lesquelles on pourra rendre compte d’un patriarcat proprement capitaliste (ni un reliquat du passé ni un autre système) sans tomber dans l’économisme. (On peut se demander si cette « théorie unitaire » là n’est pas plutôt un collage de trois théories.)

Le matérialisme historique est une meilleure « théorie unitaire ». Ce n’est pas non plus deux systèmes et cela permet de sortir du cadre strict du capitalisme sans devoir lui inventer de nouvelles dimensions. Il y a bien une primauté des besoins matériels, de la survie, mais ça n’interdit pas de penser une certaine autonomie la superstructure et d’élargir le champ de vision au passé dont le capitalisme hérite.

Je défends l’autonomie relative d’un patriarcat hérité du passé, parce que j’estime que si le patriarcat existe toujours aujourd’hui (avec bien sûr des traits modernes, nouveaux, de l’ère du capitalisme), c’est par sa pesanteur propre et non à cause d’un lien essentiel au capitalisme. Il faut prendre au sérieux la lettre et l’esprit du Manifeste du parti communiste : ce n’est qu’avec le capitalisme que l’humanité sort de l’enfance. Je suis fasciné par l’idée de révolution néolithique (et par les faits), mais ce n’est rien à côté du tournant qu’est le passage au capitalisme. (On pourrait dire que le capitalisme est le début de l’adolescence ; le socialisme le passage à l’âge adulte que sera le communisme.) Je prétends même que le capitalisme, qui casse beaucoup de choses de l’ancien régime, casse le patriarcat et que seule la pesanteur du patriarcat fait que ça commence seulement à se voir. Le capitalisme a pu profiter de manière opportuniste des préjugés patriarcaux, mais le patriarcat sous le capitalisme ne répond pas aux nécessités du capitalisme. Mais ça, je ne peux pas le régler en quelques phrases à propos de l’article d’Arruzza ; je dois l’écrire ailleurs, par exemple en développant mes remarques sur la valeur de la force de travail.

Je dois ajouter en conclusion que, parce que c’est un article qui commence par faire le point de la question, qui soulève des tas de questions, qui souligne beaucoup de contradictions c’est un article d’orientation, très riche, qui, un des premiers, m’a énormément aidé à clarifier mes idées, tout comme, ensuite, Speer 2015 et, par Speer, Barrett 1980.